Influence: La bataille du français à l’ONU

Le français à l’ONU :
Anatomie d’une marginalisation consentie

Influence Normative et Culturelle

Depuis les années 2000, le français recule structurellement dans les enceintes onusiennes. Non pas faute de locuteurs, ils étaient 321 millions en 2025, mais sous l’effet d’un rapport de force normatif organisé. Derrière ce recul linguistique se dessine une opération cognitive menée par des acteurs identifiables, aux intérêts convergents, visant à imposer les cadres juridiques et techniques anglo-saxons comme standards universels.

Le Pacte pour l’Avenir de l’ONU, adopté en septembre 2024, en constitue l’illustration la plus récente. Le résultat est une capture normative progressive dont in fine les entreprises françaises font les frais, souvent sans en percevoir le mécanisme. Enquête sur un effacement qui ne doit rien au hasard.


En septembre 2024, l’ONU adopte le Pacte pour l’Avenir. Le document, censé engager la communauté internationale sur les grands défis du XXIe siècle que sont la gouvernance numérique, le financement du développement, la réforme du Conseil de sécurité, est négocié, amendé et finalisé majoritairement en anglais, y compris dans ses phases informelles.
Les diplomates francophones, France en tête, n’ont pas exigé la parité linguistique pourtant garantie par le règlement intérieur de l’organisation. Aucune délégation française n’a formellement bloqué le processus au nom du respect des langues officielles. Aucune note diplomatique publique n’a documenté cette anomalie. Le Pacte a été adopté. Le précédent a été posé.

L’effacement de la langue française à l’ONU

Ce n’est pas un incident isolé. C’est le symptôme visible d’un processus long, structuré et opérationnellement cohérent.
Depuis le début des années 2000, les réunions informelles et les interventions publiques de la France à l’ONU se tiennent majoritairement en anglais. A l’écrit, les notes de service, les communications de crise et les rapports techniques des grandes agences onusiennes circulent essentiellement dans cette même langue.
Le rapport sénatorial français n°642 de 2021 avait documenté cette érosion avec précision et appelé à faire du français une « langue de combat » dans les enceintes multilatérales. L’avertissement est resté sans traduction opérationnelle.
Le mécanisme sous-jacent est plus structurant que la seule question du prestige linguistique. Les agences spécialisées de l’ONU telles que l’OMS, le PNUD ou le PNUE ont progressivement réduit leurs budgets de traduction au nom de contraintes budgétaires. Les postes de juristes francophones n’ont pas été renouvelés. Les appels à candidatures pour les fonctions techniques sont rédigés en anglais, orientant mécaniquement le recrutement vers des profils formés dans des systèmes universitaires anglophones.
Ces transformations discrètes, jamais présentées comme des choix politiques, ont reconfiguré l’architecture informationnelle des Nations unies en profondeur. Ce que révèle l’adoption du Pacte pour l’Avenir, c’est que cette reconfiguration est désormais irréversible en l’absence d’une volonté politique explicite et soutenue. Ce que la France n’a pas manifesté.

Le périmètre de l’opération d’influence : normes techniques, droit et standards économiques

Comprendre l’enjeu réel suppose de distinguer deux niveaux d’analyse.
Le premier est visible, il s’agit de la place du français dans les débats en séance plénière, les discours officiels, les communiqués. Ce niveau est symbolique. Il mobilise l’attention médiatique et diplomatique.
Le second est structurant, il s’agit de la langue dans laquelle sont rédigées les normes techniques et juridiques internationales qui s’imposent ensuite à l’ensemble des acteurs économiques mondiaux. C’est à ce second niveau que se joue l’essentiel de l’opération.
Les agences spécialisées de l’ONU produisent des standards dont l’impact économique est considérable et souvent sous-estimé.
L’UIT (Union internationale des télécommunications) définit les standards mondiaux du spectre radio et des réseaux de nouvelle génération. La bataille autour des normes 5G et 6G, dans laquelle la Chine a massivement impliqué ses délégations techniques depuis 2015, se joue précisément dans ces enceintes. Le Codex Alimentarius, co-géré par la FAO et l’OMS, fixe les normes de sécurité alimentaire mondiales auxquelles les exportateurs français sont soumis. L’OMI et l’OACI régulent respectivement les transports maritime et aérien.
Ces normes, rédigées en anglais, mobilisent des concepts issus de la Common Law tels que les due diligence, discovery, best efforts, reasonable care, qui n’ont pas d’équivalent univoque en droit civil de tradition napoléonienne. Une entreprise française qui s’y soumet accepte, sans l’avoir négocié, un cadre contractuel étranger au sien, avec les coûts d’adaptation et de contentieux que cela implique.

La même logique s’applique aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), dont le poids dans les décisions d’investissement mondial est désormais déterminant. Le concept a été popularisé par le Global Compact de l’ONU en 2004. Les standards de reporting actuels que sont les normes ISSB (International Sustainability Standards Board), directive européenne CSRD, découlent directement des grandes conférences climatiques organisées sous égide onusienne. Deux instituts privés américains, l’ISSB et la Value Reporting Foundation, en dessinent les contours opérationnels concrets. Ce sont eux qui définissent, en pratique, ce qui est « vert », ce qui est « éthique », ce qui est « durable ». Ce périmètre, défini en anglais dans un cadre conceptuel anglo-saxon, produit des effets économiques directs sur les entreprises françaises puisque l’industrie de défense française se voit exclue de certains fonds d’investissement responsable sur la base de définitions qu’elle n’a pas contribué à élaborer. Ce n’est pas un effet secondaire. C’est le résultat logique d’une capture normative aboutie.

L’ISO (Organisation internationale de normalisation) prolonge cette dynamique sur le terrain de la normalisation privée. Ses normes environnementales (ISO 14001) ou de responsabilité sociétale (ISO 26000) sont conçues en articulation directe avec les Objectifs de développement durable de l’ONU. L’organisation donne la direction stratégique et l’ISO la traduit en outils techniques. Ici encore, la langue de rédaction oriente les concepts, et les concepts orientent les marchés.

Acteurs, phases de l’opération, leviers et narratifs

L’opération n’est pas une conspiration centralisée pilotée depuis un état-major unique. Elle est le produit structurel d’intérêts convergents entre acteurs distincts, opérant sur des registres complémentaires sans nécessiter de coordination explicite. C’est précisément ce qui la rend difficile à contrer parce qu’elle n’a pas de centre de gravité unique, elle a une logique systémique.

Le mécanisme de domination suit une séquence reproductible et documentable.
Une puissance propose un cadre conceptuel au sein d’une agence onusienne. Si ce cadre est adopté, il devient le standard mondial de référence. Les entreprises et les États non anglophones sont alors contraints de s’y adapter, sans avoir participé à sa construction, supportant seuls les coûts de traduction, d’adaptation juridique et de mise en conformité.
L’opération a connu trois phases distinctes. Entre 2000 et 2015, la reconfiguration linguistique s’opère progressivement et sans décision formelle explicite. Les budgets de traduction sont réduits au nom de l’efficacité budgétaire. Les juristes francophones ne sont pas remplacés. La France ne s’y oppose pas. Entre 2015 et 2020, la capture normative s’accélère. Les grandes négociations multilatérales, l’accord de Paris sur le climat, l’agenda 2030 pour le développement durable ou les régulations numériques émergentes, sont menées et rédigées majoritairement en anglais. Les concepts structurants qui en sont issus, connus en tant que sustainable development, digital governance, resilience, accountability, sont pensés dans un logiciel intellectuel anglo-saxon. Leurs traductions françaises sont des calques approximatifs, pas des équivalents conceptuels.
La France traduit. Elle ne propose pas. De 2020 à 2025, les alertes se multiplient sans produire de réponse systémique. Le rapport sénatorial de 2021 documente le recul. L’OIF, sous la direction de Louise Mushikiwabo depuis 2018, ne produit pas de doctrine opérationnelle de contre-influence. Le Gabon et le Togo rejoignent le Commonwealth en 2022, signalant publiquement que l’espace francophone n’est plus perçu comme un levier de puissance économique et politique suffisant. La France n’engage pas de réponse coordonnée.

La suprématie du narratif en anglais

L’une des caractéristiques les plus sophistiquées de cette opération d’influence est que chaque acteur impliqué dispose d’un narratif distinct, adapté à son public cible et à ses intérêts propres. Ces narratifs ne se contredisent pas frontalement. Ils se superposent, se renforcent mutuellement et produisent un effet cumulatif qui rend la capture normative à la fois invisible et difficile à contester. Décrypter ces narratifs, c’est comprendre la mécanique cognitive de l’opération.
Les puissances anglo-saxonnes ne présentent jamais leur influence linguistique comme un choix politique. Leur narratif central repose sur l’idée que l’anglais est devenu, par un processus naturel et fonctionnel, la lingua franca de la coopération internationale. Ce cadrage est décisif car il dépolitise ce qui est en réalité un rapport de force. En présentant l’anglais comme un outil neutre et universel, ils rendent toute résistance francophone illégitime, voire archaïque. Le sous-texte constant adressé aux diplomates et aux technocrates des agences onusiennes est qu’insister sur le français, c’est ralentir le travail collectif, c’est faire passer l’ego national avant l’intérêt commun.
Le narratif chinois est plus récent mais opérationnellement très efficace. Pékin ne cherche pas à imposer le mandarin comme langue de travail à l’ONU puisque ce serait un combat perdu d’avance à court terme. Sa stratégie linguistique est plus subtile. Elle accepte l’anglais comme langue de négociation tout en investissant massivement dans le contenu technique rédigé dans cette langue. L’intention est de capter les standards normatifs, notamment dans les domaines technologiques via l’UIT, en produisant un volume de propositions techniques en anglais que les délégations occidentales, y compris françaises, ne sont pas en mesure d’absorber ni de contrer faute de ressources humaines suffisantes. En parallèle, le narratif adressé aux pays en développement, et notamment aux États africains, est celui de la solidarité Sud-Sud. La Chine se présente comme un partenaire non conditionnel, respectueux des souverainetés, en opposition implicite aux exigences normatives occidentales. Ce positionnement lui permet de capter des marchés et des votes au sein des agences onusiennes, fragilisant davantage la position francophone.
Pour ce qui est des grandes firmes juridiques anglo-saxonnes, leur narratif est celui de l’expertise. En effet, elles opèrent sur un registre apparemment apolitique, celui de la compétence technique. Ils sont les meilleurs, les plus expérimentés, les mieux dotés en ressources pour traiter les contentieux complexes du droit international. Ce narratif est auto-réalisateur. En formant les juristes des agences onusiennes, en rédigeant les contrats-types des grandes négociations multilatérales, en fournissant les experts qui participent aux groupes de travail normatifs, ils s’assurent que le cadre conceptuel dans lequel s’inscrivent ces instruments est celui de la Common Law. Leur intention n’est pas idéologique, elle est économique. Chaque concept de Common Law intégré dans un traité multilatéral ou une norme ISO génère mécaniquement du contentieux futur sous droit anglais ou américain, dont elles seront les bénéficiaires naturelles.

Le filtre cognitif des institutions internationales

Le FMI et la Banque mondiale opèrent quant à eux avec un narratif particulièrement puissant car enveloppé dans un discours de vertu, celui de la transparence, de la redevabilité et de la bonne gouvernance. Les conditionnalités formulées en anglais sont présentées comme des exigences techniques universelles, des standards objectifs de gestion publique. Ce cadrage efface la dimension normative du choix linguistique. En pratique, exiger que les plans de réforme, les audits de gouvernance ou les stratégies de développement soient produits en anglais, c’est imposer un filtre cognitif qui oriente les solutions vers des modèles pensés dans un logiciel intellectuel anglo-saxon. L’intention réelle, qu’elle soit consciente ou systémique, est de maintenir une architecture de dépendance dans laquelle les États bénéficiaires de l’aide restent tributaires des cadres conceptuels et des experts produits par les pays contributeurs dominants.
Enfin, en ce qui concerne la France, son narratif relève du pragmatisme bienveillant. Il est sans doute le plus paradoxal car il est auto-infligé. Les diplomates français qui s’expriment en anglais dans les réunions informelles de l’ONU ne le font pas sous la contrainte. Ils le font au nom d’un pragmatisme assumé, d’une volonté de ne pas ralentir les négociations, d’une crainte sincère de passer pour arrogants ou repliés sur eux-mêmes. Ce narratif interne à la diplomatie française est le produit d’une décennie de socialisation dans des environnements multilatéraux où l’anglais est devenu la norme de fait. Il traduit l’intention réelle d’être efficace, apprécié et influent par la relation plutôt que par la contrainte. Mais il produit l’effet inverse car en renonçant à la bataille linguistique dans les espaces informels, là où se construisent réellement les compromis et les alliances, la France abandonne le terrain où sa tradition juridique et conceptuelle pourrait s’exercer le plus directement. Ce que perd la France dans cette dynamique n’est pas seulement une influence culturelle diffuse. C’est un accès structurel aux marchés, aux réseaux d’expertise et aux flux d’investissement d’un continent dont la population atteindra 2,5 milliards d’habitants en 2050. Les entreprises françaises présentes en Afrique subsaharienne opèrent déjà dans des environnements normatifs de plus en plus structurés par des standards anglais ou chinois. La perte du levier linguistique accélère leur marginalisation dans les appels d’offres, les partenariats technologiques et les arbitrages juridiques locaux.

L’Afrique francophone : le révélateur du coût stratégique

Le paradoxe africain constitue sans doute la dimension la plus structurellement significative de cette opération. L’Afrique subsaharienne francophone est aujourd’hui le principal moteur de croissance démographique du français dans le monde. Elle représente le vivier le plus dynamique de locuteurs francophones pour les décennies à venir. Simultanément, les élites de ces mêmes pays se trouvent soumises à une pression croissante vers le tout-anglais, exercée non par la contrainte directe, mais par les mécanismes de conditionnalité des grandes institutions financières internationales.
Les rapports techniques du FMI, les stratégies de développement de la Banque mondiale, les appels à projets des grandes agences onusiennes, sont tous rédigés en anglais. Les experts, ingénieurs et hauts fonctionnaires africains francophones, formés dans les universités d’Abidjan, de Dakar ou de Lomé, se voient contraints de reformuler leur expertise dans un cadre linguistique et conceptuel étranger pour être simplement audibles par les institutions qui financent leur développement. Ce filtre n’est pas neutre. Il favorise mécaniquement les profils formés dans des systèmes anglophones, au détriment de talents dont la compréhension des réalités locales est pourtant indispensable à l’efficacité des programmes déployés.
L’effet politique est symétrique. Lorsque les Nations unies déploient des missions de paix comme la MONUSCO en République démocratique du Congo ou des programmes de développement au Sahel, et que les décisions stratégiques se prennent dans des bureaux de New York ou de Washington dans une langue étrangère aux populations concernées, une rupture démocratique réelle se produit. Les critères de conditionnalité de l’aide, les stratégies de sécurité, les évaluations de gouvernance, tout cela est rédigé dans un idiome qui exclut structurellement la société civile, les élus locaux et les entrepreneurs de la zone francophone du processus décisionnel. On décide pour ces populations en leur imposant un filtre cognitif qu’elles n’ont pas choisi.
Ce phénomène éclaire d’une lumière particulière le choix de l’Élysée de soutenir en 2018 la candidature de Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF. Ancienne ministre des Affaires étrangères d’un Rwanda qui, sous Paul Kagame, avait substitué l’anglais au français dans l’ensemble de son système éducatif et administratif, elle incarne une lecture de la francophonie découplée de toute doctrine de puissance linguistique. Ce choix, présenté comme un geste de réconciliation diplomatique avec Kigali, a signalé à l’ensemble de l’espace francophone africain que Paris était prêt à sacrifier son levier d’influence linguistique sur l’autel des équilibres politiques de court terme. Le ralliement du Gabon et du Togo au Commonwealth en 2022 s’inscrit dans la continuité logique de ce signal.

La doctrine en question

Le recul du français à l’ONU n’est pas le produit d’une fatalité démographique, ni d’une infériorité culturelle. C’est le résultat documentable d’un rapport de force normatif dans lequel des acteurs identifiables ont su transformer la langue en levier de capture réglementaire, économique et cognitive. L’opération agit sur le périmètre de ce qui est pensable, négociable et codifiable dans les enceintes multilatérales.
Ce triptyque pensable, négociable, codifiable décrit une chaîne causale complète. L’opération commence en amont, dans la définition du cadre intellectuel. Elle se poursuit dans la structuration des compromis possibles. Elle s’achève dans la production de normes opposables. À chacun de ces trois niveaux, l’absence du français comme langue de construction et non seulement de traduction prive la France et l’espace francophone d’un levier d’action réel sur la gouvernance mondiale. Celui qui rédige la norme choisit les concepts. Celui qui choisit les concepts oriente les marchés, les financements et les contentieux.
La France dispose des leviers nécessaires pour engager une réponse systémique puisqu’elle jouit du poids démographique francophone croissant, d’une tradition de droit civil reconnue et d’une présence dans les instances de normalisation technique. Elle ne les mobilise pas de façon coordonnée. Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de doctrine stratégique. Et l’absence de doctrine est elle-même une décision.

Bérengère NAIL
Auditrice de la 50e promotion MSIE MBA Exec
Management Stratégique et Intelligence Economique

Ecole de guerre économique
1er novembre 2026




Evènement : Les Journées du Renseignement au Royal Saint- Mart à Chamalières

AASSDN Auvergne-Centre (16-17-18 octobre 2026)

La seconde édition des Journées du Renseignement qui rassemblent chaque année les membres de notre amicale et leurs invités à l’hôtel Royal Saint-Mart à Chamalières a dépassé l’espérance de ses organisateurs tant par la qualité des orateurs inscrits au programme que par le nombre de participants venus des quatre coins de la France.

En prélude, le rassemblement à huit clos a permis de mesurer l’unanime vigilance et l’union des amicalistes devant les menaces de désinformation et d’intrusion sur lesquelles l’AASSDN ne cesse d’ailleurs d’alerter. C’est le sens du dernier édito du président Alain Juillet dans le numéro de septembre 2026 comme ce fut le cas dans les 2 dossiers thématiques (désinformation et influence) de 60 pages associés à nos revues, respectivement de juin 2025 et juin 2026.

Cet esprit de cohésion et de résistance nous a été enseigné par la conduite exemplaire du général Rivet, du colonel Paillole et de tous les agents du SR mais aussi par les Compagnons de la Libération et médaillés de la Résistance. C’est pour honorer leur mémoire qu’entourés d’une forêt de drapeaux nous avons dès le samedi puis le dimanche après la traditionnelle messe mémorielle, nous sommes allés nous recueillir devant la plaque apposée sur l’hôtel Royal Saint-Mart et le monument départemental de Châteaugay. Ces cérémonies émouvantes ont été conduites par le général d’armée Thierry Burkhard ancien chef d’état-major des Armées et, aujourd’hui, délégué national de l’Ordre de la Libération et le général d’armée aérienne François Mermet, président d’honneur de l’AASSDN.

Les Journées du Renseignement ont commencé par un exposé inédit de Maurice Botbol, fondateur d’un groupe de presse qui a été interviewé par Farid Sbay avant de répondre aux très nombreuses questions de la salle.

Ensuite, François Lacouture a raconté ses efforts pour extirper des archives la révélation de l’appartenance aux services de son grand père Henry Andraud pendant la Seconde Guerre mondiale.

Avant le déjeuner, le cinéaste Patrice Guillain a projeté puis commenté trois très courts métrages particulièrement poignants destinés à sensibiliser les lycéens aux actes héroïques de la Résistance.
Rappelons à ce sujet que l’AASSDN a produit récemment 2 courts métrages de 12’ sur le colonel André Sérot ancien officier de renseignement assassiné à Jérusalem en septembre 1948 et sur Jacques Morlanne (en 2026) fondateur du Service action du SDECE/DGSE en 1946.

L’après-midi, Jacques de Lajugie, administrateur de l’AASSDN en se fondant sur des sources historiques incontestables a décrit la détermination et l’audace inouï des officiers et agents du SR qui établirent leur état-major ici-même à l’hôtel Royal Saint-Mart en 1940.

En fin de journée, le capitaine de vaisseau Alexandre Tachon, chef d’état- major des forces sous-marines est venu nous parler de « la désobéissance au combat », étude comparative remarquable entre l’armistice de 1940 et le putsch de 1961 qu’il a publié aux éditions de l’École de guerre.

Le dimanche, Cécile Coolen, a clôturé les Journées du Renseignement en donnant une conférence spectaculairement illustrée par des photos d’époque, sur Marie-Madeleine Fourcade la chef légendaire du SR Alliance. Ce réseau, qui travaillait pour les alliès, regroupa plus de 3 000 agents. Il fut organisé initialement par le général Loustaunau-Lacau. Suite à l’arrestation de ce dernier et sa déportation à Mauthausen, la direction du réseau fut alors assurée jusqu’à la fin de la guerre par une femme exceptionnelle : son assistante, Marie Madeleine Fourcade.  

Magistralement organisée par notre déléguée Auvergne-Centre l’infatigable Monique Taillandier et son adjoint le lieutenant de vaisseau Farid Sbay, la cuvée 2026 des Journées du Renseignement laissera le souvenir de rencontres chaleureuses, d’échanges passionnés et souvent joyeux autour de tables festives grâce au dévouement des hôtesses de l’établissement Béatrice, Chantal, et Christine, de leur chef en cuisine et de tout le personnel.

Il est d’ores et déjà prudent de réserver pour la cession d’octobre 2027 !

Crédit photo
Général d’armée aérienne François Mermet, président d’honneur de l’AASSDN
 Madame Monique Taillandier, déléguée régionale de l’AASSDN Auvergne-Centre




Prix littéraire : “Le réseau Vogelmann”, un roman d’espionnage récompensé par l’AASSDN

Le prix du roman d’espionnage de l’amicale des anciens des Services spéciaux (AASSDN)
vient d’être décerné

Pour sa quatrième édition, notre Prix du roman d’espionnage a couronné Philippe Chapuis, réalisateur et scénariste pour le cinéma, pour son manuscrit intitulé

Le Réseau Vogelmann.

Pur roman d’espionnage, se déroulant à la fois à Paris et à Berlin dans les années 2010 mais aussi dans l’ex-RDA à la fin des années 1980, juste avant la chute du Mur, ce manuscrit était à l’origine un scénario pour le Grand Écran.

Ses nombreuses qualités ont suscité l’enthousiasme des membres du jury, notamment de son président, Alain Juillet, de l’ex-patron de la DST et coordonnateur national du Renseignement Pierre de Bousquet de Florian et des anciens directeurs de la DGSE Érard Corbin de Mangoux et François Mermet. Ce dernier eut d’ailleurs l’occasion de s’asseoir à Berlin-Est dans le fauteuil fraîchement vacant du chef de la Stasi, Erich Mielke, dont il est question dans le livre.

Le lauréat a reçu la médaille de l’Amicale des anciens des services spéciaux, qui matérialise le prix, le 13 octobre à la mairie du Ve arrondissement, place du Panthéon.

Le livre est chez les libraires depuis le 14 octobre.
Le lauréat 2025, Nos chers Alliés, sortira, lui, au format poche le 13 novembre.

Un appel à manuscrits est lancé pour la prochaine édition du Prix. Les candidats peuvent adresser leurs textes à l’adresse : prix.roman.espionnage@gmail.com avant le 31 janvier 2027.

Informations sur le livre :

“Le Réseau Vogelmann” par Philippe Chapuis
paru le14 octobre 2026 aux Editions Konfident

Pages : 504 pages | Prix : 24,90 euros
EAN : 9782493837110 | ISBN : 2493837118

Pour de plus amples informations, rendez-vous sur le site Babelio




Histoire : 17 octobre 1961 à Paris, un “massacre” réel ou inventé

Chaque année, les amis du FLN, les héritiers des « porteurs de valises » et les différents courants de la gauche, unis pour la circonstance, investissent les médias avec la commémoration du « massacre » opéré par la police française lors de la manifestation algérienne interdite du 17 octobre 1961 à Paris.

Rappel du contexte et du déroulé de la manifestation
 
La guerre d’indépendance algérienne se fit également en métropole, y provoquant des milliers de morts. Pour la période du 1er janvier 1956 au 23 janvier 1962, 10 223 attentats y furent ainsi commis par le FLN.
Pour le seul département de la Seine, entre le 1er janvier 1956 et le 31 décembre 1962, 1 433 Algériens opposés au FLN furent assassinés et 1 726 autres blessés (Valat, 2007 :27-28).
Au total, de janvier 1955 au 1er juillet 1962, en Métropole, le FLN assassina 6 000 Algériens et en blessa 9 000. Face à ces actes de terrorisme visant à prendre le contrôle de la population algérienne vivant en France, le 5 octobre 1961, un couvre-feu fut imposé à cette dernière afin de gêner les communications des réseaux du FLN et l’acheminement des armes vers les dépôts clandestins.
En réaction, acculé, le 17 octobre 1961, le FLN décida de manifester. La manifestation ayant été interdite, elle se déroula donc en violation de la loi et avec violence. Assaillis de toutes parts, 1 658 hommes des forces de l’ordre rassemblés en urgence, et non 7 000 comme cela est avancé sous la plume de militants autobaptisés « historiens », sont accusés d’avoir « massacré » 300 manifestants et d’en avoir jeté des dizaines à la Seine.

La fabrication d’un « massacre »

Or, cette présentation ne correspond pas à la réalité. En effet, si la répression policière de cette manifestation interdite fut « musclée », se traduisant par plusieurs centaines de blessés, souvent graves, par plusieurs milliers de conduites au poste, par plusieurs centaines de gardes à vue, peut-on pour autant parler de massacre ? Oui, s’il y eut de nombreux morts, non si elle n’en n’a pas fait.
 
Pour le savoir, il est nécessaire de reprendre la genèse de la fabrication de ce « massacre ». Comme l’écrit justement la Ligue des Droits de l’Homme dans son communiqué cité au début de cette mise au point,  « Cet événement n’a commencé à émerger dans la mémoire collective qu’au milieu des années 1980 », et il a été primitivement reconstruit à partir de trois livres :
 
1) Celui d’Ali Haroun publié en 1986 est particulièrement intéressant car il s’agit d’un recueil de souvenirs et de témoignages rédigés par d’anciens responsables de la fédération du FLN en France. Ce livre en partie apologétique ne peut donc être accepté comme source utilisable qu’après une profonde critique historique.
 
2) Celui de Jean-Luc Einaudi publié en 1991 porte sur la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. L’auteur, un militant marxiste, ancien maoïste, n’ayant aucune formation historique, piétine avec constance tout ce qui se rapproche de la méthode scientifique. Voilà ce qui explique ses nombreuses errances méthodologiques qui seront mises en évidence plus loin, mais qui, étonnamment, servent toujours comme argumentaire aux partisans de la thèse du « massacre ».
 
3) S’appuyant sur Haroun et Einaudi, deux universitaires britanniques, House et MacMaster, publièrent en 2008 un livre militant car il passe sous silence la guerre atroce que se livrèrent le FLN et le MNA de Messali Hadj, ce qui leur permet d’attribuer aux forces de police la totalité des Nord-Africains tués en France. Comme l’a montré Jean-Luc Brunet (2008), rarement un livre à prétention scientifique et écrit par des universitaires aura à ce point dérogé aux règles élémentaires de la déontologie historique.
 
Des auteurs de second rang et des journalistes suivistes paraphrasèrent ensuite ces trois ouvrages, répétant les mêmes arguments pourtant réduits à néant par les travaux historiques comme cela va être démontré dans les lignes qui suivent.
Dans ces publications, l’on retrouve en effet toujours les mêmes chiffres, toujours les mêmes cadavres inventés, et toujours une constante inflation du nombre de morts (jusqu’à 325 manifestants tués), des dizaines jetés à la Seine et noyés, etc.
Or, et il est essentiel de souligner ce point, les auteurs de ces livres jouent sur les dates en additionnant régulièrement les décès des Algériens antérieurs et postérieurs au 17 octobre. Pour eux, tout Algérien mort de mort violente durant le mois d’octobre 1961 est par postulat une victime de la répression policière.
 
Autre élément du dossier, les « noyades » dans la Seine dont nous savons qu’elles furent largement « inventées » le 31 octobre, donc postérieurement à la manifestation du 17 octobre, dans un tract du FLN repris et popularisé par le parti communiste qui en fit une « vérité » devenue aujourd’hui histoire officielle.
D’ailleurs, du 1er au 31 octobre 1961, sur 90 cadavres de « N.A » (Nord-africains selon la terminologie de l’époque), conduits à l’Institut Médico-Légal, 34 avaient été retirés de la Seine ou de la Marne, notamment aux barrages de Suresnes et de Bezons. Or, les enquêtes policières ont montré qu’il s’agissait pour la plupart de meurtres commis par le FLN contre des Algériens partisans de l’Algérie française ou bien qui avaient refusé de lui payer l’« impôt de guerre ».
 
La déconstruction du « massacre »
 
Cette histoire orientée des « massacres » du 17 octobre 1961 fut déconstruite en plusieurs étapes :
 
1) En 1998, le Premier ministre de l’époque, le socialiste Lionel Jospin, constitua une commission présidée par le conseiller d’Etat Dieudonné Mandelkern[2] qui fut chargée de faire la lumière sur ces évènements. Fondé sur l’ouverture d’archives jusque-là fermées, le rapport remis par cette commission concluait :
 
« Pour la période comprise entre le 17 octobre et le 31 décembre 1961, 88 corps de Nord-Africains (des FMA pour la plupart[3]), sont entrés à l’IML. De l’avis de la mission, le cas de 25 de ces cadavres appelle une analyse plus poussée. Pour ces cadavres, en effet, la date présumée de la mort ou ses circonstances, telles qu’elles ressortent du registre d’entrée, complété, le cas échéant, par les enquêtes de la police judiciaire, ne permettent pas d’exclure tout lien avec les manifestations. »
 
On notera la prudence des rédacteurs du rapport et l’on relèvera que 22 de ces 25 morts ont fait, à l’époque, l’objet d’enquêtes judiciaires[4], et qu’aucune d’entre elles n’a conclu à une relation avec la manifestation interdite du 17 octobre.
 
2) Le 5 mai 1999, Jean Géronimi, avocat général à la Cour de cassation remit un rapport demandé par le ministre de la Justice, Madame Elisabeth Guigou, dans lequel il donne un chiffre de 48 morts de Nord Africains, non pas pour le 17 octobre, mais pour tout le mois d’octobre 1961.
Ce rapport n’a donc pas grand intérêt pour les historiens car il englobe tous les Algériens morts durant cette période, qu’il s’agisse des victimes du FLN, notamment ce commerçant ayant ouvert sa boutique en dépit des ordres de fermeture ou même de certaines morts naturelles sur la voie publique.
Ce même rapport donne le chiffre de 246 Algériens morts de mort violente durant toute l’année 1961, dont 141 avant le 17 octobre et 72 après le 19 octobre, 33 n’ayant pu être identifiés. Là encore, nous sommes loin des chiffres assénés par les amis du FLN
 
3) En 1999, Jean-Paul Brunet, universitaire spécialiste de la période contemporaine, publia un livre très documenté qui fit voler en éclats la thèse de Jean-Luc Einaudi (1991). Après inventaire dressé par la commission Mandelkern, Jean-Paul Brunet fut en effet autorisé à travailler sur les archives de la préfecture de police se rapportant aux évènements du mois d’octobre 1961 et cela, sans devoir attendre le délai légal de soixante-ans.
En 2003, Jean-Paul Brunet publia un nouveau livre dans lequel il acheva de réduire à néant l’argumentaire et la méthodologie de Jean-Luc Einaudi (1991, 2001). Reprenant à la source les éléments sur lesquels repose son écriture  de l’histoire du 17 octobre 1961 :
 
– Il démontre que le prétendu rapport de police faisant état de 140 morts le 17 octobre, document qui sert de point de départ à Einaudi et consorts n’a jamais existé.
 
– Il reprend la liste des morts que publie Einaudi, montrant que la majorité des décès cités remonte à des dates antérieures à la manifestation du 17 octobre.
 
– Il montre comment Einaudi a « arrangé » les chiffres en additionnant les cadavres non identifiés reçus à l’IML (Institut médico-légal, la Morgue) au nombre des disparus, et à celui des Algériens transférés administrativement en Algérie après qu’ils eurent été arrêtés le 17 octobre.
 
– Il établit qu’Einaudi a compté plusieurs fois les mêmes individus dont il orthographie différemment les noms.

– Il réduit à néant le postulat des dissimulations de cadavres.
 
Sa conclusion concernant Einaudi est particulièrement sévère :
 « (…) quand à ces déficiences se joint une passion militante débridée, un esprit de « repentance » » aveugle qui aboutit à mettre au compte de la police française tous les crimes du FLN et à multiplier par huit ou dix le nombre des Algériens tués le 17 octobre 1961, la catastrophe est totale » (Brunet, 2003 : 40).
 
Un « massacre » qui fit combien de morts ?

Revenons à des chiffres incontestables, à savoir ceux fournis par l’IML (Institut médico-légal, la Morgue) où, à l’époque, étaient réglementairement reçus tous les morts sur la voie publique.
Pour toute l’année 1961, 308 cadavres de « N.A » furent admis à l’IML et les investigations alors menées par la police ont permis d’établir que la plupart étaient des victimes de la guerre inexpiable que le FLN menait contre ses opposants partisans de l’Algérie française ou du MNA de Messali Hadj (Valette, 2001). Ainsi :
 
« (…) de nombreux cadavres de Nord-Africains, parmi les 140 qui ont été enregistrés à l’Institut médico-légal en septembre et en octobre 1961, n’ont aucun rapport avec la police parisienne. Certains sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement national algérien, de  « traîtres » divers refusant d’obéir aux directives du FLN ; anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de le rejoindre ; Algériens n’acceptant pas le payer la capitation mensuelle exigée par le FLN ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige, etc. » (Brunet, 2008).
 
Sur ces 308 morts algériens répertoriés pour toute l’année 1961, combien furent-ils tués par la police lors de la manifestation interdite du 17 octobre 1961 ? Pour le savoir, il suffit de relever le nombre d’entrée de cadavres de « N.A » (Nord-Africains) à l’IML durant la plage chronologique correspondant à la manifestation du 17 octobre 1961. Or, alors que dans la soirée de ce jour, alors que se déroulait dans Paris un « massacre », l’Institut Médico-Légal n’a enregistré aucune entrée de corps de « NA ».
Certes, mais il pourra être objecté avec raison que s’il n’y eut pas de morts durant la manifestation, des blessés graves auraient cependant pu mourir par la suite de violents coups reçus. Afin de ne pas écarter cet argument, voyons donc les chiffres plus en détail.
 
Le Graphique des entrées de corps « N.A » (Nord-africains) par jour. Octobre 1961, à l’Institut médico-légal de Paris nous apprend que du 1° au 30 octobre 1961, 90 corps de « NA », furent enregistrés, la plupart étant d’ailleurs des victimes du FLN. Or, entre le 18 et le 21 octobre, soit dans les jours qui suivirent la manifestation du 17 octobre, seuls 4 cadavres de « NA » furent admis à la Morgue. Cependant, avec ces malheureux, nous ne sommes pas en présence de victimes de la « répression » policière car leurs décès n’ont pas de lien avec la manifestation du 17 octobre. Que savons-nous en effet de ces 4 morts ? :
 
– Le 18 octobre, donc le lendemain la manifestation, deux corps de « NA » furent admis à l’IML, il s’agit d’Achour Belkacem, tué à Colombes, par un policier invoquant la légitime défense, et d’Abdelkader Bennahar retrouvé vers 22 heures dans la rue, également à Colombes, et portant des blessures à la tête avec soupçon d’accident de la circulation. Ces deux morts sont donc étrangers à la manifestation du 17 octobre.
 
– Les 19 et 20 octobre, l’IML n’a comptabilisé aucune entrée de corps de « NA ».
 
– Le 21 octobre : 1 corps fut déposé à l’IML, celui de Ramdane Mehani décédé vers 22h 30 durant son transfert du commissariat du 13° arrondissement au palais des Sports de la porte de Versailles. Le registre de l’IML parle de mort naturelle. Là encore, il n’y a donc aucun lien avec la manifestation du 17 octobre.
 
Et pourtant, le 18 octobre, à 04 heures du matin, le bilan parvenu à Maurice Legay le directeur général de la police parisienne faisait quant à lui état de 3 morts (Brunet, 2008). Dans ces conditions, le bilan de la « répression » de la manifestation algérienne serait-il donc finalement de trois victimes ?
Pour le savoir, intéressons-nous à ces trois malheureux dont le sort est bien connu et dont, là encore, rien ne permet de dire qu’ils furent tués par les forces de l’ordre ou que leur mort a un lien quelconque avec la manifestation du 17 octobre. En effet :
 
– Le premier dont le corps fut retrouvé à Puteaux dans une camionnette était un certain Lamara Achenoune mort étranglé puis achevé d’une balle.
 
– Le second, Abdelkader Déroues, fut également tué par balle, toujours à Puteaux.
 
– Reste le cas du seul mort relevé dans le périmètre de la manifestation du 17 octobre. Il s’agit, non pas d’un Algérien, mais d’un Français nommé Guy Chevallier, et qui fut tué vers 21h devant le cinéma REX, crâne fracassé dans des circonstances inconnues.
 
La conclusion scientifique qui, dans l’état actuel des connaissances, semble s’imposer est donc que le « massacre » des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris n’a fait aucun mort algérien… mais peut-être un mort français « de souche » …  
 
A moins que, comme certains le prétendent, dans la crainte d’enquêtes policières, des cadavres de morts des suites de leurs blessures, mais donc toujours pas durant la manifestation, auraient pu être dissimulés et discrètement enterrés. Cela n’est pas impossible, mais pour pouvoir accepter cette thèse, l’historien a besoin de preuves, de noms, de détails sur les modalités de ces obsèques clandestines et sur les lieux  d’ensevelissement etc. Comme on voit mal comment les services des cimetières de la région parisienne auraient pu ignorer ces enterrements clandestins, ces derniers se seraient alors faits en forêt ou en pleine campagne, dans des cimetières improvisés dont, pour le moment, nulle trace n’a encore été retrouvée[5].
 
Pour les historiens du futur, les « massacres » du 17 octobre 1961 à Paris seront donc étudiés comme la fabrication d’un mythe, à l’image du « montage de Timisoara » en Roumanie, des « couveuses » du Koweït ou des « armes de destruction massive » en Irak.
Cela n’empêchera pas évidemment certains de célébrer un mythe utile à leur entreprise de déconstruction.

Nous sommes en réalité face à une manœuvre de subversion parfaitement coordonnée et que nul n’ose dénoncer de peur de se faire mettre au ban du « monde médiatique » et du microcosme politique. Heureusement, restent encore- pour le moment-, les réseaux sociaux qui auront tout loisir de faire écho à cette mise au point.

Bernard LUGAN

Blog de Bernard Lugan

 
Pour en savoir plus :
 
– Brunet, J-P., (1999) Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961. Paris.
– Brunet, J-P., (2002) « Enquête sur la nuit du 17 octobre 1961 ». Les Collections de l’Histoire, hors-série n°15, mars 2002.
– Brunet, J-P., (2003) Charonne, lumière sur une tragédie. Paris.
– Brunet, J-P., (2008) « Sur la méthodologie et la déontologie de l’historien. Retour sur le 17 octobre 1961 ». Commentaire, vol 31, n°122, été 2008.
– Brunet, J-P., (2011) « Combien y a-t-il eu de morts lors du drame du 17 octobre 1961 ? ». Atlantico, 17 octobre 2011.
– Einaudi, J-L., (1991) La Bataille de Paris :17 octobre 1961.
– Einaudi, J.-L (2001) Octobre 1961, un massacre à Paris. Paris
– Haroun, A., (1986)  La 7° Wilaya. La guerre du FLN en France (1954-1962). Paris
– House et MacMaster, N., (2008) Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire.
– Lugan, B., (2017) Algérie l’histoire à l’endroit. Editions de l’Afrique Réelle.
– Valat, R., (2007) Les Calots bleus. Histoire d’une police auxiliaire pendant la Guerre d’Algérie. Paris.
– Valat, R., (2009) « La force police auxiliaire : une historiographie sous influence ? Réponse de l’auteur aux critiques formulées contre son ouvrage Les Calots bleus et la bataille de Paris. Une force police auxiliaire pendant la guerre d’Algérie. En ligne, 13 pages.
– Valette, J., (2001) La guerre d’Algérie des messalistes. Paris.

[1] Pour le détail de la réfutation de l’ histoire de ce « massacre », on peut lire de  Bernard Lugan Algérie l’histoire à l’endroit. Les 10 grandes  controverses de l’histoire.

[2] « Rapport sur les archives de la Préfecture de police relatives à la manifestation organisée par le FLN le 17 octobre 1961 ». Rapport établi à la demande du Premier ministre, M. Lionel Jospin et remis au mois de janvier 1998 par M. Dieudonné Mandelkern président de section au Conseil d’Etat, président ; M. André Wiehn, Inspecteur général de l’administration ; Mme Mireille Jean, Conservateur aux Archives nationales ; M. Werner Gagneron, Inspecteur de l’administration. En ligne sur le site de la Documentation française.
[3] FMA= Français musulmans Algériens.

[4] Pour ces décès, comme d’ailleurs pour tout Algérien mort de mort violente, le Parquet de Paris avait instruction d’ouvrir une procédure d’enquête dont les traces sont disponibles et ont été exploitées.

[5] Des insinuations assassines sont également faites. Benjamin Stora dans un entretien au Nouvel Observateur (Grand reporters.com janvier 2003) cite ainsi Omar Boudaoud, un des responsables de la manifestation du 17 octobre 1961 qui parle de « pendaisons dans le Bois de Vincennes et (d’) une Seine remplie de cadavres ». Benjamin Stora ne fait certes que reprendre des déclarations qu’il n’assume pas, mais qu’il ne rectifie pas non plus…

Source photo : Commons Wikimedia – Chabe01




Aéronautique. Rafale, Mirage: La France n’a plus les moyens de ses ambitions

La France se présente comme la première puissance militaire de l’Union européenne. Sa flotte de chasse est pourtant plus réduite que celle de la Grèce

Il y a des chiffres qui devraient suffire à ouvrir un débat national. Celui-ci en fait partie : 184. C’est le nombre d’avions de combat dont disposait l’armée de l’Air et de l’Espace au 31 décembre 2025. 112 Rafale, 50 Mirage 2000D, 22 Mirage 2000-5F. Avec ce parc, la France protège son espace aérien jour et nuit, porte une partie de sa dissuasion nucléaire, déploie des appareils au Proche et au Moyen-Orient, sur le flanc est de l’Europe et en Afrique. Elle le fait, mais à quel prix.

Le général Jérôme Bellanger l’a dit sans détour devant la commission de défense de l’Assemblée nationale, le 14 octobre : ses avions sont surutilisés de plus de 15 %. Avant l’été, près de 80 % de la flotte était mobilisée. Un militaire de ce rang ne choisit pas ses mots au hasard. Quand il déclare que ce serait « une faute » de ne pas alerter les élus, il signifie que la responsabilité, désormais, leur appartient.

Une dissuasion nucléaire adossée à une flotte sous tension

Le cœur du problème tient à une singularité française. Nos avions de chasse ne sont pas seulement des outils de combat conventionnel. Ils portent la composante nucléaire aéroportée, l’une des deux jambes de la dissuasion. Cette mission ne souffre aucune approximation. Elle exige des appareils disponibles, des équipages entraînés, des marges.

Or les marges ont disparu. Les mêmes avions assurent la posture permanente de sûreté aérienne, les exercices nucléaires et les opérations extérieures. Chaque déploiement supplémentaire se paie en heures de vol, en usure des cellules, en fatigue des pilotes. Une flotte qui tourne à plein régime en temps de paix n’a plus de réserve pour la crise. Le général parle de « haute intensité » : c’est précisément le scénario dans lequel la France découvrirait qu’elle n’a pas les moyens de tout faire à la fois.

La Grèce, l’Allemagne, et le reste du monde

La comparaison internationale achève de dissiper les illusions. La Grèce aligne 240 avions de chasse, l’Allemagne 235. Ni l’une ni l’autre ne dispose de l’arme nucléaire, ni ne revendique un rôle militaire mondial. La France, elle, entend parler d’égal à égal avec les grandes puissances tout en disposant d’une aviation de chasse inférieure à celle d’Athènes.

Plus loin, l’écart change de nature. La Russie possède 1 200 avions de combat et en comptera 1 500 en 2030. La Chine en a 1 800 et vise 2 400 à la même échéance. Personne ne demande à Paris de rivaliser avec Moscou ou Pékin. Mais une puissance nucléaire qui se veut crédible ne peut pas se contenter d’un format dicté par les contraintes budgétaires plutôt que par l’évaluation des menaces.

La réponse habituelle est connue : le Rafale vaut mieux que la plupart des appareils adverses. C’est vrai. Mais un avion d’exception ne peut être qu’à un seul endroit à la fois. La qualité ne dispense pas de la quantité, surtout quand les missions s’additionnent.

2027 : deux Rafale de plus, des Mirage en moins

Le calendrier aggrave le constat. En 2027, l’armée de l’Air recevra deux Rafale. Dans le même temps, des Mirage 2000 quitteront le service. Le solde risque fort d’être négatif. Présenter cette trajectoire comme une modernisation relève de l’habillage comptable. On remplace partiellement, on ne renforce pas.

Les perspectives industrielles ne règlent rien à court terme. Le Rafale F5 est attendu d’ici 2035. L’Avion de combat du futur, appelé à prendre la relève après l’abandon du programme franco-allemand Scaf en juin, ne volera pas avant 2040 pour les missions conventionnelles, et ne portera le futur missile nucléaire ASN4G qu’à partir de 2050. D’ici là, c’est avec la flotte actuelle, et ce qu’on voudra bien lui ajouter, que la France devra tenir.

Le choix revient désormais au Parlement

Le général Bellanger avait déjà sonné l’alarme l’an dernier. Le diagnostic n’a pas changé, la flotte non plus. Cette répétition dit quelque chose de notre rapport à la défense : on écoute les militaires avec gravité, puis on renvoie le sujet à plus tard.

La prochaine loi de programmation militaire offre l’occasion de sortir de cette routine. Les députés ont entendu, en séance publique, qu’une partie de la dissuasion française repose sur une flotte usée par la surutilisation. Ils ne pourront pas prétendre l’ignorer. Augmenter le format de l’aviation de chasse aura un coût. Ne pas le faire en aura un aussi, mais il ne figurera dans aucun budget : il se mesurera le jour où la France constatera qu’elle n’a plus assez d’avions pour assumer ses ambitions.

 Denis MAYET
L’Essentiel de l’Echo
Dimanche 18 octobre 2026

Source Photo : Wikimedia – Dylan Agbagni (CC0)




Histoire. 23 octobre 1983 : Double attentat à Beyrouth

Le 23 octobre 1983, à 6h20 du matin, un attentat terroriste frappe le Quartier Général des forces américaines à Beyrouth, où sévit la guerre civile entre factions libanaises.

L’attentat fait 241 morts. Quatre minutes plus tard, à quelques dizaines de mètres, l’immeuble « Drakkar » explose ! On compte 58 victimes parmi les parachutistes français, dont 56 de la 3e compagnie du 1er RCP et 2 du 9e RCP, l’un et l’autre basés à Pamiers.

Les paras français et les marines américains, fraîchement débarqués au Liban, devaient faire respecter la paix civile dans le cadre d’une mission des Nations Unies mise en place l’année précédente, en septembre 1982, à la suite de l’invasion israélienne du Liban et des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila.

Mais ces soldats n’étaient préparés ni à la guerre urbaine, ni au terrorisme des « Fous de Dieu » islamistes, soutenus par la Syrie et l’Iran (notons qu’au même moment, l’Iran devait affronter l’Irak de Saddam Hussein auquel étaient alliés la France et les États-Unis). 

Non sans panache, le président français François Mitterrand se rend à Beyrouth dès le lendemain de l’attentat. Il planifie avec ses alliés américains des représailles sur les bases terroristes du Hezbollah, dans la plaine de la Bekaa, à l’est du Liban.

Les Américains y renoncent au dernier moment et, finalement, se retirent du Liban.

Mitterrand, malgré l’absence de soutien logistique américain, envoie huit avions Super-Etendard bombarder les camps d’entraînement terroristes le 17 novembre 1983. De mauvaises langues (bien informées) suggèrent que ce baroud d’honneur n’aurait fait d’autre victime qu’une chèvre et son berger.

Source : www.herodote.net
Source photo publiée sur Herodote.net et reprise : ECPAD




Cause nationale : La question Corse

LA QUESTION CORSE, CAUSE NATIONALE

Adresse au Sénat appelé à se prononcer sur le projet d’autonomie de la Corse.
Par Michel FRANCESCHI, natif et résident.

Depuis plus d’un demi siècle, un mouvement séparatiste corse trouble la vie politique du pays dans une
atmosphère de Munich permanent, scandée par des flambées de violence culminant dans l’assassinat d’un préfet. En
réponse, une succession de statuts particuliers de la Corse ont conduit à celui en vigueur de la Collectivité
Territoriale de Corse, (CDC), dotée de larges pouvoirs dérogatoires. Mais l’engrenage des revendications ne s’est
pas pour autant tari, aboutissant au projet en débat aujourd’hui, dit « processus de Beauvau », prônant une
« autonomie de plein droit et de plein exercice », dont un pouvoir législatif. Au terme du débat parlementaire en
cours, un Congrès du Parlement est appelé à se prononcer à une majorité des trois cinquièmes pour l’inscrire dans la
Constitution.
Honorables Sénateurs, dans quelques jours vous aurez à débattre de la question. Cette tribune ne vise qu’ à vous
apporter quelques éléments d’appréciation. Après un rappel succinct de la francité de la Corse, nous dénoncerons la
nocivité de l’autonomie, et proposerons une inédite sortie de crise par le haut.
Dans le cadre restreint de cette tribune, nous sommes tenu d’aller à l’essentiel sans tourner autour du pot
s’agissant d’un débat engageant à nos yeux l’avenir du pays. Nous nous plaçons sous la seule égide des réalités
incontournables, au risque assumé de déplaire.


La francité de la Corse.

Avant Nice et la Savoie, la Corse est française depuis le 30 novembre 1789, à la demande unanime de ses
députés à l’Assemblée Constituante qui y fit honneur dans l’euphorie d’une séance historique.
Au fil du temps, la Corse est ensuite devenue consubstantielle à la France.
D’abord par l’Histoire, à coups d’Empires, les deux napoléoniens et l’empire colonial, au sein duquel les Corses
ont joué un rôle éminent dont a tenu à témoigner le grand Lyautey.
Consubstantielle à la France, ensuite, par le sang abondamment versé sans broncher sur tous les champs de
bataille, au coude à coude patriotique avec tous les autres Français.
Consubstantielle encore par le sang mêlé. On ne compte plus les mariages mixtes Corses-Continentaux, comme
l’atteste l’état civil.
Consubstantielle, enfin, par l’extraordinaire implication des Insulaires dans les affaires de la France, au point que
d’aucuns ont insinué une colonisation occulte du pays. Paris et Marseille sont les deux plus grandes villes corses.
Paris eut longtemps un maire insulaire. Jusqu’à nos jours, tout gouvernement a eu à cœur de comporter au moins un
ministre corse.
Ajoutons la contribution reconnue des Corses au rayonnement de la France dans le monde, jusqu’à donner deux
présidents de la république au Venezuela, après avoir autrefois longtemps armé la Garde pontificale de Rome. Dans
les capitales de nos anciennes colonies, de puissantes amicales corses ont longtemps exercé leur forte influence
locale, foi de témoin.
La francité de la Corse a connu son apothéose avec le sublime serment de Bastia, prononcé en 1938 en réplique
aux visées annexionnistes de Mussolini : « Face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur
nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir français! ».
Comment expliquer alors que nombre de Corses renient aujourd’hui le patriotisme de leurs pères ? La réponse
est complexe mais relève pour l’essentiel de l’aphorisme de Rivarol : « Lorsque les peuples cessent d’estimer, ils
cessent d’obéir ». D’une intransigeante fierté, le Corse vénère la grandeur et méprise la faiblesse. Il avait trouvé
l’épanouissement de son île sublimée dans la Grande France initiée par l’un des siens, un certain Napoléon. Hélas,
trois fois hélas, l’humiliant désastre militaire de 1940, plus dévastateur au plan psychologique que matériel, anéantit
brutalement l’euphorique effet Verdun de la Grande Guerre, semant dans les esprits le germe du séparatisme
insulaire. Le fossé ne cessa ensuite de se creuser au fil du déclassement ininterrompu de la France.
L’éloignement se confirma ensuite dans une proportion que l’on s’est toujours sournoisement gardé de mesurer
directement dans les urnes, allez savoir pourquoi !
Circonstance aggravante, très engagés dans la colonisation les Corses ont été des victimes collatérales de la
décolonisation. Sevrés de leur exutoire mondial, nombre d’entre eux en ont ressenti une amère nostalgie. L’esprit
conquérant d’antan a dégénéré en mentalité casanière. Des mauvaises langues persiflent que les Corses sont ainsi
passés de la mondialisation à la « nombrilisation ».
Puis, l’arrivée massive des Pieds Noirs en 1962, auxquels fut consentie une aide généreuse, mais sans doute
injustement dispensée, provoqua un sentiment d’injustice, voire de spoliation.
Et, horreur et damnation aujourd’hui, une forte immigration, principalement hexagonale par bonheur, s’ajoutant
à une dénatalité record, vient de rendre minoritaires sur leur sol les intransigeants insulaires de souche. C’est ainsi
que certains d’entre eux ont poussé leur rancœur jusqu’à la haine de la France, « I francesi fora » ! ( Les Français
dehors ! ).
La question fondamentale qui vaille est celle de la pertinence de l’autonomie de l’île comme solution à ses
graves problèmes existentiels dans le respect de sa fière personnalité. Nous avons la conviction que la solution
proposée est néfaste et qu’il y a beaucoup mieux à faire en élevant le débat au niveau national.

L’autonomie, archétype de la fausse bonne idée.

« La perversion de la cité commence par la fraude des mots » ( Platon). Il faut d’abord faire litière du dogme
de l’insularité synonyme d’autonomie. L’insularité n’est qu’une donnée géographique ne dictant en rien le statut
politique des habitants qui ne relève que de leur seul choix, comme en témoignent maints exemples dans le monde,
dont le département français de Mayotte. En revanche, l’insularité oblige l’État à instaurer d’authentiques mesures
de « continuité territoriale » en compensation du handicap géographique. Force est d’admettre que jusqu’ici elles
n’ont jamais été à la hauteur des réalités, faute politique source de rancœurs contre le pouvoir central nourrissant le
séparatisme. L’insularité oblige l’État à un authentique Pacte de Continuité Territoriale engerbant tous les aspects du
problème, et pas seulement, comme jusqu’ici, les transports et quelques avantages fiscaux secondaires, vestiges
d’un passé napoléonien.
La récurrente comparaison avec les îles italiennes autonomes voisines est fallacieuse. Séquelles des anciens
royaumes absolus de Piémont-Sardaigne, de Naples et des Deux-Siciles, la conservation pour ces îles d’une
autonomie de gestion lors de l’unification italienne sous l’égide de Napoléon III coulait de source. Elles conservent
d’ailleurs la nostalgie de la souveraineté d’antan.
Il importe ensuite, et surtout, de s’interroger sur la validité intrinsèque du projet de Beauvau.
Il contient d’abord la tare de la contestation démocratique. Initiateur et porteur du projet, le Conseil exécutif de
Corse s’est bien gardé, allez savoir pourquoi, de s’assurer au préalable du consentement incontournable de la
population insulaire dans cette entreprise engageant pourtant son destin! Il ne peut arguer d’un empêchement
constitutionnel de la consultation en raison de la jurisprudence du référendum local de 2003 relatif à la fusion des
deux département de Corse, dont le verdict a d’ailleurs été piétiné. Il a abusivement spéculé sur son prétendu
triomphe électoral l’ayant porté au pouvoir en 2021. Mais ce résultat n’est qu’un trompe-l’œil à l’examen objectif
des résultats officiels de la consultation, on ne peut plus têtus. Les Autonomistes et Indépendantistes ont bien
totalisé ensemble 67,97 % des suffrages exprimés, mais l’exceptionnelle abstention de 41,09 %, qui en dit long par
elle-même, plus les 3,2 % de bulletins blancs et nuls, rabaissent le résultat à 40,04 % du corps électoral, très loin de
l’indispensable onction populaire pour un choix de destin. Il y a donc en fait une usurpation du pouvoir constituant,
qu’un humoriste a qualifiée d’exercice illégal de la politique. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. La
consultation directe des Insulaires avant toute mutation institutionnelle demeure impérative.
Comble de mépris démocratique, la prévision dans le projet Beauvau d’un référendum local après adoption du
Parlement est d’avance ressentie comme un humiliant placement des Insulaires devant le fait accompli.
Une et indivisible, la République ne peut admettre d’y avoir un pied dedans et un pied dehors. La revendication
de l’autonomie avec pouvoir exécutif s’apparente en fait à une demande de privatisation politique de l’île de beauté,
accordée à une mafia aux aguets prête à la transformer en république bananière. La récente prise de conscience
locale de la puissance de cette pieuvre conquérante s’est concrétisée sur l’île par la fondation courageuse, non pas
seulement d’une, mais de deux associations anti-mafia. Alors est-il bien raisonnable de se priver de la pleine
protection de l’État pour terrasser la bête immonde ?
Autre argument majeur contre l’autonomie, le droit à la différence appelle inéluctablement une différence des
droits. Avec l’autonomie, la Corse, région la plus pauvre de France, perdrait l’assurance tous risques de la vitale
solidarité nationale, coupant ainsi d’elle-même la branche sur laquelle elle est assise !

Mais c’est sans doute au plan national que l’autonomie de la Corse pourrait révéler ses effets les plus néfastes.
L’inéluctable contagion à d’autres régions, déjà sur les rangs, dynamiterait l’unité du pays qui retournerait alors aux
provinces du Moyen-Age. Que l’on sache, la Constitution régissant la France n’a pas du tout vocation à la
transformer en auberge espagnole ouverte aux quatre vents des égoïsmes provinciaux.
Rappelons que la France est le sublime aboutissement de quinze siècles d’un rude assemblage de provinces
toutes fières de leurs particularismes. Le contexte religieux ayant présidé à l’accomplissement de ce chef d’œuvre
historique autorise l’allégorie d’une France-Chapelet, dont les grains constitueraient les multiples terroirs du pays et
le cordon les reliant l’unité de la Nation. Un seul grain s’en échappant, tout le chapelet se déviderait. C’est ainsi que
par contagion l’autonomie de la Corse menacerait rien de moins que la survie de la France en tant que Nation.
Pour toutes ces raisons ajoutées au vice démocratique d’origine du projet Beauvau, il incombe au Sénat de le
rejeter sans attendre le Congrès du Parlement.

D’autant plus qu’il y a bien mieux à faire en urgence. C’est au plan national que se pose en réalité la seule
question qui vaille. L’enjeu ne doit plus être un énième statut particulier de la Corse mais celui d’un nouveau statut
général de la France. Aujourd’hui toutes les régions aspirent à une légitime émancipation administrative, en
remplacement d’un centralisme autrefois fédérateur mais devenu tatillon et entravant. Le débat recèle ainsi une
opportunité inespérée d’une modernisation en profondeur de l’administration générale de la France, susceptible de
répondre au particularisme corse. S’impose d’évidence une relance historique de la décentralisation .

Pour la régionalisation autonomiste de la France.

Il importe de procéder à un profond aggiornamento de son fonctionnement interne par stricte application du
principe de subsidiarité, cette sorte de pierre philosophale de l’harmonie des relations humaines, fréquemment
ignorée, notamment dans la construction européenne.
En bref, ce qui peut être décidé à un niveau hiérarchique donné ne doit plus l’être à un tout autre échelon. Des
énergies en jachère seront ainsi libérées dans l’intérêt général.
L’ensemble des Régions du pays doivent accéder à leur autogestion administrative, à l’exclusion non négociable
des fonctions régaliennes, apanage inaliénable de l’État qui doit rester le gardien intransigeant du temple national.
Dans ce creuset d’une France relancée, les fières et riches identités régionales pourront pleinement s’épanouir en
toute liberté en bénéficiant de surcroît de la garantie protectrice de l’État.
En contre partie, ce dernier doit saisir cette redistribution des pouvoirs pour affermir son autorité locale de
contrôle, de péréquation et d’arbitrage.
Somme toute, il s’agit de choisir entre deux autonomies, la solidaire ou la solitaire.

Le chef d’état qui présidera à cette renaissance de la France gravera son nom dans le marbre de son Histoire.

Cette sorte de révolution culturelle ne va pas manquer de se heurter à d’opiniâtres résistances. Il faudra
certainement en passer par un référendum national donnant enfin aux Insulaires l’opportunité de se prononcer
directement sur leur destin. En raison de leur acquis institutionnel, ils devront toutefois bénéficier en la circonstance
de la dérogation d’un choix entre trois options : l’adhésion, le statu quo du statut actuel, ou un rejet qui acterait alors
leur sortie définitive de la République. A eux de prendre enfin toutes leurs responsabilités en connaissance de cause!

En définitive, honorables Sénatrices et Sénateurs, vous êtes conviés à un rendez-vous de majesté avec la France.
Vous avez l’ardente obligation de ne pas la décevoir.




Audition d’Éric TRAPPIER : Souveraineté et avenir de l’aviation de combat française

Auditionné par la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, Monsieur Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a exposé les enjeux de souveraineté industrielle et technologique auxquels est confrontée l’aéronautique de combat française. Alors que les désaccords autour du SCAF fragilisent la coopération franco-allemande, il défend la poursuite du développement du Rafale F5 et la préparation d’un chasseur de nouvelle génération. Exportations, drones, capacités industrielles et maîtrise des technologies stratégiques figurent également au cœur de ses préoccupations.

Audition de M. Éric Trappier,
Président-directeur général de Dassault aviation

M. Cédric Perrin. – Monsieur le président-directeur général de Dassault Aviation, cher Éric Trappier, nous sommes heureux de pouvoir vous entendre aujourd’hui, un an après votre précédente audition devant cette même commission.

Que s’est-il passé de significatif depuis un an ? L’Inde a confirmé de façon marquante son intérêt pour le Rafale, dont elle estime aujourd’hui qu’il a parfaitement tenu son rôle lors des affrontements de mai 2025 contre le Pakistan. Pourrez-vous nous dire où vous en êtes de ce contrat considérable, qui est aujourd’hui en négociation et qui devrait comporter une part significative de production locale ?

L’importance de l’aviation de combat a également été rappelée par les affrontements au Proche-Orient et au Moyen-Orient, qui ont démontré son efficacité pour atteindre des cibles en profondeur, notamment au moyen de missiles aérobalistiques. Les avions français ont aussi été utilisés pour abattre des drones au canon dans le cadre d’une innovation mise en oeuvre avec le concours de la DGA.

Sur le front ukrainien, les avions de chasse continuent à jouer un rôle important pour larguer des bombes guidées avec une certaine efficacité. Ils concourent également à assurer la police du ciel au-dessus des pays baltes. Les avions de chasse demeurent donc indispensables à ce jour, et il est crucial d’assurer leur avenir, d’autant plus – je le rappelle – qu’ils jouent également un rôle essentiel dans la composante nucléaire aéroportée.

L’avenir du Rafale a pour nom le standard F5, qui est attendu autour de 2035 avec un nouveau moteur et des capacités de guerre électronique renouvelées. Pourriez-vous nous dire comment se passe le développement de ce nouvel avion, compte tenu du retard initial pris dans son lancement ? Quand le premier vol de ce nouveau Rafale est-il prévu ? Avez-vous déjà des marques d’intérêt à l’export ?

Cependant, si le standard F5 du Rafale doit permettre de développer certains jalons pour un futur chasseur de sixième génération, tout reste à faire depuis qu’a été officialisé l’abandon du NGF dans le programme SCAF. Nous souhaitons bien évidemment connaître votre sentiment sur cet échec, non pour désigner un responsable en particulier, mais davantage pour en tirer les leçons sur la manière de conduire des programmes en coopération avec des partenaires européens.

Il y a quelques mois, notre commission a produit un rapport sur la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) dans lequel les rapporteurs, Pascal Allizard et Hélène Conway-Mouret, émettaient des doutes sur l’avenir du SCAF, en considérant que la dimension politique du projet l’emportait sur la dimension industrielle. Les deux rapporteurs estimaient nécessaire de revenir aux fondements des coopérations industrielles, qui doivent être bâties sur des réalités en termes de maîtrise des technologies et ne pas servir à certains acteurs à rattraper leur retard technologique aux dépens des leaders qui ont investi depuis de nombreuses années. Ceci étant dit, vous pourrez nous donner votre analyse de la situation. Que faut-il penser des presque dix années écoulées depuis le lancement du SCAF ? Tout ce temps a-t-il été perdu pendant que les concurrents avançaient, autour du programme GCAP par exemple ? Ou certaines briques technologiques développées pourront-elles être réutilisées ? Comment voyez-vous l’avenir et le développement d’un chasseur de sixième génération qui aurait des gènes tricolores ? Notre commission a obtenu que soit inscrit dans l’actualisation de la loi de programmation militaire qu’un démonstrateur de chasseur de 6ème génération au besoin national soit réalisé d’ici à 2035. Vous avez souvent dit que les industriels français maîtrisaient toutes les technologies nécessaires à un tel projet, mais un programme industriel doit également prendre en considération les économies d’échelle et les débouchés. Des partenariats sont-ils possibles sur des bases plus opérationnelles et équitables ? Que dire en particulier d’un acteur comme Saab, avec lequel vous avez travaillé pour le programme de démonstrateur Neuron ? Que pouvez-vous nous dire par ailleurs sur le calendrier d’un nouveau programme et sur son coût ? Doit-il être au centre de la partie « air et espace » du prochain livre blanc, qui aura pour rôle de préciser nos besoins à long terme ? Un mot enfin sur le regard que vous portez sur notre industrie. Vous exercez aujourd’hui la présidence de l’UIMM, à un moment où de nombreuses entreprises françaises et européennes sont confrontées à la fermeture du marché chinois et aux taxes américaines. L’effort de réarmement peut-il constituer une perspective pour ces entreprises afin de développer leur dualité ? Plus globalement, la France est-elle enfin revenue de la désindustrialisation ou s’agit-il encore, pour l’instant, plus de slogans que de réalité sur le terrain ?

M. Eric Trappier, président-directeur général de Dassault Aviation. –

Je dirai d’emblée, et vous le savez très bien, que les sujets dont nous parlons engagent toujours le très long terme. Notre industrie est une industrie de long terme, dans laquelle il faut lier la politique de défense et la politique étrangère avec nos armées et avec l’État. C’est d’ailleurs ce que j’apprécie toujours lorsque je viens vous voir ici : le lien systématique entre la problématique de la politique étrangère, et donc de la géopolitique globale, et la manière d’armer ou de réarmer nos militaires.

Cela ne vous a pas échappé, le contexte international reste d’une certaine manière très instable. Nous nous réjouissons d’un certain cessez-le-feu – je pèse mes mots devant vous – au Moyen-Orient, très instable et très précaire. C’est une guerre qui laissera des traces d’inquiétude dans les pays de la région ; or, quand il y a de l’inquiétude, il y a forcément un futur incertain. La guerre en Ukraine se poursuit, elle ne s’arrête pas ; elle est toujours à nos frontières et redouble même d’intensité avec des avancées des uns ou des autres. En réalité, c’est une guerre qui est partie pour durer encore et qui, bien sûr, peut réveiller un certain nombre de consciences en Europe.

Vous avez constaté dans ces guerres l’utilisation massive des drones. Il faut aussi raison garder. Dans la catégorie des drones, il y a plusieurs classifications. Il y a des drones de combat de la taille d’un avion de combat, conçus pour être opérés avec les avions de combat. Vous avez des drones de surveillance – nous avons beaucoup parlé de l’Eurodrone, nous pourrons aussi en discuter si vous le souhaitez. Puis, il y a l’émergence de petits drones, nombreux, peu chers, qui n’accomplissent absolument pas le même travail que celui que pourraient réaliser des drones plus importants, voire des avions de combat, des bâtiments de surface, des tirs d’artillerie ou des tirs de missiles sol-sol. Tout cela compose un paysage assez complexe et je vais essayer de vous exposer ce que nous, Dassault, sommes en train de faire.

La société se porte bien, tout d’abord. Je commencerai par le civil avant de revenir, bien sûr, au militaire. Nous venons de faire voler le Falcon 10X, qui est l’avion le plus grand et de la plus grande masse que nous ayons jamais construit depuis le Mercure, il y a de cela assez longtemps. Je considère que nous sommes aujourd’hui les seuls avionneurs au monde à faire voler un avion complètement nouveau. Cela ne s’était pas produit depuis bien longtemps de part et d’autre de l’Atlantique.

Comme vous le savez, Boeing et Airbus doivent préparer leur futur monocouloir. Ce n’est pas encore pour tout de suite, ni pour le premier vol ni pour les livraisons. Les modèles précédents sont des versions modernisées. Que ce soit Bombardier ou Gulfstream, cela fait déjà un certain temps qu’ils n’ont pas fait voler un avion totalement nouveau. L’avion régional de Bombardier, l’A220, est commercialisé par Airbus, ce qui est une prouesse. Cela signifie que nos équipes d’ingénieurs, avec leur bureau d’études, en parallèle de leurs activités habituelles ont été capables de mener ce projet Chez nous, les collaborateurs passent du secteur militaire au secteur civil en fonction de la charge de travail.

Le sujet principal est d’abord le Rafale. Nous continuons la montée en cadence. Cette montée en cadence répond à un besoin de livraison des avions, principalement à l’export, puisque, comme vous le savez, les livraisons à la France sont plutôt en petites quantités dans les années à venir. Cela se passe donc bien. C’est toujours un exercice difficile, car il faut également faire monter en cadence la chaîne d’approvisionnement, dans un contexte global où l’aéronautique civile connaît elle aussi une montée en cadence. Par conséquent, c’est un travail de tous les jours de s’assurer que cette chaîne d’approvisionnement suit la montée en cadence du Rafale. Comme vous le savez, Dassault n’est pas seul à fabriquer le Rafale. Nous travaillons avec nos deux grands partenaires que sont Safran et Thales, ainsi qu’avec 400 entreprises réparties sur le territoire qui montent en puissance et qui sont d’ailleurs, lorsque je leur rends visite au titre de l’UIMM, très fières d’avoir une petite partie du Rafale qui vole tous les jours. Concernant le Rafale, le choix français qui a été fait, et que nous saluons, est le développement de ce que l’on a appelé le F5, qui représente une modernisation assez forte du Rafale pour les années 2035. Il volera un peu avant. Nous aurons même très certainement un standard intérimaire dès 2032-2033, avec des changements assez importants, puisqu’il y a des prises en compte de besoins nouveaux, des retours d’expérience de nos militaires et des améliorations de capteurs. En réalité, vous avez en premier lieu un nouveau moteur, qui s’inscrit très fortement dans une démarche progressive de réacquisition de compétences sur les parties chaudes des moteurs avec Safran. Ce moteur du Rafale permettrait donc une première étape de progression et donnera évidemment des performances complémentaires à l’avion. Il y aura aussi les capteurs, avec un radar beaucoup plus puissant et de nouvelles contre-mesures qui prennent en compte en permanence les nouvelles menaces.

Les menaces arrivent de partout, notamment des liaisons de données, puisque l’avion ne travaille jamais seul. C’est déjà le cas aujourd’hui et ce le sera encore plus demain. Il y a donc l’intégration dans les réseaux, qu’il s’agisse des réseaux de l’OTAN ou autres, pour être capables de travailler en interarmées. Il y a bien sûr l’intégration de nouveaux missiles, dont celui qui sera destiné à la composante nucléaire aéroportée à l’horizon 2035, qui crée le véritable besoin en termes de performance, de capacité d’intégration et de défense de l’avion, mais aussi d’autres missiles qui sont en cours d’étude, des missiles air-air, ainsi qu’un certain nombre d’améliorations des missiles air-sol. Tout cela est en cours d’étude. Nous étudions en ce moment le F5 avec nos partenaires, et cela devrait donner lieu à un contrat de développement à la fin de cette année si nous voulons tenir les délais que je viens d’évoquer. Une petite déception est que nous n’avons pas encore lancé de drone de combat. Cela ne veut pas dire que nous n’y travaillons pas, mais les contraintes budgétaires, les évolutions… Pour nous, le drone de combat est complémentaire de l’avion de combat, il ne le remplace pas. Ce n’est pas un drone de combat qui pourrait faire la guerre tout seul ; c’est un drone de combat qui peut intervenir avec l’avion de combat pour améliorer encore ses performances, en particulier en réalisant un drone de combat très furtif. Vous pouvez acquérir la furtivité. C’est ce que nous avions un peu démontré, même beaucoup démontré, avec le démonstrateur nEUROn, mais qui est resté à l’époque lettre morte d’un point de vue programmatique, alors qu’il avait été fait à six pays. À l’époque, les drones n’étaient pas encore tout à fait à l’ordre du jour, malheureusement. Le F5 va permettre la modernisation du Rafale afin tout d’abord d’avoir une offre améliorée pour l’export. L’Inde nous fait confiance depuis 1953 ; nous voyons donc bien qu’il y a un attachement qui est indépendant même des pouvoirs politiques français et indiens – lesquels ont évolué plusieurs fois – à cette volonté de travailler entre la France et l’Inde. C’est, d’une certaine manière – et j’y mets de gros guillemets -, la démonstration que la politique étrangère de la France, qui a été bien sûr encore plus développée pendant la Ve République, fait qu’un certain nombre d’alignements sont observés. On parle beaucoup de De Gaulle en ce moment, on voit des films. C’est bien cette volonté d’indépendance, cette volonté liée à la dissuasion nucléaire.

La voix de la France est également écoutée dans le concert international. Je dirais même, en tant que témoin – et vous le savez mieux que moi -, qu’elle est attendue. Cette voie française est toujours très attendue. C’est ce qui nous permet de nous inscrire dans cette politique étrangère, dans cette politique de développement de certains types d’avions de combat capables d’assurer la dissuasion nucléaire, mais aussi de réaliser toutes les missions conventionnelles. C’est pour cela que des pays s’intéressent au Rafale. L’Inde est satisfaite des avions qu’elle a reçus. Elle a eu à les mettre en œuvre dans le cadre de l’opération Sindoor, qui est une opération, comme toute opération dans le monde aujourd’hui, très spécifique et pour laquelle il faut toujours se garder de tirer des conclusions trop générales. L’appréciation des Indiens que nous avons recueillie, en parallèle de celle de nos officiels bien sûr, est qu’ils sont tout à fait satisfaits des capacités de l’avion. Après, un avion ne fait pas tout : il y a les tactiques, l’entraînement, ce que fait l’adversaire et les circonstances des opérations menées. Par conséquent, l’Inde souhaite préserver cette capacité de travailler avec la France et nous a donc demandé de formuler une offre plus importante, pour 114 avions, dans laquelle il faudra aussi être capable de réaliser ce que l’on appelle le « Make in India », c’est-à-dire d’effectuer encore plus de travaux en Inde. En particulier, il est prévu de réaliser l’assemblage final d’un grand nombre de Rafale localement. Nous estimons même que nous obtiendrons des contrats complémentaires si nous menons à bien cette affaire. Cette dernière est en cours d’instruction, je ne la commenterai donc pas davantage. Nous avons une ambition commune, entre Indiens et Français – il s’agira aussi d’un contrat de gouvernement à gouvernement -, de la finaliser le plus vite possible, et dans tous les cas avant la fin de l’année. Concernant l’exportation, je voudrais aussi dire que je me suis rendu au Moyen-Orient. Les pays que j’ai rencontrés au plus haut niveau de ces États ont exprimé une très forte satisfaction quant au positionnement de la France – politique, diplomatique, et en réalité géopolitique – et à son positionnement militaire. Par exemple, nos avions basés à Al Dhafra ont pu opérer pour contribuer à défendre le pays avec lequel nous avons des accords de défense. Nous-mêmes, industriels, avons conservé nos équipes sur place pour continuer à assurer le soutien là où d’autres faisaient marche arrière compte tenu des opérations.

Ce point est toujours très observé et très apprécié par nos clients. Nous n’avons sûrement pas la puissance américaine, mais nous avons cette fidélité à nos engagements, de la part de l’État comme de l’industrie, ce qui est noté par nos clients à l’export. Tout cela nous inscrit dans un futur, avec le Rafale F4 aujourd’hui et des améliorations en cours. Un Rafale F5 est prévu pour 2035. Les acteurs de l’export l’ont entendu, l’ont vu, ont posé des questions à la DGA ou à nous-mêmes. Nous l’inscrivons après 2035. Les avions que nous livrons ou que nous allons livrer d’ici à 2035 sont au standard actuel, donc plutôt F4, et nous basculerons vers une offre de Rafale F5 après 2035. Nous aurons donc à nouveau une période durant laquelle nous pourrons relancer encore plus les exportations du Rafale. Comme nous serons montés à une cadence 4 et que nous pouvons aussi monter à une cadence 5, notre capacité à fournir des avions sera accrue. Il y aura également une ligne de fabrication en Inde. Nous serons tout à fait prêts à prendre les commandes à l’export pour le standart F5 et nous irons les chercher quand nous pourrons le faire. Est-ce à dire que le grand futur ne nous intéresse pas ? Non, pas du tout. Nous cherchons absolument à continuer et à poursuivre les études sur un futur avion de combat. Tout le travail qui a été fait en neuf ans, ces leçons vont être utilisées. Nous avons fait des simulations, nos ingénieurs ont travaillé à des solutions, à des compromis entre aérodynamique, furtivité et emport, puisqu’il faut pouvoir emporter des armes un peu plus lourdes. Tout ce travail est fait. Nous avons échoué, et j’en suis un peu triste et déçu, à définir avec les deux partenaires un démonstrateur qui puisse voler en 2030. Cela aurait été quelque chose de positif. Vous savez tous la ou les raisons qui ont fait que cette coopération s’arrête. Au départ, nous étions à deux. Nous étions donc, grosso modo, à moitié-moitié de charge de travail, avec un leadership assumé pour Dassault. En tout cas, Dassault était l’architecte. L’arrivée des Espagnols a modifié cet équilibre, puisque les Espagnols, c’est aussi Airbus, et qu’Airbus Espagne répond à Airbus Allemagne en termes d’organisation – ce qui est leur organisation, je n’ai rien à en dire. Nous nous sommes retrouvés à un tiers de travail contre deux tiers pour Airbus.

J’ai fini par accepter, en faisant redire plusieurs fois que le leadership et l’architecture revenaient bien à Dassault. Puis, au fur et à mesure, nous nous sommes aperçus qu’Airbus souhaitait aussi avoir des responsabilités plus fortes dans la définition, et donc soit prendre le leadership de certains ensembles, soit être vraiment juste à côté de nous et tout partager, ou du moins partager beaucoup de choses. Par conséquent, petit à petit, l’ambiance s’est dégradée dans les équipes. Nous sommes arrivés à un point où, vous l’avez vu, j’ai demandé une évolution de la gouvernance, parce que le « deux contre un » ne me permettait plus, vu de ma fenêtre, d’exercer ce rôle d’architecte. Il y a un peu plus de six mois, Airbus a dit : « nous ne voulons plus travailler avec Dassault ». Moi, je n’ai jamais dit que je ne voulais pas travailler avec Airbus, au contraire. Dès lors, les choses étaient irréconciliables. Je ne dis pas qu’il y avait un accord entre Airbus et Dassault pour dire que c’était irréconciliable, mais le constat était que cela l’était devenu. La conciliation qui est intervenue à la demande du président de la République et en accord avec le chancelier n’a pas permis de débloquer la situation. Nous avons fait des ouvertures, mais le fossé était trop grand. D’un commun accord, les deux pays ont donc décidé d’arrêter. Je dis « les deux » parce que l’Espagne, derrière, n’était pas complètement dans la conciliation. Par conséquent, nous sommes en cours, entre guillemets, d’arrêt. L’arrêt contractuel et juridique n’est pas encore effectif. C’est en cours ; il appartient à la DGA, avec ses homologues, de regarder comment nous finalisons. Cela pose évidemment la question du rebond : comment rebondissons-nous ? Nous avons des besoins opérationnels français. C’est sur la base de ces besoins opérationnels français – clairement exprimés depuis le début du SCAF et du NGF sur la dissuasion nucléaire et la taille de l’arme future, sur la furtivité, sur la capacité à embarquer à bord du porte-avions – qu’il y a eu une fiche de besoins qui est clairement exprimée par nos armées et sur laquelle nous répondrons comme d’habitude. Nous répondons actuellement en toute liberté dans l’exercice de ces fonctions pour faire ce que j’ai toujours appelé « le plus petit avion qui fait tout ». Ce n’est pas toujours le meilleur dans chaque domaine, mais c’est un avion qui permet de tout faire, compte tenu de l’ensemble de ses besoins. J’ajoute que nous sommes tout à fait ouverts à la coopération ; nous l’avons fait dans le cadre du nEUROn, nous l’avons fait dans le cadre du NGF en réalité.

Avec des règles du jeu qui sont toujours les mêmes, il faut que les compétences soient mises en avant. L’important est de servir nos armées, non de se faire plaisir, ni pour les uns ni pour les autres. Par conséquent, il faut être sûr que nous faisons l’avion de combat le plus opérationnel, le plus performant au regard des demandes de nos armées et qu’il soit en plus exportable. En effet, vous voyez que, dans l’équation économique, nous ne sommes pas les États-Unis : nous ne fabriquons pas des milliers d’avions de combat pour amortir toutes ces dépenses. La manière de retrouver de l’argent est donc bien de l’exporter. La France en bénéficie. Je rappelle que, lorsque l’on exporte un avion, on paie l’ensemble de nos impôts en France. On cotise pour les caisses d’assurance sociale. On paie les salariés qui travaillent et tous les sous-traitants sur tous les territoires, qui eux-mêmes paient leurs impôts et leurs charges sociales. La réalité aujourd’hui est donc qu’avec les grands contrats d’exportation, le retour pour la France est très important, sans même parler des sujets de redevances ou de licences que l’on peut payer. Il faut donc préserver ce modèle, qui est un élément fondamental pour la capacité française. J’ajoute que si l’on veut faire l’Europe – je suis un fervent défenseur de la volonté de faire une Europe plus forte qu’aujourd’hui, ce qui n’est pas très difficile en termes de volonté -, le but n’est pas de dupliquer. J’entends en permanence parler de la fragmentation. Si l’on duplique, on va fragmenter encore plus. Le but est donc bien d’essayer de prendre les compétences là où elles sont, d’y agréger un certain nombre d’acteurs européens qui souhaiteraient contribuer sans forcément dupliquer. Ouvrir à tout vent la propriété intellectuelle, la capacité de redévelopper en parallèle des avions, voilà ce qu’il ne faut vraiment pas faire si l’on veut être fort. En Europe, nous en sommes loin. Si le budget de la Commission européenne veut contribuer à cela, tant mieux. Il me semble néanmoins que le leadership d’un avion de combat à définir pour demain doit être en France, indépendamment de Dassault. Il doit être avec nos armées, qui sont sûrement les meilleures d’Europe – et notre armée de l’Air, si je mets le Royaume-Uni de côté et même si je prenais le Royaume-Uni. La DGA est un outil que l’on peut critiquer, que l’on critique, mais qui est essentiel à cet écosystème depuis la création de la dissuasion nucléaire. Dans le cadre du nEUROn, où la DGA était directeur de programme, un démonstrateur de drone de combat a volé avec toute la sécurité requise et avec une furtivité mesurée au-delà de nos espérances. La DGA et Dassault ont réussi, par ce leadership, à concevoir des matériels de très haut niveau. Tous ces éléments sont sur la table. La page est maintenant à écrire ou à réécrire. Nous sommes motivés et capables de coopérer, mais nous voulons le faire selon des règles du jeu qui soient acceptées dès le départ. Il faut donc qu’il y ait des accords entre les États – c’est normal, nous développons des matériels militaires – et il faut qu’il y ait des accords de bonne foi entre les industriels qui contribueront à cet avion, basés sur leurs expériences, leur savoir-faire et le respect de ceux-ci.

M. Cédric Perrin. – Merci beaucoup, monsieur le président, pour ces explications. Je passe maintenant aux questions de nos collègues, en commençant par Christian Cambon.

M. Christian Cambon. – Je vous remercie tout d’abord de vos explications, qui sont toujours très claires et très franches.

J’ai deux questions.

La première : cet échec annoncé du projet franco-allemand, que nous pressentions depuis longtemps, risque-t-il d’impacter tout autre projet ? Vous venez d’ouvrir des perspectives, mais, finalement, avec qui peut-on envisager des coopérations sur les bases de celles que vous venez d’évoquer ? Je songe notamment à l’autre projet, le projet Tempest, qui réunit un certain nombre d’acteurs : la Grande-Bretagne, l’Italie, le Japon, etc. Y a-t-il une opportunité de ce côté-là ?

Ma deuxième question : étrangement, après cet échec et comme pour le camoufler, les gouvernements allemand et français viennent de signer un accord sur KNDS en se répartissant 40 % chacun des responsabilités. Franchement, les leçons du passé ne servent-elles à rien ? Allons-nous retrouver les mêmes contraintes et, sur l’armement terrestre, finirons-nous dans la même situation que celle où finit aujourd’hui le SCAF ?

M. Eric Trappier. – J’aurais évidemment beaucoup de mal à commenter le domaine terrestre, car ce n’est pas le mien et je ne veux pas m’y aventurer. La relation franco-allemande est peut-être plus difficile aujourd’hui qu’elle ne l’a été par le passé. Il y a peut-être une volonté allemande de reprendre la main sur l’industrie d’armement.

Cela me permet aussi de rebondir sur l’une des questions du président concernant l’industrie et l’UIMM. Vous le savez tous, l’automobile va mal. Elle va mal en France et elle va très mal en Allemagne. Par conséquent, le grand syndicat IG Metall s’inquiète évidemment des perspectives d’emploi dans cette industrie. L’enveloppe financière mise sur la table par les autorités allemandes pour développer de nouveaux projets dans le domaine militaire – avec l’Ukraine non loin et un besoin qui tire ces nouveaux développements dans de nombreux domaines, en particulier terrestres – conduit certains à imaginer que l’on va passer d’une industrie automobile déclinante, notamment parce que les Chinois sont très forts, à une industrie terrestre plus forte. La bataille est donc engagée aussi sur le front terrestre. Je ne ferai pas plus de commentaires.

Je rebondis sur le fait que l’industrie automobile française souffre également. Le développement d’un certain nombre de normes et de capacités a pénalisé nos industriels. Je le vois beaucoup, non pas chez les grands industriels qui sont dans le tour de table de l’UIMM, mais surtout dans toutes les PME dans les territoires, où tous ceux qui travaillent dans l’automobile souffrent. Certains ont la chance d’être aussi dans l’aéronautique et arrivent donc à rééquilibrer, encore que les bassins d’emploi ne soient pas tout à fait les mêmes et que la mobilité en France ne soit pas forcément chose simple.

Nous avons donc la chance d’avoir une industrie de la défense – pas simplement aéronautique, pas simplement l’avion de combat – relativement développée. Il faut donc poursuivre cet effort, le développer peut-être un peu plus, car nous sentons bien qu’il y a des nécessités. J’ajoute que, maintenant, nous ne sommes plus marqués du sceau de l’infamie pour notre appartenance au domaine de l’armement, ce qui était encore le cas il y a quelques années, du fait de la fameuse taxonomie bruxelloise sur l’industrie de défense et d’armement. Les choses ont changé. Je n’oserais pas dire grâce à la guerre en Ukraine, parce que cette guerre est terrible, mais à cause de la guerre en Ukraine, il y a bien une prise de conscience européenne qu’il se passe des choses.

Il y a bien une prise de conscience européenne du fait que les Américains défendent leurs intérêts. Certains, en particulier en France, ne découvrent pas que les Américains défendent les intérêts américains. Il n’a pas fallu attendre M. Trump pour savoir que les Américains ont toujours défendu leurs intérêts. Là aussi, allez voir le film sur de Gaulle, vous verrez. Vous savez tous cela, vous avez tous lu les mémoires du général, mais, malgré tout, pour les jeunes générations, il est assez intéressant de le voir ; ce n’est pas du tout caricatural. Oui, les Américains défendent leurs intérêts. Les intérêts européens font-ils partie des intérêts américains ? C’est une question. Cette prise de conscience, comme la prise de conscience sur l’industrie avec le rapport Draghi, tout cela est bien mis sur la table. Est-ce que, pour le moins, cela génère un mouvement, une impulsion ? Est-ce que, in fine, cela nous met au niveau de ce que peuvent faire aujourd’hui les Américains ? Nous sommes bien loin de cette ambition aujourd’hui. Notre Europe de la défense est encore une chose à bâtir. Ce n’est pas pour tout de suite. Aujourd’hui, c’est l’OTAN qui pourrait nous sauver s’il fallait faire la guerre avec les Russes. Les Européens sauraient-ils faire la guerre seuls face aux Russes avec leurs armements, sans puiser dans l’inventaire américain, sans les Américains ? Il ne m’appartient pas de répondre à cette question, c’est aux armées, c’est aux politiques. C’est sûrement l’une des questions sur lesquelles vous devez plancher. Pour ma part, j’ai quand même un doute aujourd’hui. En tout cas, l’organisation militaire de l’Alliance est faite au travers de l’OTAN et, vu de ma fenêtre – je ne suis pas militaire -, l’OTAN a un chef, un leader. Je sais que le mot heurte beaucoup. Il y a un vrai leader, et le leader est américain. Aujourd’hui, nous ne nous défaisons pas de ce leadership. Si je prends les avions de combat, c’est évidemment le F-35 qui est l’avion de combat européen. Sûrement pas l’Eurofighter, ni le Rafale, ni le NGF, ni le GCAP. Le fait d’en faire un seul et de mettre tout le monde autour de la table permettrait-il cela ? J’en doute, parce que le temps que les intérêts nationaux des uns et des autres, que la volonté de récupérer une part du gâteau soient discutés, les Américains auront sorti des générations d’avions de combat. Eux ne font pas cela, ils ne mettent pas tout le monde autour de la table.

Ils font un appel d’offres, ils décident et ils prennent le meilleur. Dans un grand pays – y compris, d’ailleurs, en ayant de temps en temps deux moteurs pour l’avion de combat, deux avions de combat -, ils ont des moyens colossaux. Il faudra, à mon sens, une coopération pragmatique entre États. C’est là où le NGF n’était pas forcément une idée absurde au départ de la coopération. L’Europe de la Commission peut abonder ces projets qui sont démarrés au niveau des États – puisque, dans les budgets européens, il y a maintenant des lignes non négligeables sur la défense. Voilà ce que je souhaitais vous dire et répondre aussi à l’une des questions qui avaient été posées.

M. Cédric Perrin. – Pour rebondir sur la question automobile, je suis entièrement d’accord. Il y a un dépassement d’innovation par la Chine, mais aussi une responsabilité des élus européens qui nous ont amenés à cela. Je parle en étant du pays de l’automobile, donc je sais de quoi je parle.

Je passe à la question suivante, qui est celle d’Olivier Cadic.

M. Olivier Cadic. – J’avais évoqué devant vous l’hypothèse d’un plan B au SCAF. Je m’étais appuyé sur l’histoire, sur le plan B du président Marcel Dassault dans les années 1980 et sur son impulsion qui a permis la création du Rafale, lequel fait notre fierté et contribue aujourd’hui à notre souveraineté. Vous aviez alors tracé plusieurs voies qui démontraient déjà que Dassault saurait trouver des solutions pour anticiper les besoins de la France pour les prochaines décennies et conduire éventuellement un nouveau programme.

Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés sont un peu toujours les mêmes : qui dirige le projet ? Bonaparte disait déjà que, pour conduire une armée, « mieux vaut un mauvais général que deux bons ».

Au regard de l’expérience que votre société a traversée au début des années 1980, on se souvient des allers-retours, des pressions. Déjà, on nous disait que la France n’aurait pas l’argent pour pouvoir réaliser ce programme à l’époque, que ce ne serait qu’un avion français et non européen. Ce à quoi le président Dassault avait répondu : « Ce sera un avion mondial ». Nous en voyons effectivement aujourd’hui le résultat.

Quelle comparaison faites-vous avec les années 1980 et ce que nous observons aujourd’hui dans la façon dont les choses ne se sont finalement pas faites en termes de coopération ? Selon vous, Dassault peut-il conduire seul un nouveau programme visionnaire qui nous permettrait d’espérer pouvoir répondre aux besoins de nos successeurs dans trente à cinquante ans ? Auriez-vous un nom de programme à proposer pour que nos compatriotes commencent à s’approprier cette idée ?

M. Eric Trappier. – L’histoire, de temps en temps, balbutie. L’espoir, né lors de la chute du mur de Berlin, d’un monde plus en paix ne s’est pas avéré réel. C’est une première leçon. Il faut donc continuer à faire les efforts de développement.

L’histoire de la coopération sur le Typhoon ou sur le Rafale nous avait conduits, dans les années 2010 – certains d’entre vous s’en rappellent bien, ils étaient présents -, à l’idée de coopérer avec les Britanniques. Nous savons qu’ils sont très liés aux Américains, il n’y a pas de doute là-dessus, mais nous avions essayé de nous dire que l’on pourrait faire un drone de combat, puisque sur ce sujet, à six pays, les nations n’avaient pas suivi le lancement d’un programme. Nous avons essayé de le faire en nous inscrivant dans les accords de Lancaster House, qui étaient des accords de défense assez poussés entre la France et le Royaume-Uni, pour tenter de trouver une solution. J’ai donc beaucoup œuvré avec Rolls-Royce et BAE Systems pour trouver les moyens de coopérer avec les Britanniques. Cela n’aurait pas été facile, mais nous avions débuté.

Cette voie a évolué vers le franco-allemand, très certainement sous l’effet du Brexit et du changement à la tête de l’État. Plusieurs éléments ont fait que nous avons basculé vers l’Allemagne. Le sujet restait néanmoins le même : on peut faire seul ou on peut faire en coopération. Je le précise parce que, de temps en temps, la presse ne le comprend pas. Quand je dis « je peux faire seul », je n’ai pas dit que nous avions forcément les moyens financiers pour le faire seuls. Je n’en sais rien, j’y reviendrai. Je dis : techniquement, technologiquement, je sais faire seul avec mes partenaires. Ce n’est pas Dassault tout seul. Le premier de ces partenaires dont j’ai besoin, car il en va ainsi pour un avion, c’est le motoriste. Un avion sans moteur ne vole pas. Vous l’avez bien vu, j’ai été obligé de changer le moteur sur mon Falcon 5X pour faire un 6X. Je sais ce que cela coûte et ce que cela veut dire.

Le premier sujet est donc le moteur. Y a-t-il un moteur pour propulser un avion de la taille de ce qui est projeté par nos armées à l’horizon 2040-2045 ? C’est la question numéro un, le sujet sur le chemin critique. Nous ne sommes donc pas seuls, ce n’est pas Dassault tout seul. C’est donc Safran. Safran peut-il coopérer avec d’autres ? Il a démontré qu’il était prêt à coopérer avec MTU.

En tant qu’observateur, je ne souhaite pas me mettre à la place de Safran, mais il s’agissait d’une coopération dans laquelle l’architecte – cela a été très clairement exprimé – était Safran. Ce n’était pas un co-leadership, même s’il y a une coentreprise ; cela ne veut pas dire grand-chose. Il nous faut une électronique. Un avion de combat sans électronique ne fonctionne pas. Il faut un système. Sur ce point, nous travaillons avec Thalès qui – peut-être me trompé-je – est leader dans les domaines du radar, de la guerre électronique et de l’optronique. Toute cette compétence ne se conçoit donc pas seul, sans le savoir-faire. La problématique est donc bien celle des moyens. Elle comporte deux aspects. Il y a les coûts de développement : effectivement, si vous réalisez un programme en coopération, vous les partagez. Cela peut donc offrir un avantage : si vous êtes deux, vous divisez par deux ; si vous êtes trois, vous divisez par trois, sous réserve tout de même que l’on n’augmente pas trop la facture parce que, justement, on duplique, parce que l’on veut tout bâtir ensemble et que, finalement, si l’on multiplie par trois le nombre d’ingénieurs et les délais par trois, on arrivera à un coût plus élevé, même redivisé par trois. Ensuite, il reste le sujet de l’achat des avions. Vous voyez bien, et vous le savez tous puisque vous travaillez sur les budgets de la défense, qu’acheter des Rafale pour la France n’est pas si simple. Il faut prévoir un budget. Le Rafale, dans son domaine, est l’avion le moins cher. Il est moins cher qu’un Typhoon, il est moins cher qu’un F-35, quoi qu’en disent certains. Il faut trouver l’argent pour acheter les avions. Si vous concevez un avion en coopération qui a tellement grossi parce qu’il a fallu faire de la place à tout le monde et qu’on n’a pas eu cette volonté de maintenir sa taille, vous allez produire un avion plus cher. Vous allez donc peut-être y gagner au début – sous réserve de ce que j’ai dit précédemment -, mais il faut ensuite acheter les avions, et cela a un coût. Troisièmement, si l’avion coûte cher, s’il est complexe, il s’exportera moins, et le retour financier pour le pays sera donc moindre. La question des moyens doit donc être examinée précisément en comparant le « faire seul » et le « faire en coopération ». Par conséquent, la voie qui pourrait être la bonne est celle que nous avions explorée dans le programme nEUROn. Le nEUROn était un démonstrateur de drone de combat, un démonstrateur de furtivité, mais c’était aussi un démonstrateur de coopération européenne. Pour dépenser le moins possible et donc conserver l’efficacité, c’est cette manière de coopérer qui est la bonne.

Cela veut dire que nous pouvons coopérer, que nous savons coopérer. Nous sommes les six pays, chacun dans son domaine de compétence, avec cette volonté de faire – pas toujours le plus gros, pas toujours de la duplication. Nous nous sommes organisés comme tel et nous sommes tout à fait prêts à cela. Si nous arrivons à trouver des pays avec lesquels coopérer, et surtout des industriels, car il ne suffit pas de faire des coopérations politiques, il faut aussi faire des coopérations dans lesquelles les industriels se sentiront bien. S’ils ne se sentent pas bien, cela ne marche pas. Nous venons d’en faire la démonstration. C’est donc cela qu’il faut trouver. Nous pouvons faire cavalier seul. C’est possible. Nous pouvons aussi trouver des partenaires. Ces partenaires doivent-ils se trouver exclusivement en Europe ? C’est encore une troisième question que nous nous posons. Je garde les noms pour moi aujourd’hui, parce qu’il faut que je sois en ligne avec l’État ; je ne peux pas agir seul. Vous connaissez mon immense respect pour l’État.

M. Cédric Perrin. – Merci, monsieur le président.

Je rappelle que, dans cette commission, nous nous sommes battus depuis plusieurs années pour que le projet de moteur T-REX puisse être financé par la DGA, ce qui n’avait pas été le cas dans notre programmation militaire de 2023. Nous avons donc évidemment mesuré l’importance que ce projet avait pour l’avion du futur, si je puis dire, afin de permettre d’avoir une poussée plus importante. Nous devons passer de 7,5 à 9 tonnes avec un objectif à 11 tonnes pour le chasseur de 6e génération.

La commission et l’ensemble des commissaires ici, au Sénat, se sont évidemment mobilisés sur ce sujet. Il me semble que nous avons obtenu gain de cause et c’est aussi une brique qui va permettre, je l’espère en tout cas, d’avancer sur cette question.

M. Olivier Cigolotti. – Monsieur le président, vous avez évoqué dans votre propos liminaire la possibilité de préserver la dimension de « cloud de combat » en partenariat. Or, les Allemands viennent de lancer un programme souverain avec Helsing, doté d’un budget assez conséquent. Est-il encore temps et encore possible de sauvegarder cette dimension de « cloud de combat » ? S’agit-il d’une provocation de la part de nos amis allemands ou s’engagent-ils de façon résolue dans cette voie souveraine ?

Concernant le chasseur de sixième génération, la loi de programmation militaire prévoit désormais la possibilité d’un démonstrateur à l’horizon 2035, éventuellement sur une base nationale. Cela vous paraît-il réaliste aujourd’hui, compte tenu de ce qui vient de se passer et des éléments que vous venez d’évoquer sur les aspects budgétaires et en termes de coopération ?

M. Eric Trappier. – Je rappelle, sur le moteur – c’est fondamental -, le T-Rex, puisqu’il ouvre la voie vers un moteur qui pousserait à 9 tonnes, avec pour objectif un moteur encore plus puissant pour un futur avion de combat de 6e génération. C’était l’un des sujets que nous avions mis sur la table pour le futur avion de combat. Il y avait une volonté de certains de faire un très gros avion de combat. Si vous faites un très gros avion de combat, il faut un moteur qui pousse beaucoup plus, même si vous en mettez deux. Quelque part, cela mettait la barre pour Safran encore plus haut. Cette approche itérative servira le programme Rafale et servira le futur avion de combat, quel qu’il soit. Il est donc assez fondamental de voir cette incrémentation du moteur dans le développement. Il faut continuer à le développer. Lorsque nous ferons le F5, lorsque nous réaliserons tous ces éléments, nous aurons en tête le futur.

Sur le cloud de combat, je reste perplexe. Le cloud, c’est un nuage. Le nuage, c’est de la vapeur d’eau. Nous avons à un moment donné pensé que tout pouvait se dématérialiser. Tout ne se dématérialise pas. Nous le voyons dans tous les conflits aujourd’hui. Ce qui fait l’efficacité des militaires, c’est la capacité de tirer des armes. Il faut les tirer au bon endroit, il faut avoir la bonne information en face, etc. Aujourd’hui, par exemple, deux Rafale travaillent en étant connectés dans un cloud. Ils sont ensemble pour arriver à faire ce combat collaboratif – en réalité, c’est le vrai mot. Le mot « cloud » est un mot un peu perturbant.

Le vrai besoin, me semble-t-il, et quand on observe les Américains, c’est la même chose, est d’avoir un système de commandement à tous les niveaux, que ce soit un C2, un C3, un C4, qui puisse apporter les informations aux différents effecteurs, aux différents tirs vers les militaires. Il y a donc besoin d’avoir ce grand système. Aujourd’hui, c’est un grand système fait pour l’OTAN par un certain nombre de sociétés, dont Thales. C’est ce futur système. Ce qu’il faut prendre en compte aujourd’hui, me semble-t-il, c’est que ce système va prendre en compte l’espace : les satellites, l’observation. On voit bien qu’en Ukraine, Starlink a eu un certain rôle. Ce sont donc les constellations de satellites. Vous savez que notre président et la France veulent développer Iris², donc une constellation militaire européenne. Posons-nous la question de savoir ce que veulent faire les Allemands. J’ai compris que les Allemands, veulent faire une « constellation allemande ». Comment le cloud va-t-il survivre à cela ? Je ne saurais le dire, mais c’est tout de même assez surprenant. Il y a une vraie volonté allemande de revenir dans ces domaines ; il ne faut pas l’ignorer. De l’argent est sur la table. L’automobile est en difficulté, la chimie aussi, mais il faut alimenter l’industrie. Vous savez qu’en Allemagne, l’industrie est un secteur fondamental. En France, nous voulons réindustrialiser. Je rappelle tout de même qu’aujourd’hui, selon la manière dont on effectue les calculs, nous sommes à 10 %, voire un tout petit peu en dessous de 10 % du PIB. L’Allemagne doit être à 16 %, l’Italie et la Suisse à quasiment 20 %. Nous sommes un pays désindustrialisé. Nous accueillons donc favorablement tous ceux qui disent qu’il faut le réindustrialiser. Je ne veux pas entrer ici, devant vous, dans la problématique, mais pour réindustrialiser un pays, il faut vraiment faire le nécessaire pour que l’industrie soit écoutée et entendue, et que cela donne lieu à des actions, à des projets de loi dans les hémicycles, afin que nous puissions créer l’ambiance qui convient. Je le redis avant que cela ne soit dit : le but n’est pas de développer l’industrie sans prendre en compte l’aspect environnemental. C’est par l’industrie que nous créerons les bonnes conditions pour l’aspect environnemental, mais ce n’est pas en punissant l’industrie pour faire de l’environnement que nous y parviendrons ; cela ne marchera pas. Ensuite, vous le savez, la compétitivité française est ce qu’elle est. Dans la défense, nous la traitons d’une certaine manière, car c’est un domaine très géopolitique. Dans le secteur de l’industrie, nous avons des concurrents – le marché français n’est pas suffisant – et nous avons des concurrents en Europe. En effet, il ne vous a pas échappé qu’il n’y a pas d’harmonisation fiscale, ni encore moins sociale en Europe. Il y a donc des pays plus compétitifs au sein de l’Europe, avec une libre circulation des biens et des personnes. Puis vous avez des pays très compétitifs non loin de chez nous, en Afrique du Nord par exemple. Vous avez des pays compétitifs maintenant, comme l’Inde ou, pour certains, la Chine. Le secteur automobile, massivement, est obligé d’aller en Chine pour essayer de contrer la concurrence et de survivre. Ce n’est donc pas en augmentant encore les impôts ou les charges sociales que nous y arriverons.

Cela ne veut pas dire qu’il faut liquider le modèle social, bien au contraire. Comment fait-on pour sauver le modèle social ? C’est un système qui est tout de même protecteur pour nos concitoyens. Il faudra toutefois agir. J’aborde là un sujet qui dépasserait de loin le propos de ce matin, mais qui, à mon sens, y est lié. Pardon, je n’ai pas répondu à la dernière question, qui concernait le démonstrateur de sixième génération de 2035. Oui, c’est possible sans le moteur. Le moteur prendra du temps. On pourra donc peut-être y intégrer un T-REX. Le moteur, c’est un processus long. C’est pourquoi j’ai toujours dit que, même en 2040, il ne sera pas possible d’avoir un moteur que nous aurons suffisamment développé et mis au point pour un avion opérationnel. Nous avions évoqué 2045, ce qui est déjà assez ambitieux si nous ne nous arrêtons pas maintenant. Je ne parle pas du premier vol, mais du premier standard opérationnel.

M. Cédric Perrin. – Je précise, concernant le T-REX, que depuis la création du M88, c’est-à-dire du moteur actuel du Rafale, il n’y a pas eu de recherche par Safran sur les parties chaudes de la motorisation. Par conséquent, les Américains ont pris une avance considérable sur nous. Si cet investissement, notamment de la DGA mais aussi de l’industrie, n’était pas mis en œuvre dans le cadre du projet T-REX, ce serait évidemment un retard irrattrapable.

Il est important aujourd’hui que nous puissions mettre en œuvre cette recherche pour pouvoir gagner, sur les matériaux, les degrés nécessaires afin d’obtenir la puissance adéquate. C’était évidemment une très bonne chose de s’être battu sur ce sujet, parce que cela va permettre de progresser – je rappelle que le Rafale a volé pour la première fois il y a quarante ans.

M. Eric Trappier. – D’ici deux ou trois jours, cela fera quarante ans que le Rafale a fait son premier vol. Il l’a effectué avec un moteur américain. Très rapidement, nous avons pu mettre le moteur M88 en lieu et place du moteur américain pour la suite des essais en vol, et le moteur était à l’heure. Le moteur est donc fondamental : c’est ce qui nous donne notre indépendance et notre souveraineté.

M. Philippe Folliot. – Le propre d’un drone, comme d’un avion, est d’être dans la troisième dimension. On voit, au travers de ce qui se passe plus particulièrement sur le théâtre ukrainien, l’appréhension majeure des drones, dans un premier temps sur la zone du champ de bataille, mais de plus en plus sur les frappes en profondeur. Ces jours-ci, l’actualité montre toute l’efficacité de ce qui est proposé par les Ukrainiens en la matière. Nous étions lancés dans un grand programme national et européen, l’Eurodrone, dont Dassault est un partenaire important. Pouvez-vous nous dire où nous en sommes par rapport à cela ?

Quelle est votre analyse au regard de ce que certains disent et de ce que l’on constate ? Finalement, le théâtre ukrainien aujourd’hui, à certains égards, est la revanche de l’artisan sur l’industriel, si je puis m’exprimer ainsi, c’est-à-dire de ceux qui peuvent bricoler un certain nombre de choses qui ne coûtent pas cher, mais qui sont aussi, à certains égards, efficaces. Face aux grands programmes que nous pouvons porter, qui peuvent parfois être coûteux, mais surtout très longs et très technologiques, comment arriver, selon vous, au juste équilibre entre ces deux approches ?

M. Eric Trappier. – La question est très intéressante. D’abord, j’essaie de tuer dans l’œuf l’idée que tous les petits drones qui volent remplaceront les gros effecteurs, car le problème est la taille de la charge. Petit drone égale petite charge ; petite charge égale petits dégâts. C’est aussi simple que cela : si vous voulez faire un trou dans un bunker, il vous faut une arme lourde. Cette arme lourde est portée par un avion de plus en plus gros. Les Américains ont poussé la sophistication jusqu’à avoir d’énormes bombardiers stratégiques dotés d’armes qui peuvent percer très profondément. Vous ne ferez jamais cela avec un drone.

L’avion de combat reste donc l’outil de supériorité aérienne qui vous permet ensuite de mener des missions air-sol. Dans tous les plans des armées occidentales, il s’agit d’abord de mener une campagne aérienne, de prendre le ciel, d’être capable de le nettoyer. On l’a vu en Irak, on l’a vu en Libye : les Américains procèdent toujours ainsi. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé récemment en Iran, sauf qu’à un moment donné, l’arme aérienne n’est pas suffisante. Elle est faite pour nettoyer, préparer, puis, normalement, des armées de débarquement arrivent et des troupes au sol font le reste du travail.

Les plans sont donc, en quelque sorte, ceux-là. Les drones accentuent une certaine dimension, c’est-à-dire quand vous avez une armée de drones qui peuvent individuellement tirer sur des objectifs quasiment individuels. Vous savez bien qu’en Ukraine aujourd’hui, un drone manuellement piloté va tirer pour interdire une ligne de front à des soldats ; il tire sur les soldats un par un. C’est donc très particulier. Mais si vous prenez par exemple des pays du Moyen-Orient, ils n’ont pas beaucoup souffert de l’attaque des drones. Évidemment, un drone qui rentre dans un hôtel, cela se voit, cela casse la chambre d’hôtel. Il peut tuer, il n’y a pas de doute. Ce qui tue aussi, ce sont les retombées des défenses aériennes, car il y a des éclats très forts si vous êtes en dessous. Cela n’est toutefois pas comparable aux dégâts que vont causer des armements en profondeur, qu’il s’agisse d’armements sol-sol ou d’armements tirés depuis les airs.

C’est donc une nouvelle façon de faire la guerre. Vous avez raison, nous savons fabriquer ces matériels de haut niveau.

Nous avons choisi, pour fabriquer les matériels de petits niveaux, de nous associer à de très petites sociétés avec lesquelles nous travaillons. Chez Dassault Aviation, qui est une société produisant déjà des milliers de drones, nous avons opté pour une logique de développement de l’intelligence artificielle pour faire voler les drones, acquérir les cibles et être capables de les détruire. Nous développons des partenariats avec deux types de sociétés : la petite, qui sait faire des choses presque en bricolant, et la grande, qui sait faire avec rigueur. Les normes ne sont pas les mêmes, les besoins ne sont pas les mêmes. Nous allons donc aussi apprendre à répondre en nous demandant si nous ne pouvons pas faire plus vite, différemment. Nous avons besoin de la puissance publique pour simplifier également un certain nombre de contraintes qui nous sont imposées. Je vous rappelle que, le principe de précaution étant inscrit dans la Constitution, tout est fait pour être complexe. Il va donc falloir nous aider aussi à être de moins en moins complexes, ce qui n’est pas simple pour un avion, car un avion doit voler, il doit pouvoir tirer des armes au bon endroit et non à côté. C’est une nouvelle dimension. Elle est prise en compte. De toute manière, il faut maintenant fabriquer des drones, des petits drones, pour contrer les petits drones adverses. Des nuages de drones survolant une ville, cela doit être très stressant pour la population et cela fait aussi partie de la guerre psychologique, et pas uniquement psychologique. Cela cause des destructions, et dans une ville, c’est terrible. On voit donc arriver des filets. Maintenant, si vous tirez une bombe de 1 000 kilos, filet ou pas filet, cela détruira le bâtiment. Ce sont des éléments très complémentaires, avec des coûts très différents. Il faut effectivement intégrer cela dans les planifications et les prévisions futures et trouver les tactiques d’emploi. En effet, entre une tactique d’emploi ukrainienne, une tactique d’emploi iranienne ou une tactique d’emploi avec de l’intelligence artificielle, c’est très différent. Cela va donner lieu à des matériels très différents. Cela ouvre d’ailleurs la voie à la question de savoir comment nous procédons avec l’intelligence artificielle dans le domaine de l’armement, jusqu’où nous allons, comment l’homme reste dans la boucle et jusqu’où il délègue un certain nombre de missions à cette intelligence artificielle. Cela pose de vraies questions auxquelles nous allons devoir répondre dans les années à venir.

Quid de l’Eurodrone ? C’est presque freudien que j’aie oublié la question. Pour nous, c’est simple : Airbus nous a dit « dehors ». Nous ne sommes pas d’accord et, par conséquent, nous discutons. Nous discutons des raisons pour lesquelles nous sommes en dehors du programme. Je ne peux donc plus vous dire où en est le programme, puisque les ponts sont coupés au sens programmatique du terme. En ce qui concerne l’Eurodrone, je me souviens avoir été l’un de ceux qui l’ont bâti avec le président de Finmeccanica à l’époque – ce n’était pas encore Leonardo – et celui d’EADS – ce n’était pas encore Airbus. Vous voyez donc que cela remonte à longtemps. Nous étions trois autour de la table et j’ai dit : « Il faut que l’un d’entre vous soit le leader. » Nous avons décidé, à trois, que ce serait Airbus. Dans ce cas, ils ne contestent pas le fait qu’il ne faut pas être en co-leadership : il y a un leader. Quand il s’agit de l’avion de combat, en revanche, c’est plus compliqué. Je ne sais pas ce qu’il en est de l’Eurodrone ; c’est aussi aux militaires de le savoir. La France s’est lancée dans ce programme. Les choses ont évolué. Un Eurodrone au-dessus du Sahel, il est vrai que cela vole longtemps, que cela observe bien ; cela doit avoir une pertinence. Un Eurodrone dans un conflit armé où le ciel n’est pas complètement maîtrisé… La menace sol-air est toujours présente, la menace air-air également. C’est sûrement une cible assez facile. Il ne m’appartient donc pas de répondre. J’ai cru comprendre que les Français ne voulaient plus acheter d’Eurodrones. J’ai compris cela parce que je lis la presse et qu’il y a eu des travaux parlementaires sur le sujet. Il n’y a donc pas d’achat d’Eurodrone dans la loi de programmation militaire. Un développement est en cours. S’arrête-t-il ? Ne s’arrête-t-il pas ? Je ne saurais vous le dire.

M. François Bonneau. – Selon l’adage que le temps perdu ne se rattrape jamais, je ne reviendrai pas sur le SCAF. Vous avez simplement dit dans votre propos liminaire que les drones de combat sont complémentaires des avions de chasse. Dans le cadre de l’accélération des technologies, ne peut-on pas envisager, à l’horizon 2040, que les drones de combat viennent suppléer les avions de chasse ? Nous avons vu dans le conflit entre l’Iran et les États-Unis que, pour récupérer un pilote – et les Américains ont très bien fait de le faire -, il avait fallu mobiliser trente avions et que l’on en avait perdu deux. Demain, ne serons-nous pas capables de mener des combats sans pilotes dans les appareils, avec la même capacité, avec la même efficacité ? C’est ma première question.

Ma seconde question porte sur vos concurrents. On observe de très grosses difficultés de livraison des Américains avec le F-35. Quelle est votre analyse sur le sujet ?

M. Eric Trappier. – Pour reprendre la dernière question, les Américains font passer les Américains d’abord ; cela ne vous a pas échappé. Ce n’est pas exclusivement une problématique de politique trumpienne, cela a toujours été le cas. Des opérations assez denses ont eu lieu au Moyen-Orient. Vous voyez que les munitions sont principalement aiguillées vers l’armée américaine pour mener ses opérations, et nous ne pouvons pas les critiquer dans ce domaine.

Sur les F-35, oui, ils ont vendu beaucoup de F-35, beaucoup plus que de Rafale, en particulier en Europe. Contrairement à la légende, reprise très souvent par les journalistes qui aiment bien faire du « bashing », quand nous avons vu que les Suisses achetaient des F-35, notre livraison de Rafale aurait été faite bien avant que les F-35 n’arrivent. Il en va de même pour la Belgique. Nous voyons bien que les livraisons, avant même la guerre en Ukraine, prenaient beaucoup plus de temps pour un F-35 que pour un Rafale.

On nous dit : « Oui, mais vous, vous avez déjà des commandes, vous n’arrivez jamais à monter en cadence. » Nous montons en cadence, nous allons livrer nos avions, nous continuons à monter en cadence et nous allons être très sollicités dans les deux ou trois ans qui viennent. Une livraison d’avion c’est trois ans et demi à peu près, en moyenne. Après 2030, nous aurons des capacités pour reprendre des contrats tout de suite, d’autant plus que la France décale ses livraisons d’avions. Nous nous retrouvons donc avec des trous de production en 2031-2032, par exemple. Nous n’en aurons plus après. C’est ce que me disait toujours Serge Dassault : « Ce que vous ne livrez pas tout de suite, c’est une bonne nouvelle, parce qu’on le livrera après. » Je ne me fais pas le porte-parole de l’armée de l’Air, qui vous dira très directement ce qu’elle en pense.

Peut-être un mot sur le drone de combat. On ne remplacera jamais – mais je peux me tromper, car il ne faut jamais dire jamais – l’intelligence humaine et la sensibilité humaine quand vous êtes au milieu du combat. C’est ce qui fera la différence, parce que si tout le monde est automatisé, vous aurez des algorithmes contre des algorithmes. Certes, cela jouera. Il y en aura. Le pilote a ceci en plus : il a été formé et, dans un combat aérien, c’est cette capacité qui fera un peu plus la différence pour réussir. La menace air-air existe. En air-sol, ce sera aussi la capacité à se reconfigurer. Il y aura donc toujours des pilotes.

Quand vous menez une opération en Iran, vous dites : « Zéro mort, zéro pilote attrapé, etc. ». Or, une guerre… Si vous prenez la Deuxième Guerre mondiale, il y a des morts. Il y a des morts dans toute guerre. Faire la guerre sans qu’il y ait de mort, cela n’existe pas, en tout cas de mon point de vue. Le problème de se dire que le pilote risque d’être fait prisonnier n’est donc pas un sujet. C’est une bataille de communication. Il est vrai que nous l’avons vu en Yougoslavie : un pilote capturé, montré à la télévision, c’est très désagréable. C’est toutefois comme pour les otages. Les otages non plus ne sont pas forcément pilotes, et c’est toujours très désagréable. Cela n’empêchera pas l’homme de devoir être au plus près du combat pour mieux comprendre, et cela n’empêchera pas non plus l’automatisation avec de l’intelligence artificielle, qui arrivera. C’est la combinaison des deux qui fera la force des armées modernes. C’est à faire, ce n’est pas encore fait. Personne ne le fait, pas même les Américains. Attention, les Chinois avancent vite dans ces domaines, il est donc très important de développer des algorithmes – et nous allons le faire dans le cadre du F5 également -, de développer des algorithmes et de pouvoir commencer à travailler avec des drones de combat en liaison avec l’avion de combat. Cela ne se fait pas séparément. Ceux qui s’imaginent que l’on développe des drones de combat dans un coin, des avions de combat dans un autre, etc., se trompent. Celui qui s’imagine que parce qu’il crée un cloud – c’est-à-dire qu’il fait de la vapeur d’eau -, il va être capable de tout diriger, se trompe également.

M. François-Noël Buffet. – En ce qui concerne les discussions qui ont eu lieu avec les Émirats arabes unis sur un partenariat pour le développement du F5 et, semble-t-il, la fin des relations, qu’en est-il ? Que pouvez-vous nous dire de cette situation ?

M. Éric Trappier. – J’en suis un témoin privilégié : la relation est excellente entre les deux pays. La relation avec les armées émiriennes est excellente, tout comme celle de Dassault avec les Émirats, à tous les niveaux, y compris au plus haut, car ils connaissent notre fidélité et notre attachement. Ils apprécient notre franc-parler. C’est un pays qui aime que l’on ne lui raconte pas n’importe quoi pour lui faire plaisir. Nous ne sommes que la France, nous ne sommes que Dassault, nous ne faisons pas tout.

Notre ambition première, pour l’instant, est de livrer 80 Rafale. Nous avons vendu 80 Rafale aux Émirats. Les livraisons ont commencé cette année et 80 Rafale sont à livrer dans les années à venir. Évidemment, il les intéresse de savoir que la France va se lancer dans le F5, parce que cela leur ouvre aussi un avenir. Ils s’intéressent aussi, bien entendu, à savoir si nous lançons un futur programme d’avions de combat, car ils veulent examiner la perspective française, celle de Dassault et de ses partenaires, à long terme. Ils s’inscrivent tous dans le long terme. Ils le connaissent, ce long terme, car cela fait des décennies qu’ils travaillent avec la France et avec Dassault, comme d’autres pays, à l’instar de l’Inde.

C’est donc bien cette inscription dans un temps long, avec une politique étrangère qui est celle que nous connaissons depuis des décennies, qu’ils viennent chercher. Ils viennent chercher cette voix de la France. Vous allez me dire que je suis un rêveur. Non, non, c’est une réalité. Quand on sort de France – et vous le savez tous, vous êtes dans une commission, vous sortez de France -, la voix de la France est toujours attendue. Je ne dis pas que tout le monde écoutera à 100 % ce que dit la France, mais on aime savoir ce qu’elle pense, parce que l’on sait qu’elle n’est pas tout à fait alignée sur certains grands alliés.

M. Pierre Médevielle. – Merci, monsieur le président.

Lors de notre visite en délégation sur la base aérienne d’Évreux, j’avais noté l’enthousiasme de certains pilotes pour les Mirage 2000 reconditionnés au niveau de l’électronique et des systèmes de guidage, de largage et de navigation. J’ai trouvé cela assez intéressant.

D’autre part, nous avons reçu dans notre groupe il y a trois semaines Catherine Vautrin, et nous avons évoqué – je rejoins quelque peu Philippe Folliot sur cette question – le fait que nous avons bien sûr des produits leaders comme le Rafale ou l’A400M d’Airbus, mais qui sont des produits relativement chers. Nous avions évoqué avec Catherine Vautrin le développement éventuel de gammes, je ne dirai pas « low cost », mais plus abordables. Nous voyons ce qui se passe en Ukraine et au Moyen-Orient. Vous savez que nous aurons besoin de plus en plus de matériel sur des conflits qui durent.

Dès lors, existe-t-il un espace entre les drones et le Rafale pour des matériels plus abordables ?

M. Eric Trappier. – C’est un vieux serpent de mer, je le dirai ainsi, car l’idée est séduisante, je le reconnais. La réalité est que le Rafale est le plus petit avion qui remplit les missions de l’armée de l’air française. Si vous prenez un Mirage 2000, qui est beaucoup plus petit, qui fait beaucoup moins et qui a été pendant des années l’avion phare de nos militaires, dans un conflit de haute intensité, les Américains ne le prendront pas, car ils ne voudront pas d’un avion de deuxième catégorie. Prendront-ils un Gripen ? Ce sera une bonne question. Les Américains raisonneront en disant que l’on doit déjà se battre pour affirmer que le Rafale est du niveau du F-35, parce que les Américains vous excluront le Rafale.

En effet, il leur fallait un avion entièrement interopérable OTAN, mais les Américains, avec le F-35, ne sont pratiquement plus interopérables OTAN. Ils sont interopérables F-35. Pourquoi ? Parce que l’avion doit s’insérer dans des opérations complexes, donc avoir des cryptages ad hoc, une capacité de détection ad hoc, une capacité de tir ad hoc, une capacité de tenir en l’air – car il faut attendre les ravitailleurs – et une capacité de tir avec beaucoup d’armement, le plus possible. Une fois qu’on l’a envoyé, il faut qu’il soit le plus efficace possible, ce qui disqualifie tous les petits avions.

Cette question se pose aussi parce que vous avez également la deuxième idée, que vous n’avez pas évoquée, mais qui est à peu près la même : on pourrait faire un avion d’entraînement en remplaçant l’Alpha Jet, qui soit aussi un petit avion qui ferait l’affaire. Nous n’y arrivons pas. On voit bien que c’est d’abord l’Alpha Jet, très bon avion d’entraînement. Le remplacer, c’est définir un nouvel avion, ce qui est un peu compliqué. Cette question reste donc toujours posée.

Le fait de faire un petit avion, cela peut marcher dans certains pays qui ne veulent pas entrer dans des conflits de haute intensité. Pour nous, pour un pays comme la France, cela voudrait dire qu’il faut remobiliser de l’argent pour développer, peut-être avec d’autres, mais il faut quand même remobiliser, puis il faut réacheter. Cela signifierait donc – et je connais les lois de programmation militaire – que l’on prendrait des petits avions, et il y aurait une tendance et une tentation politique d’en prendre plus de petits et ne pas prendre des grands. Or, ce sont les grands qui font vraiment la guerre.

Ces réflexions, nous les avons donc eues. Effectivement, je conteste toujours le mot « cher », mais je sais que, dans votre bouche, cela signifie que c’est un matériel qui a un poids. Si vous preniez les sous-marins, auxquels je sais que beaucoup de gens sont attachés, ils grandissent, tout comme les frégates. On pourrait dire que nous allons faire de petites frégates à la place d’une grande, mais vous voyez bien que ce n’est pas le cas. Cela ne fonctionne pas. Il en va de même pour les sous-marins : on pourrait faire de petits sous-marins à la place des SNLE, mais cela ne fonctionne pas. C’est toujours la tentation concernant les avions. Or nous avons besoin des gros objets, qui deviennent de plus en plus sophistiqués. Notre force, chez Dassault, me semble-t-il, est de parvenir à concevoir les plus petits avions capables de telles performances. Je ne vois pas d’avion plus petit que le Rafale qui atteigne les performances du Rafale. Je n’en connais pas dans le monde. De temps en temps, cela impressionne même nos amis américains, bien qu’ils ne puissent pas le dire publiquement. C’est tout de même une prouesse technologique qui découle du fait que, comme nous n’avons pas de grands moyens en France, nous l’avons fait à minima. Certes, cela représente beaucoup d’argent, je le reconnais. C’est beaucoup d’argent. Ensuite, quand il faut acheter des avions, c’est également beaucoup d’argent. L’avion de combat, c’est vraiment la nécessité d’avoir la maîtrise du ciel. Sinon, vous faites comme les autres : vous achetez des F-35. Vous ne payez donc pas le développement, encore que certains en aient payé une partie. Ce qui est assez étonnant, c’est que ceux qui ont payé une partie du développement du F-35 sont ceux qui ont payé l’Eurofighter. C’est tout de même extraordinaire : les Britanniques, les Italiens et, évidemment, les Allemands. Quelque part – et nous parlions tout à l’heure de plan B -, ce plan B est amorcé. Le plan B, c’est un super Rafale, ce qui n’empêche pas que nous ferons un futur avion de combat. Cela coûte quand même moins cher que de développer l’avion de combat qui est énorme et qui, soi-disant, volera en 2035. Nous n’avons jamais envisagé cela. Le plan B, c’est justement d’avoir réussi un avion – et je félicite nos anciens – qui, aujourd’hui, quarante ans après son premier vol, s’inscrit dans un futur qui va encore durer quarante ans. C’est un fait extraordinaire. Il vaut donc mieux faire ses grands choix de manière très stratégique, opérationnelle et technique.

Ensuite, cela dure très longtemps. La réponse est donc la suivante : nous avons examiné la question, mais nous n’y parvenons pas. Puis, il y a l’export. Les pays importateurs veulent tout de même le meilleur avion. Il faut donc se battre contre nos amis américains, et aujourd’hui, il s’agit du F-35. Avec un Rafale, nous sommes tout de même dans la catégorie des avions du F-35, quoi qu’en disent les Américains. Quoi qu’en disent certains Européens pour choisir le F-35, la réalité est que l’on peut faire beaucoup de choses avec le Rafale. Avec un drone de combat à ses côtés, honnêtement, nous ferions mieux que le F-35.

M. Cédric Perrin. – Merci beaucoup. Une dernière question, si vous me le permettez, sur les architectures ouvertes. Nous avons constaté que les Américains ont aujourd’hui imposé à leurs industriels des architectures ouvertes, sous peine de ne pas leur acheter de produits, afin de pouvoir, tout simplement, faire ce qu’ils veulent avec le matériel et, ensuite, de pouvoir l’utiliser. Quelle est aujourd’hui la position de Dassault sur ce sujet ?

M. Eric Trappier. – L’architecture de l’avion de combat du futur sera fermée, archi-fermée, car la priorité numéro un, lorsque l’on effectue une mission nucléaire, est la sécurité : il ne faut pas se faire pirater pendant que l’on accomplit sa mission. Le système sera donc extrêmement fermé.

En revanche, nous comprenons qu’il faut, pour diverses raisons, s’ouvrir au monde. Une deuxième architecture – et je m’arrêterai là – peut prendre en compte un certain nombre de sujets d’ouverture. Le cœur du réacteur sera toutefois fermé, sinon je ne peux pas garantir que la mission nucléaire sera intègre.

M. Cédric Perrin. – Cela supposera pour l’armée de l’Air de différencier les avions.

M. Eric Trappier. – Il s’agit d’architectures qui permettent justement cela. C’est vrai aussi dans les grands systèmes informatiques que l’on peut avoir par ailleurs, indépendamment des avions de combat. C’est dans l’architecture qu’il faut penser dès le départ la sécurité et la cybersécurité, ainsi qu’une certaine ouverture pour être capable, évidemment, de dialoguer.

Le Rafale dialogue très facilement en liaison 16. La liaison 16 est une liaison OTAN – en réalité, une liaison américaine avec des crypteurs américains, etc. Cependant, vous pouvez l’enlever si vous voulez vraiment réaliser un dispositif totalement intègre. Notre système est ouvert vers des réseaux militaires otaniens, mais il est pensé – et c’est la demande officielle – pour être capable d’accomplir la mission suprême dans un environnement totalement brouillé, où l’on ne coopère plus et où il faut agir. C’est le besoin opérationnel.

M. Cédric Perrin. – Je voudrais d’abord vous remercier, monsieur le président, d’avoir accepté de venir devant cette commission pour l’une des rares prises de parole récentes sur la question du SCAF. C’est évidemment un sujet majeur pour nous, qui nous préoccupe beaucoup et sur lequel nous sommes très mobilisés. J’ai parlé du T-REX, mais il y a aussi beaucoup d’autres sujets sur lesquels nous avons tenté par le passé « d’arranger les bidons », si c’est le cas de le dire. J’ai le souvenir du président Cambon qui a organisé ici une réunion avec les représentants d’Airbus, de Dassault et un certain nombre de personnes qui avaient pu à ce moment-là relancer le projet du SCAF.

Malheureusement, l’histoire a démontré que les choses ne se passeraient pas comme prévu. L’important pour nous, au sein de cette commission, est évidemment de vous entendre pour essayer de comprendre quelles sont les capacités de l’industrie française pour continuer à concourir à cette souveraineté dont nous avons impérativement besoin. De notre côté, en tout cas, nous essayons de participer à l’accompagnement de cette recherche de souveraineté.

J’ai parlé de T-REX, évidemment, parce que c’est pour moi un sujet majeur sur l’innovation, la recherche, les partenariats et la capacité de rester dans la course avec les Américains. Nous vous souhaitons donc le meilleur et nous espérons évidemment que tout cela va permettre d’avancer maintenant, puisque nous avons déjà perdu quasiment neuf années. Je rappelle que dans la loi de programmation militaire de 2018, telle que nous l’avions votée, un démonstrateur devait être prêt en 2025 ou 2026 ; il y avait déjà une belle maquette au Bourget à l’époque. Sur la plupart des sujets franco-allemands, il y a malheureusement beaucoup de déceptions. Je ne vais pas toutes les citer, mais il n’y en a pas beaucoup maintenant qui ne sont pas en état de mort cérébrale, si je puis dire, pour paraphraser quelqu’un.

Souhaitons donc le meilleur à l’avion de combat français. Merci encore pour la franchise dont vous avez fait preuve et merci d’avoir participé à cette audition.

M. Eric Trappier. – Merci beaucoup à vous tous de m’accueillir. C’est toujours avec grand plaisir que je viens débattre et échanger avec vous.

M. Cédric Perrin. – Vous êtes – je le dis très honnêtement parce que vous êtes là, quasiment le seul des grands chefs d’entreprise de la BITD, à venir en personne, à venir nous rencontrer, y compris à rencontrer les rapporteurs tout au long de l’année. Lorsque nous avons besoin de faire des auditions, ce sont toujours des échanges riches, parfois musclés, mais toujours très riches. Merci beaucoup.

Cette audition a fait l’objet d’une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 11h30

Source : Site Sénat
01 juillet 2026




Négociation : Entretien TRUMP-POUTINE, la paix à la godille

Vendredi 9 octobre, Donald Trump s’est entretenu avec Vladimir Poutine pendant 90 minutes, sixième entretien entre les deux hommes cette année, selon l’agence TASS. L’enjeu était important pour les deux hommes, particulièrement pour Donald Trump, les Américains, lassés des guerres et de leur impact sur leur vie quotidienne, inflation oblige (prix du gallon et de l’alimentation), devant renouveler les élus du Congrès (Midterm) le 3 novembre prochain.

Cet entretien avait donc été soigneusement préparé, détaille, en français, l’agence vietnamienne VNA, qui croise ses sources (1).

Le conseiller du président russe, Iouri Ouchakov, « l’appel téléphonique initial a été proposé par les États-Unis afin que le président Trump puisse féliciter personnellement Poutine pour son anniversaire, le 7 octobre ». Né le 7 octobre 1952, Vladimir Poutine a eu 74 ans. « Ce jour-là, l’envoyé spécial Steve Witkoff a contacté le Kremlin pour transmettre les félicitations du président Trump, ainsi que ses vœux personnels et ceux de Jared Kushner ». On le sait, les deux conseillers américains avaient rencontré le président russe à Moscou le 5 septembre dernier.

Les enjeux ?

La situation en Ukraine bien sûr, sachant, selon l’agence Reuters (2), que dans le même temps, les 8 et 9 octobre en Floride (Miami), « Witkoff et Kushner devaient tenir une réunion de travail avec les Ukrainiens afin de discuter des ‘‘nouvelles idées et propositions que les négociateurs américains ont commencé à élaborer avec les Russes et les Ukrainiens lors de leur récente visite dans la région’’ ». Mais pas seulement. Selon une source américaine citée par Reuters, participent aussi « des représentants du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche et du ministère américain des Finances », ainsi que « le chef d’état-major ukrainien Kyrylo Budanov, le chef des services de renseignement Rustem Umerov et le négociateur en chef David Arakhamia ».

A noter, quand les Européens sont tenus pour l’instant à l’écart de toute négociation, que des « conseillers à la sécurité nationale du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne, ainsi que des responsables de l’OTAN et de l’Union européenne » ont été invités à prendre connaissance de ces « nouvelles idées » russo-américaines, sécurité de l’Ukraine, plan de relance économique d’après-guerre entre autres aspects. Reuters précise encore : « La source a indiqué que les Européens avaient fait part aux États-Unis de leur frustration face aux coûts élevés de l’énergie et aux autres répercussions financières majeures du conflit ».

L’édition européenne de Politico (3) confirme en effet que les pays de l’UE se préparent à une très grave pénurie de gaz pour l’hiver, liée à l’interdiction imminente de l’UE sur les contrats à long terme sur le GNL russe – ce qui, dans la règle actuelle de la Commission impacte tous les prix de l’énergie, électricité comprise.

Très peu d’informations, pour ne pas dire aucune, à l’issue de cette réunion. Selon Reuters relayé par Boursorama ce 10 octobre à l’heure où nous écrivons (4), les participants « ont tenu des discussions constructives vendredi à Miami, sur les moyens de parvenir à une désescalade et de mettre fin à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, a dit l’émissaire américain Steve Witkoff ». Ils « sont convenus de poursuivre les efforts diplomatiques en ce sens ». Selon une autre source (5), « les discussions de Miami ont également porté sur un éventuel cadre de sécurité futur entre l’Europe et la Russie, destiné à soutenir la stabilité régionale à long terme » – ce qui est en réalité essentiel. Mais « la source n’a pas divulgué les détails des arrangements proposés ».

A ce point, précisons qu’avec son sens de la communication, Donald Trump a annoncé vendredi 9 avoir conclu quant à lui un accord sur le diesel avec les Russes – pour faire baisser les prix, dont celui du gallon américain : « Le Kremlin à la rescousse de la Maison-Blanche », commentent les Échos (6). « Le président américain s’est félicité vendredi d’avoir convaincu Vladimir Poutine de libérer jusqu’à 4,8 millions de tonnes de diesel sur les marchés mondiaux ». Une décision confirmée par l’agence TASS qui précise que l’affaire a été conclue lors de l’entretien téléphonique entre les deux dirigeants. Trump annonce donc, sur son réseau Truth Social : « La Russie va immédiatement fournir plus de 300.000 tonnes de diesel au marché américain et mondial, 500.000 tonnes de plus en novembre et 1.000.000 de tonnes immédiatement après. Par ailleurs, selon l’état de ses raffineries, la Russie va livrer rapidement 3.000.000 tonnes de diesel ».

En retour, le département du Trésor américain annonce « une exemption temporaire des sanctions sur l’expédition de carburant diesel russe, valable jusqu’au 7 avril 2027 » (1).

N’existe-t-il pas un autre enjeu de taille pour Donald Trump ? Oui, l’Iran.

Et, selon l’agence vietnamienne VNA (1), le sujet a bien été évoqué lors de leur entretien par les deux dirigeants russe et américain. On sait que Donald Trump a exclu une intervention de sa part en Iran avant le 3 novembre. Et aussi qu’il « s’est félicité de l’implication de la Russie dans les efforts diplomatiques visant à résoudre la crise ». Du côté russe, « le président Poutine a déclaré qu’il était encore possible de résoudre les différends par la négociation avec Téhéran et a rappelé sa rencontre du 8 octobre avec le président iranien Massoud Pezeshkian au Turkménistan », indiquant aussi que « Washington et Téhéran maintiennent des contacts indirects via le Qatar, malgré la rhétorique agressive des deux pays ». Ou encore que « Moscou a réitéré sa proposition d’accepter l’uranium hautement enrichi iranien, y voyant une solution possible pour sortir de l’impasse sur le dossier nucléaire ».

Par ailleurs, l’agence TASS précise (7) que d’autres points ont été abordés le 9 octobre entre les deux dirigeants : selon le porte-parole russe Dimitri Peskov en effet, « des discussions sont en cours concernant un large éventail de projets possibles de coopération économique, qui pourraient s’avérer mutuellement bénéfiques ». Ce à quoi tiennent essentiellement les Russes.

D’autres points chauds ont été abordés, sujets de pressions européennes, peut-être aussi à Miami, quand on lit, chez TASS encore (8), ce samedi matin, que « le président du Comité militaire de l’OTAN, Giuseppe Cavo Dragone, a déclaré que l’Alliance atlantique n’avait pas l’intention d’imposer un blocus à Kaliningrad : ‘‘En ce qui concerne Kaliningrad, que les choses soient claires : l’OTAN ne prépare aucun blocus. Les informations faisant état d’une telle menace reposent sur un scénario qui n’existe pas’’, a-t-il déclaré dans une interview accordée au journal La Repubblica ».

Conclusion ?

Il semble que l’entretien du 9 octobre entre Donald Trump et Vladimir Poutine ait été riche – même s’il faut aller à la pêche aux informations sur son contenu.

Ce qu’on ne sait pas ? Est-ce que le président américain prêche uniquement pour les élections du 3 novembre dans sa volonté d’apaisement avec les Russes – ce qui met Volodimir Zelensky en fureur (9), ou a-t-il fait le choix de réellement mettre un terme à la guerre en Ukraine, celle de Biden, proclamait-il, qui devient la sienne ? Parce que de son côté, le secrétaire d’État Marco Rubio a fait le 7 octobre à Athènes un discours flamboyant d’inspiration parfaitement néoconservatrice (10) appelant l’Europe à « sortir de son long sommeil » en privilégiant la force, « la défense » et les armes aux côtés des Etats-Unis.

Entre options géopolitiques et dissensions dans un entourage qui tire à hue et à dia – rien que le 3 novembre ne résoudra, Donald Trump devra trancher. Naviguer à la godille ne suffira pas à ramener la paix.

Hélène NOUAILLE
Samedi 10 octobre 2026
Site La lettre de Léosthène

 Notes :

(1) Vietnam.vn, le 10 octobre 2026, Bao Hai Phong, Cet appel téléphonique de 90 minutes ouvre des perspectives de coopération russo-américaine
https://www.vietnam.vn/fr/cuoc-dien-dam-90-phut-he-mo-trien-vong-hop-tac-nga-my

(2) Reuters, le 8 octobre 2026, Witkoff, Kushner to meet Ukrainians for talks on the war, says US source
https://www.reuters.com/world/europe/witkoff-kushner-meet-ukrainians-miami-friday-says-us-source-2026-10-08/?_x_tr_sl=en

(3) Politico, le 9 octobre 2026, EU faces gas supply shortage as winter looms
https://www.politico.eu/article/eu-faces-gas-supply-shortage-iran-war-winter-looms/

(4) Boursorama, le 10 octobre 2026, Ukraine-Les discussions qui se sont tenues à Miami ont été constructives, dit Witkoff
https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites-amp/ukraine-les-discussions-qui-se-sont-tenues-a-miami-ont-ete-constructives-dit-witkoff-7ff68b20d5abd265a8784d60d1cec725

(5) Investing.com, le 10 octobre 2026, Simon Mugo, Des négociateurs américains, ukrainiens et européens tiennent des pourparlers de paix à Miami
https://fr.investing.com/news/economy-news/les-etatsunis-lukraine-et-lue-tiennent-des-pourparlers-de-paix-a-miami-3629694

 (6) Les Echos, le 9 octobre 2026, Bastien Bouchaud, Trump s’entend avec Poutine pour libérer du diesel russe sur les marchés mondiaux
https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/trump-sentend-avec-poutine-pour-liberer-du-diesel-russe-sur-les-marches-mondiaux-2256173

(7) TASS, le 9 octobre 2026, Russia, US in talks on mutually beneficial economic projects — Kremlin spokesman
https://tass.com/economy/2199609

(8) TASS, le 10 octobre 2026, NATO says it has no plans to blockade Kaliningrad
https://tass.com/world/2200231

 (9) Le Figaro/AFP, le 9 octobre 2026, Trump conclut un accord avec Poutine sur le diesel russe, Zelensky dénonce une « horrible » décision
https://www.lefigaro.fr/conjoncture/donald-trump-assure-que-la-russie-va-fournir-immediatement-300-000-tonnes-de-gazole-aux-marches-americain-et-mondial-20261009

(10) US State Department, le 7 octobre 2026, Secretary of State Marco Rubio Remarks
https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesman/2026/10/secretary-of-state-marco-rubio-remarks/

Source photo : IA/ Laure Fanjeau




Géopolitique : Le Grand Moyen-Orient et la prééminence américaine

« Bagdad a décrété le 1ᵉʳ octobre Journée de la célébration après vingt-trois années de présence militaire des Etats-Unis, depuis l’invasion de mars 2003 » écrit le correspondant du Monde Samuel Forey depuis le Caire. Le président américain était alors George Bush fils, qui déclarait dès le premier mai 2003, depuis le porte-avions Abraham Lincoln, la fin des opérations majeures – initiées en Irak sans l’accord de l’ONU – avec son fameux « mission accomplie ». Il ouvrait en fait la porte à une vingtaine d’années de violence qui ont ensanglanté le pays. En effet, « la campagne, dans la foulée de celle d’Afghanistan (2001), avait provoqué un tourbillon de violences qui a divisé, détruit, meurtri l’Irak. La guerre et l’occupation qui ont suivi ont coûté la vie à plus de 115 000 Irakiens, selon les estimations les plus basses, et à 4 500 Américains » (1).

Dès 2004, George Bush, appuyé par les néoconservateurs, va plaider au-delà de l’Irak pour un « Grand Moyen-Orient » (qui englobait les 22 États de la Ligue arabe plus l’Iran, la Turquie, Israël, l’Afghanistan et le Pakistan) remodelé, démocratisé, largement vendu aux Américains quand le projet laisse sceptiques les pays concernés – comme, en Europe, Français et Allemands, Jacques Chirac et Gerhard Schröder ne s’étant pas associés à l’invasion de l’Irak.

Que célèbre-t-on avec le départ d’Irak aujourd’hui, que Donald Trump évoque comme une « victoire pour les deux pays » ?

La fin officielle de la coalition internationale mise en place en 2014 contre l’État islamique (EI ou Daesh), dont le califat en Irak et en Syrie, achevé en 2019, laissait des groupes actifs sur le terrain. Dans ce cadre, à côté de l’opération américaine (Inherent Resolve), la France a joué un rôle important avec l’opération Chammal. La date du départ des troupes a été négociée dès 2021 avec la signature d’un traité entre Washington et Bagdad.

Pour Adel Bakawan, spécialiste de l’Irak, associé à l’Ifri, qui s’exprime pour les Échos (2), « On est dans la société du spectacle : Donald Trump peut mettre en scène ce départ pour rappeler la victoire des Etats-Unis sur Daech et montrer qu’il peut toujours ramener des ‘boys’ à la maison, tandis que le Premier ministre irakien peut mettre en scène un retour de souveraineté du pays ». De plus, lisons bien, la grande affaire étant le pétrole, « sur le fond, les Etats-Unis gèrent toujours le pétrole irakien ». Depuis 2003 en effet, explique clairement Reuters (3), « l’Autorité provisoire de la coalition (CPA), dirigée par les États-Unis, a créé le Fonds de développement pour l’Irak (DFI), géré par la Fed de New York, et destiné à collecter les recettes pétrolières afin de les affecter aux efforts de reconstruction et de développement ». On le comprend, « le pétrole est la principale source de revenus de l’Irak, représentant environ 90 % du budget de l’État. Cela confère à Washington une influence considérable sur la stabilité économique et politique du pays ».

Le départ américain de la base d’Erbil ne signifie donc ni la fin du fonds DFI géré par la Fed, ni celle de l’influence et des intérêts américains dans le pays.

Quant au Grand Moyen-Orient apaisé et démocratisé ? Poser la question dans le contexte actuel vaut une réflexion sur les raisons et le chemin de cet échec spectaculaire.

Nous l’écrivions ici dès 2008 (4). Bien sûr, chacun voit bien que les temps changent. Et que s’estompent les grands contours du 20ème siècle finissant, avec sa logique d’affrontement idéologique entre deux blocs opposés partout ailleurs que sur leur propre territoire, dans des crises (Cuba) ou des guerres (Vietnam) qui ont touché tous les continents quelles qu’en soient les apparences (…). La chute par épuisement de l’Union soviétique en 1991 a-t-elle clos la période ? Pas vraiment, parce que les Etats-Unis, vainqueurs par abandon de l’adversaire, se sont sentis libres d’aller au bout, en tant que « seule superpuissance » restante, d’un projet de domination unipolaire du monde – dessein qui a été exprimé publiquement à la fin des années 1990 – mais dont les prémices datent de 1992-1993 – sous la forme d’un document, le Project for the New American Century, PNAC (5), qui n’est rien d’autre, si l’on y réfléchit, que la prise des bénéfices de la victoire du camp dont ils avaient été les leaders et les garants.

Et, on le sait, les hommes qui ont travaillé à ce projet ont accédé au pouvoir avec l’élection du président George Bush en 2000.

Nous reprenions le sujet en octobre 2015 (6), la logique du PNAC ayant provoqué de fortes turbulences qu’analysaient aussi nos confrères de la Vigie (7). « Arrêtons-nous un instant pour écouter la rumeur du monde », invitait notre confrère qui fêtait son premier anniversaire. « Avant toute analyse, notons qu’à New York, Bruxelles ou Strasbourg, on a entendu les signaux d’un monde turbulent que les structures internationales peinent à réguler ». A quoi devait-on que ces turbulences brouillent à ce point notre compréhension de l’histoire que nous étions en train de construire ? « Ce qu’indiquent ces signaux pris dans leur ensemble, c’est la relativisation accélérée des enceintes globales, ces infrastructures politiques établies il y a soixante-dix ans sur les décombres d’une Europe alors au cœur du monde. Jusque-là, la gouvernance mondiale avait connu une certaine continuité politique, du Congrès de Vienne (1815) à celui de Berlin (1885), au Traité de Versailles (1819) à la SDN (1920) jusqu’à la Charte de San Francisco et l’ONU (1945) ». 

Mais, pour les néoconservateurs et le PNAC (6), la feuille de route américaine avait un objectif autre, et très clair : « Il s’agit de savoir si oui ou non nous allons conserver la prééminence américaine, si oui ou non nous allons assurer la domination géopolitique mondiale des Etats-Unis et préserver la paix américaine ». Il n’y a pas d’ambiguïté sur les moyens : « Pour préserver la situation stratégique enviable dans laquelle se trouvent en ce moment les Etats-Unis, il leur faut disposer de la prééminence militaire tant aujourd’hui qu’à l’avenir ».

Constatant l’échec aussi bien « d’une forme d’universalité géoéconomique de gouvernance mondiale » que ses conséquences pour le « vieux monde » européen et la France elle-même, nos confrères convenaient, et nous étions alors en 2015, sous la présidence de Barak Obama, un Démocrate, « la fin d’une sorte de rêve de gouvernance mondiale ». Les néoconservateurs avaient conquis, alors comme aujourd’hui, des adeptes chez les Démocrates et les Républicains.

Mais l’ère de la « superpuissance » américaine, militaire comme économique, a continué à se déliter – entraînant une Europe vassalisée avec elle. Après l’échec au Vietnam (1975), nous avons vu la pire déroute avec la fuite d’Afghanistan (août 2021). Au Moyen-Orient ? Que dire de la Syrie où Israéliens et Turcs s’affrontent ? De l’Irak même ? De la mise en danger d’Israël et des pays du Golfe ? Du Liban ? Où est la « pacification démocratique » de la région ? On le voit contre l’Iran, la « prééminence militaire » absolue voulue par le PNAC dans un monde unipolaire n’existe plus.

Donald Trump et son vice-président JD Vance semblaient le comprendre et se concentrer sur des « zones d’influence » partagées avec la Russie et la Chine, l’Europe à se répartir entre goinfres. La mise en acte est pour l’heure très incertaine.

Au Moyen-Orient règne la guerre, dans le plus grand désordre.

Hélène NOUAILLE
La Lettre de Léosthène

Notes :

(1) Le Monde, le 1er octobre 2026, Samuel Forey, L’Irak fête le départ de la coalition internationale et des dernières troupes américaines
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/02/l-irak-fete-le-depart-de-la-coalition-internationale-et-des-dernieres-troupes-americaines_6786895_3210.html

(2) Les Échos, le 1er octobre 2026, Anne Bauer, Les Etats-Unis mettent fin à douze ans de présence militaire en Irak
https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/les-etats-unis-mettent-fin-a-douze-ans-de-presence-militaire-en-irak-2254374

(3) Reuters, le 30 septembre 2026, Ahmed Rasheed, Explainer: How the US controls Iraq’s oil revenues
https://www.reuters.com/business/energy/how-us-controls-iraqs-oil-revenues-2026-09-30

(4) Voir Léosthène n° 358/2008, le 2 janvier 2008, Il faut prendre garde ici d’usurper l’avenir…

(5) PNAC, Project for the New American Century, septembre 2000, traduit en français par Pierre-Henri Bunel, accessible en ligne
http://www.reopen911.info/uploads/document/fichier/pnac-reconstruire-les-defenses-de-l-amerique.pdf

Les auteurs signataires (William Kristol, Robert Kagan, John Bolton et d’autres) y avertissaient : pour « préserver leur leadership mondial et, in fine, pour la préservation de la paix » comme pour « façonner l’état de la sécurité internationale en conformité avec les principes et les intérêts américains »,  il fallait réussir quatre missions :
« – défendre la patrie américaine
  – livrer et gagner, de façon décisive, des batailles majeures, multiples et simultanées
  – remplir nos devoirs de maintien de l’ordre, associés au façonnement de l’environnement sécuritaire dans des régions critiques
  – transformer les forces des Etats-Unis pour exploiter la « révolution des affaires militaires
 ».

(6) Voir Léosthène n° 1058/2015, du 17 octobre 2015, Comment est piloté le monde

(7) La Vigie, le 15 octobre 2025, lettre n° 27, accès libre pour son premier anniversaire, voir Rumeurs du monde
https://www.lettrevigie.com/la-vigie-n27-legitime-defense-rumeurs-du-monde-gratuit

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