Vidéo. Trump : Jusqu’à où ira-t-il ?

Pour cette émission exceptionnelle sur le Venezuela après l’intervention américaine, Alain Juillet et Claude Medori analysent les incidences géopolitiques mondiales de cet événement. Les règles de la diplomatie ont volé en éclat. Quid des rapports de force entre la Russie, la Chine, les États-Unis et l’Europe ? Aujourd’hui apparaît au grand jour l’importance de la géo-économie (pétrole), de la finance internationale (dollars) et de la géopolitique.

Date de mise en ligne : 09/01/2026
Durée : 00:56:13
Compte YouTube : Open Box TV

Chapitrage minuté de la vidéo :

00:00 : Introduction
02:50 : Venezuela : Une opération d’envergure !
07:05 : Un exemple de guerre moderne
10:30 : Une attaque prévisible ?
12:30 : La manipulation du monde par les USA
13:20 : Trump et la stratégie du jeu de go !
17:00 : Pourquoi le Venezuela est-il pauvre ?
19:50 : Quel seront les répercussions de l’opération américaine sur le monde ?
21:30 : Le retour des empires
24:40 : Trump contre l’OPEP
27:00 : Quelle relation entre la Chine et le Venezuela ?
31:50 : La Guyane française et ses voisins
37:30 : Quelle répercussion sur Taïwan face à l’intervention américaine au Venezuela ?
39:30 : Amis ou ennemis des États-Unis
42:00 : Quel avenir pour l’Europe
52:00 : La spécificité Corse au Venezuela




Mémoire vivante : La stratégie de la Chine pour faire basculer Taïwan sans un coup de feu

La stratégie de la Chine pour faire basculer Taïwan sans un coup de feu
ou l’art chinois de transformer les crises en opportunités

En évoquant « l’Incident de Xi’an » de 1936, cet article propose une grille de lecture historique pour comprendre comment la crise parlementaire taïwanaise de 2024 2025 pourrait servir les desseins du Parti communiste chinois (PCC). Il explore les conditions dans lesquelles le blocage institutionnel d’un pays peut être exploité par un acteur extérieur – en l’occurrence le PCC – sur les plans psychologique, informationnel et stratégique.

L’analyse met en parallèle les logiques de division, d’ingérence et de recomposition du pouvoir, tout en soulignant les différences fondamentales : nature du régime, solidité des institutions, neutralité des forces armées et environnement international dissuasif. L’analogie de Xi’an apparaît ainsi comme un outil d’analyse, un miroir qui invite à la vigilance, non une carte qui annoncerait le déclin.

Xi’an, décembre 1936

Deux généraux nationalistes enlèvent leur commandant en chef, Chiang Kai-shek, pour le forcer à cesser la guerre civile et s’unir avec leurs adversaires communistes contre le Japon. Ce qui aurait pu être un simple coup de force militaire devint, sous l’habile médiation du PCC, un tournant historique : la formation du Second Front uni. Huit décennies plus tard, Pékin semble s’inspirer des mêmes principes à Taïwan, mais avec des méthodes adaptées au XXIe siècle : subversion politique, guerre cognitive et pression économique plutôt que revolvers et négociations secrètes. Depuis les élections taïwanaises de janvier 2024, l’île fait face à une crise institutionnelle sans précédent faite de blocage parlementaire, de polarisation sociale et de division de la classe politique. Pour le PCC, cette situation n’est pas une menace, mais une opportunité stratégique.

[…]

Claude JAECK
AASSDN

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ou l’art chinois de transformer les crises en opportunités
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Informations sur l’article :

Titre : “La stratégie de la Chine pour faire basculer Taïwan sans un coup de feu
ou l’art chinois de transformer les crises en opportunités”
 

Auteur : Claude JAECK, AASSDN
Pages : 4
Rubrique : Mémoire vivante
Paru dans la revue : Revue Services spéciaux
Numéro : 273
Revue de : AASSDN




Mémoire vivante : “Le capitaine Jean Avallart et les officiers de Buchenwald”

Au congrès de l’ASSDN 2026, qui doit se réunir à Granville, s’imposera la mémoire d’un enfant du pays, Jean Avallart, né dans la ville le 17 décembre 1908. Son nom est gravé sur le Mémorial des Services spéciaux à Ramatuelle, parmi ceux qui ont donné leur vie pour notre pays.

A 17 ans, muni d’un BEP (brevet d’études primaires), ce tout jeune homme au grand front, au visage fin et énergique, fils d’un préposé des Contributions, est engagé volontaire et quitte ses parents et sa sœur. Trois ans plus tard, il est admis à l’École militaire de l’infanterie et des chars de combat de Saint-Maixent.

D’abord affecté en Algérie, puis en Tunisie en 1939, il est de nouveau en Algérie au moment de l’armistice de 1940, alors capitaine, divorcé, remarié et père d’un enfant. Mis en congé, il devient chef de groupe de travailleurs étrangers, à Bou Arfa, puis employé de la société « Méditerranée-Niger », chargé de la main-d’œuvre indigène.

Chargé d’opérations périlleuses

Mais, à Colomb Béchar en 1942, il est rappelé à l’activité par le général commandant en chef des « Français civils et militaires », intègre les services de renseignement militaires et devient officier des Services spéciaux sous le pseudonyme de Jean-Marie. Désigné pour accomplir une mission spéciale en France, il y est débarqué par le sous marin Marsouin le 8 mai 1943.

Jean Avallart va diriger le secteur de Marseille de LARVA, le réseau créé à Alger par Paul Paillole, appelé aussi « Travaux ruraux (TR) jeune », qui a une mission de contre-espionnage et de recherche de renseignements. Il faut créer le réseau en France, réceptionner les agents envoyés d’Alger, fournir des renseignements militaires, effectuer des missions spéciales, établir les liaisons avec la Sécurité militaire d’Alger ou les annexes de Londres.

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Marie GATARD
Administratrice de l’AASSDN

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Informations sur l’article :

Titre : “Le capitaine Jean Avallart et les officiers de Buchenwald”
Auteur : Marie Gatard, Administratrice de l’AASSDN
Pages : 2
Rubrique : Mémoire vivante
Paru dans la revue : Revue Services spéciaux
Numéro : 273
Revue de : AASSDN




Exportation Rafale : Un succès commercial aux effets opérationnels sensibles.

Rafale : quand les exportations creusent des trous dans la flotte française

Pour vendre le Rafale à l’export, la France a cédé des avions de ses escadrons. Un succès commercial aux effets opérationnels sensibles.

En résumé

Le succès à l’export du Rafale est devenu l’un des piliers de la politique industrielle et stratégique française. Pour conclure rapidement certains contrats, notamment avec la Grèce et la Croatie, Paris a accepté de livrer des avions prélevés directement sur sa propre flotte opérationnelle. Cette décision a permis d’accélérer les livraisons et de sécuriser des contrats politiquement et économiquement majeurs. Mais elle a aussi créé des gaps temporaires dans le dispositif de défense aérienne français. Moins d’avions disponibles, une pression accrue sur les cellules restantes et un vieillissement accéléré du parc en sont les conséquences directes. Cette stratégie pose une question de fond : jusqu’où la France peut-elle soutenir l’export du Rafale sans fragiliser durablement sa propre aviation de chasse ?

Le choix assumé de livrer vite pour gagner des contrats

Dans un marché des avions de combat extrêmement concurrentiel, la rapidité de livraison est devenue un critère décisif. Pour certains pays, attendre cinq ou six ans des avions neufs sortant de chaîne n’est pas acceptable. La France l’a bien compris.

Face à des offres concurrentes américaines ou européennes, Paris a mis en avant un argument différenciant : la livraison immédiate d’avions disponibles. Ce choix a été déterminant dans plusieurs négociations. Il suppose cependant un sacrifice temporaire, celui de prélever des appareils sur les escadrons français déjà en service.

Cette stratégie n’est pas improvisée. Elle est le résultat d’un arbitrage politique entre priorité industrielle, crédibilité diplomatique et acceptation d’un risque opérationnel maîtrisé.

Le cas grec, symbole d’un succès rapide mais coûteux

Le contrat signé avec la Grèce illustre parfaitement cette logique. Athènes cherchait à renforcer rapidement sa posture aérienne face aux tensions régionales. La France a proposé une solution clé en main.

Le premier accord portait sur 18 Rafale, dont 12 avions d’occasion issus de l’Armée de l’Air et de l’Espace, complétés par des appareils neufs. Ces avions ont été prélevés sur des escadrons opérationnels, modernisés puis livrés en un temps record.

Sur le plan politique et industriel, l’opération est un succès. Elle a renforcé la relation stratégique franco-grecque et consolidé la position du Rafale sur le marché européen. Sur le plan militaire français, elle a créé un vide temporaire, partiellement compensé par des ajustements de planification et une montée en cadence industrielle différée.

La Croatie et la répétition du même schéma

Quelques mois plus tard, la Croatie a choisi à son tour le Rafale. Là encore, la rapidité de livraison a été décisive. Le contrat porte sur 12 Rafale d’occasion, tous issus de la flotte française.

Ces appareils, anciennement en service, ont été rénovés et portés à un standard compatible avec les besoins croates. Pour Paris, l’enjeu était double : s’imposer face à des offres concurrentes et consolider une présence stratégique dans les Balkans.

Mais l’addition est claire. Entre la Grèce et la Croatie, ce sont plus de 20 avions qui ont été temporairement soustraits au format opérationnel français, dans un contexte où la flotte est déjà jugée trop juste par les rapports parlementaires.

L’état réel de la flotte de Rafale française

Sur le papier, la France dispose d’un peu plus de 200 Rafale, répartis entre l’Armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale. En pratique, le nombre d’avions réellement disponibles pour des missions de combat est bien inférieur.

Une partie du parc est immobilisée pour maintenance lourde ou modernisation. D’autres appareils sont affectés à l’entraînement, aux essais ou à la dissuasion nucléaire. La disponibilité moyenne oscille autour de 55 à 60 %, selon les périodes.

Lorsque des avions sont retirés pour l’export, même temporairement, l’effet est immédiat. Les escadrons restants doivent assurer les mêmes missions avec moins de cellules, ce qui augmente mécaniquement le nombre d’heures de vol par avion.

Les gaps opérationnels créés par ces cessions

Les autorités parlent de trous temporaires. Dans les faits, ces gaps capacitaires ont plusieurs conséquences concrètes.

La première concerne la posture permanente de sûreté aérienne. Moins d’avions disponibles signifie moins de marges pour faire face à des pics d’activité ou à des crises simultanées.

La deuxième touche la préparation opérationnelle. Les avions restant en ligne volent davantage. Cela accélère l’usure des cellules et réduit les marges de manœuvre pour l’entraînement avancé.

Enfin, ces cessions compliquent la planification à moyen terme. Tant que les avions neufs destinés à remplacer ceux vendus ne sont pas livrés, le format reste en tension.

L’impact sur le vieillissement des cellules restantes

Chaque heure de vol compte. Les Rafale prélevés pour l’export étaient souvent parmi les cellules les plus anciennes, mais leur départ reporte la charge sur les appareils restants, parfois eux aussi déjà bien entamés.

Cette situation crée un effet boule de neige. Plus un avion vole, plus il nécessite de maintenance. Plus la maintenance augmente, plus la disponibilité globale baisse. Le cercle est connu et documenté dans les rapports de la défense.

À long terme, cette pression peut conduire à des arbitrages difficiles : prolonger certaines cellules au-delà de leur potentiel initial ou accepter une baisse temporaire de capacité.

Le rôle central de l’industrie et des cadences de production

La clé de cette équation reste la capacité industrielle. Les avions vendus à l’export doivent être remplacés par des Rafale neufs sortant de chaîne. Or, les cadences actuelles ne permettent pas une compensation immédiate.

Augmenter la production implique des investissements, du personnel qualifié et une chaîne d’approvisionnement robuste. Les moteurs, radars et équipements critiques ne se produisent pas du jour au lendemain.

Tant que la montée en cadence n’est pas effective, chaque avion cédé à l’export représente un manque temporaire pour les forces françaises. Ce décalage est assumé politiquement, mais il n’est pas neutre militairement.

Un succès commercial qui interroge la cohérence stratégique

Il serait simpliste de présenter ces ventes comme une erreur. Le Rafale à l’export renforce l’industrie nationale, soutient l’emploi et consolide des alliances stratégiques. Ces bénéfices sont réels et mesurables.

Mais ce succès met aussi en lumière un déséquilibre structurel. La France dispose d’une aviation de chasse très performante, mais numériquement limitée. Chaque cession d’avions existants accentue cette fragilité à court terme.

Les rapports parlementaires soulignent que cette stratégie n’est viable que si elle s’accompagne d’un effort budgétaire durable pour reconstituer le parc et améliorer la disponibilité.

Jusqu’où peut aller ce modèle ?

La question n’est pas théorique. D’autres opportunités d’export existent. Si elles reposent à nouveau sur des avions d’occasion français, la tension sur la flotte pourrait devenir critique.

À moyen terme, la France devra choisir. Soit augmenter significativement son format de chasse et ses capacités industrielles, soit accepter que chaque succès à l’export se traduise par un affaiblissement temporaire de sa propre défense aérienne.

Le Rafale est devenu un atout stratégique majeur. Mais un atout trop sollicité peut finir par se retourner contre ses propres intérêts !

Site : Avion-chasse.fr
Lundi 05 janvier 2026




Mondialisation : L’Union européenne et l’accord Mercosur

« Le Mercosur ? Un accord d’une autre époque, d’un autre monde ! ».

Qui parle ? Le très européen Michel Barnier, deux fois commissaire à Bruxelles avant sa très courte (trois mois) apparition à Matignon, brièvement interrogé dans la rue, le 8 janvier, près des tracteurs occupant la place de l’Etoile. Un artisan, donc, de ce qu’est devenue l’Union européenne – il a voté oui à Maastricht en 1992, oui au référendum en 2005, en expliquant même, après le vote négatif des Français, qu’il n’y avait pas « de mandat du non » à respecter. Et il soutiendra en 2008 le Traité de Lisbonne – présenté comme un « min-traité » par Nicolas Sarkozy mais qui reprenait l’essentiel de ce qui avait été rejeté en 2005.

Il a donc été témoin et acteur engagé des échecs successifs d’une Europe convaincue que la mondialisation serait heureuse. Et qui a persisté, malgré les échecs répétés des « plans » mis en place, stratégie de Lisbonne dès 2000, relance en 2010 avec les (trois axes de la stratégie Europe 2020 ) – nous avons rendu compte ici des étapes de ce long déclin, voir ci-dessous, à ne pas manquer ! Le Marché commun du Sud, le Mercosur (qui regroupe l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, 80% du PIB sud-américain) date de la même époque (1999). « À l’époque », résume Morvan Burel pour le Monde diplomatique (1), « le président des États-Unis se nommait William Clinton, le commissaire européen au commerce Pascal Lamy et le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Michel Camdessus : trois incarnations d’une vague libre-échangiste qui déferla sur la planète à la fin du XXe siècle ». 

Tous persuadés – et militants pour la cause – que l’avenir radieux s’inscrirait dans un monde sans frontières, royaume de l’immigration et du libre-échange, urbanisé, régi par les « règles » que l’Occident « sachant » et occupé à développer ses « services » imposerait aux producteurs à son bénéfice.

Depuis, poursuit Morvan Burel, « une crise financière majuscule (2008) », puis, entre autres choses une pandémie majeure « mettant le chaos dans les chaînes d’approvisionnement », de concert avec le développement chinois et la désindustrialisation de l’Occident, ont dissipé les illusions, au moins chez les acteurs majeurs. Pour l’Union européenne (« Un village d’irréductibles bureaucrates » pour Morvan Burel), il s’agit là d’une simple « panne » temporaire dans le processus de mondialisation. Les acteurs majeurs, Etats-Unis, Chine et même Russie, forte de sa puissance nucléaire, ont compris, eux, qu’il s’agit d’une nouvelle ère et s’organisent en conséquence – personne n’aura manqué d’entendre Donald Trump ni de remarquer ses mouvements (Venezuela) ni ses menaces (Canada, Groenland).

Pourtant, ajoute Morvan Burel, « le camouflet commercial administré à Bruxelles par Washington aurait pu conduire les dirigeants européens à réévaluer leurs certitudes. Soucieuse d’écarter la menace américaine de taxer à 30 % les produits européens, la Commission a accepté, le 27 juillet dernier, un accord asymétrique extrêmement défavorable. Le texte prévoit que les exportations européennes acquitteront un droit de douane de 15 % à leur entrée aux États-Unis, cependant que les produits industriels et certains produits agricoles (huile de soja, semences de culture, céréales, fruits à coque, ketchup, biscuits, cacao) en provenance d’Amérique pénétreront librement sur le territoire européen ». De plus, « la Commission s’est également engagée à ce que le Vieux Continent acquière pour 700 milliards d’euros de produits énergétiques américains et à réunir 550 milliards d’euros d’investissements privés européens sur le territoire des Etats-Unis ». Défaite en rase campagne de Madame von der Leyen.

L’attitude européenne stupéfie jusqu’en Chine.

Ainsi, l’éditorial du 8 janvier du Global Times chinois (2). « Face à la montée de l’hégémonie et de l’unilatéralisme, l’Europe a fait preuve d’une hésitation et d’une indécision considérables. Celles-ci découlent principalement de deux illusions. Premièrement, elle repose sur l’espoir que «les États-Unis se porteront mieux si un autre parti accède au pouvoir» ; deuxièmement, elle nourrit l’illusion que «l’Europe ne deviendra pas la prochaine cible d’intimidation». Et, constat qui engage à réfléchir : « Ce que l’Europe doit véritablement se demander, c’est : en tant que pôle clé d’un monde multipolaire, comment doit-elle se définir ? Certains Européens ressemblent à des «actuaires géopolitiques», paraissant perspicaces mais aboutissant à un constat profondément confus. Sur les questions fondamentales de bien et de mal, si l’Europe répond systématiquement aux comportements hégémoniques par l’apaisement et le compromis, traite la morale et la conscience comme des marchandises, et place les préférences de Washington au-dessus de tout, elle se rend complice de l’hégémonie et des jeux de pouvoir ». Nous ajouterions : à son détriment.

Ainsi en est-il du traité du Mercosur, négocié dans le monde d’avant depuis 25 ans, malgré tout ce qui a changé, constatait l’éditorial du Monde le 5 septembre dernier (3) : « Rapports de force entre les blocs, évolution des alliances géopolitiques, recul du libre-échange, déclin de l’Organisation mondiale du commerce, accélération du changement climatique, tensions au sein du monde agricole ». Et bien que « les pays du Mercosur comme les Vingt-Sept (soient) désormais vulnérables aux caprices d’un président des Etats-Unis capable d’imposer des droits de douane à ceux qui refusent de faire allégeance ». Ajoutons, conseillait François Soulard pour la revue Conflits (4) il y a déjà un an, que « l’Europe et le Mercosur apparaissent comme deux puissances assoupies dans le tumulte géostratégique actuel ».

En clair : « La première est en droit de se réjouir d’un bilan commercial excédentaire avec la plupart de ses partenaires internationaux. Mais elle rechigne à s’ériger en acteur géopolitique et diverge dans la compréhension des menaces existentielles qui pèsent sur elle. La seconde en découd d’ores et déjà avec la nouvelle bipolarité sino-américaine et pourrait prétendre, en théorie, à devenir le grenier agroalimentaire du monde. Ses atavismes idéologiques et sa physiologie même en paralysent l’émergence ».

Néanmoins, Ursula von der Leyen s’apprête à signer un accord conclu déjà en 2019 (sous Emmanuel Macron qui en était donc d’accord) puis reporté en raison de la déforestation entreprise par le président Brésilien d’alors, M. Bolsonaro, repris en 2024 sans clauses de sauvegarde, retardé encore en septembre dernier – et que le président Lula exige maintenant de signer enfin : « Si l’UE n’approuve pas l’accord maintenant, nous serons fermes avec eux”, a menacé Lula lors d’une réunion ministérielle » (le 17 décembre 2025), précisant que « si l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur n’était pas bouclé rapidement, le Brésil ne le signerait pas tant qu’il dirigerait le pays » (5). Depuis, des « clauses de sauvegarde » ont été négociées – qui ne règlent en rien le différend concurrentiel.

De quoi s’agit-il ?

Pour Maxime Combes, économiste à l’Aitec (Association de solidarité internationale engagée pour la justice économique, sociale et écologique), « nous sommes dans une situation où les marchés agricoles sont encore relativement dépendants de droits de douane, de quotas d’importation, de limitations tandis que le reste a été très largement libéralisé. Pour négocier avec les grandes puissances et étendre cette libéralisation des marchés, l’UE doit nécessairement mettre sur la table son propre marché agricole. Les marchés agricoles européens deviennent une monnaie d’échange, et la Commission européenne l’assume parfaitement » (6). Supprimer 90% des droits de douane signifie accepter les produits agricoles sud-américains avec OGM, pesticides, antibiotiques dont l’usage est interdit aux agriculteurs européens. Contre la disparition des droits de douane sur les produits industriels – en particulier les voitures allemandes, par exemple, des machines et équipements et des produits chimiques.

Le détail ? Le Sénat a produit un rapport parfaitement documenté en novembre dernier (7) qui soulignait le risque sur le volet agricole d’un « accord exposant les producteurs de l’Union à une concurrence déloyale et les citoyens européens à des risques sanitaires ».

Emmanuel Macron, depuis neuf ans favorable au Mercosur et depuis toujours à la mondialisation heureuse et au fédéralisme européen, dit, devant la contestation en cours en France (solidarité agricole et 79% de soutien des Français), ne pas vouloir signer l’accord. Mais il a échoué à constituer une minorité de blocage au sein de l’UE, la Commission ayant acheté la réticence italienne en lui accordant par anticipation des fonds considérables – et en débloquant 45 milliards d’euros pour la PAC (Politique agricole commune).

Le tournant est majeur pour la France, qui enregistre en 2025 le premier déficit agroalimentaire en 50 ans (9). Et peut-être pour l’UE.

Le très européiste et très souvent pertinent Wolfgang Münchau (EuroIntelligence) le sait : il se souvient de la crise de la chaise vide ouverte par de Gaulle en 1965-1966. Que le déclencheur en a été « un désaccord sur le financement de la politique agricole commune ». Or, dit-il, « il existe un rare consensus politique en France à ce sujet. Les partis politiques français ne parviennent pas à s’entendre sur le budget, mais ils sont unanimes dans leur rejet de l’accord avec le Mercosur ». Et, inquiet : « Et si le « non » français reste un « non » ? Ce serait la première fois que l’UE signerait et mettrait en œuvre un accord commercial majeur sans le consentement de l’un de ses membres fondateurs ». Alors ? « Un accord avec le Mercosur adopté par l’UE et rejeté par la France ne risquerait-il pas de rouvrir un vieux schisme et de faire resurgir le spectre des chaises vides de de Gaulle ? ».

Alors le temps serait venu de considérer que la structure actuelle de l’UE date aussi « d’une autre époque, d’un autre monde » et d’enfin épouser le monde d’aujourd’hui. De cesser, pour l’Europe, d’être un nain géopolitique et de retrouver son chemin particulier pour la France.

Rien d’impossible, en fait. Dans quinze mois, peut-être ?

Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène du 10 janvier 2026

Document : extrait de la lettre 1887 du 19 février 2025, Pour l’Europe, le dernier métro

Document cité: Vie Publique (services du Premier ministre), novembre 2018, Marion Gaillard, De la stratégie de Lisbonne à la stratégie Europe 2020
https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/38558-de-la-strategie-de-lisbonne-la-strategie-europe-2020

« Durant les années 1990 », peut-on lire sur le site Vie publique, rattaché aux services du Premier ministre, « un écart important se creuse entre l’Europe et les États-Unis, alors que les puissances économiques émergentes progressent et que le Japon demeure très performant en recherche-développement (R&D), proportionnellement à sa population ». C’est alors, poursuivait le docteur en histoire Marion Gaillard en 2018, que « devant ce décrochage, les États européens ont élaboré, lors du Conseil européen de Lisbonne les 23 et 24 mars 2000, une stratégie, dite « stratégie de Lisbonne », visant à faire de l’UE en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ».

En France, nous étions sous le président Jacques Chirac, en Allemagne sous le chancelier Gerhard Schröder, Romano Prodi dirigeait la Commission européenne (1999-2004, avant Manuel Barroso).

Mais ? Le constat est cruel : « Cette stratégie a échoué ». Dans tous ses objectifs. La recherche (« Alors qu’elle prévoyait d’affecter au budget de la recherche 3% de son PIB, l’UE dans son ensemble n’y consacre que 1,9% » contre 2,16% aux Etats-Unis), la croissance (« le taux de croissance visé était de 3% et il n’a atteint que 1,25% en moyenne »), l’emploi (« le but fixé était un taux d’emploi global de 70% et il n’était que de 64,3% en 2011 ; celui des 55-64 ans devait d’élever à 50% et n’atteignait à la même date que 47,4% »). Il faut donc le dire : « Malgré le bilan de mi-parcours réalisé en 2004 par Wim Kok, ancien Premier ministre des Pays-Bas, et la réorientation opérée en 2005, l’échec était patent en 2010 ».

On se fixe alors un nouvel objectif, avec les « trois axes de la Stratégie Europe 2020 ». Nous sommes en 2010 avec Nicolas Sarkozy en France,  Angela Merkel en Allemagne et Manuel Barroso à la Commission.

Hélas, nouvel échec. « Alors qu’on arrive presque à l’échéance de cette stratégie » constatait donc Marion Gaillard en 2018, « on sait déjà que beaucoup de ces objectifs, notamment en matière de chômage, de pauvreté ou de recherche et développement ne seront pas atteints. Depuis son adoption, la situation économique de certains pays s’est dégradée, avec une récession persistante au milieu de la décennie 2010, une dette croissante, un chômage et une pauvreté en augmentation ». Nous sommes en 2025, Emmanuel Macron approche la fin de son mandat, Olaf Scholz ne sera plus chancelier le 23 février prochain, Ursula Von der Leyen se maintient à la Commission. La croissance dans l’UE a été de 0,9% en 2024, celle de la France de 1,1%, celle de l’Allemagne, en récession pour la deuxième année consécutive, de -0,2% (le FMI évoque +2,8% pour les Etats-Unis). La dette en France est de 3 228 milliards d’euros (fin deuxième trimestre 2024), 112% du PIB, elle a bondi de 1000 milliards d’euros en moins de dix ans avec Emmanuel Macron.

Telle est la réalité – une bérézina.

Notes :

 (1) Le Monde diplomatique, octobre 2025, Morvan Burel, L’Europe à contresens sur l’autoroute de l’histoire
https://www.monde-diplomatique.fr/2025/10/BUREL/68812 

 (2) The Global Times, le 8 janvier 2026, Faced with hegemonic coercion, Europe can no longer pretend to be asleep: Global Times editorial
https://www.globaltimes.cn/page/202601/1352722.shtml

Traduction en français :
https://reseauinternational.net/face-a-la-coercition-hegemonique-leurope-ne-peut-plus-faire-semblant-de-dormir/ 

(3) Le Monde, le 4 septembre 2025, Editorial : L’accord avec le Mercosur, miroir d’une double perte d’influence
https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/04/l-accord-avec-le-mercosur-miroir-d-une-double-perte-d-influence_6638878_3232.html 

(4) Conflits, le 27 décembre 2024, François Soulard, L’accord UE-MERCOSUR : bond en avant ou cheval de Troie économique ?
https://www.revueconflits.com/laccord-ue-mercosur-bond-en-avant-ou-cheval-de-troie-economique/ 

(5) BFMTV/AFP, le 17 décembre 2025, C’est maintenant ou jamais: le président brésilien Lula menace de ne pas signer l’accord UE-Mercosur si Bruxelles tarde trop
https://www.bfmtv.com/economie/international/c-est-maintenant-ou-jamais-le-president-bresilien-lula-menace-de-ne-pas-signer-l-accord-ue-mercosur-si-bruxelles-tarde-trop_AD-202512170728.html

 (6) Politis, le 27 novembre 2025, Vanina Delmas, « L’accord UE-Mercosur, le traité de libre-échange le plus contesté de l’histoire européenne »
https://www.politis.fr/articles/2025/11/laccord-ue-mercosur-le-traite-de-libre-echange-le-plus-conteste-de-lhistoire-europeenne/ 

 (7) Sénat, le 20 novembre 2025, Proposition de résolution en application de l’article 73 quinquies C du Règlement, visant à demander au Gouvernement français de saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour empêcher la ratification de l’accord avec le Mercosur 
https://www.senat.fr/rap/l25-147/l25-147.html

(8) EuroIntelligence, le 9 janvier 2026, Wolfgang Münchau, The empty chair on Mercosur
https://www.eurointelligence.com/ 

(9) Terre-Net/AFP, le 19 novembre 2025, La balance commerciale alimentaire française au plus bas en 2025
https://www.terre-net.fr/echanges-mondiaux/article/890279/1er-deficit-commercial-agroalimentaire-en-50-ans-pour-la-france-en-2025




Géopolitique : Le défaut d’analyse géopolitique de l’UE

« Les Européens ont inventé l’art de la diplomatie stratégique, mais semblent en avoir oublié l’essentiel ». Wolfgang Münchau commet ce matin un papier très sombre pour l’Union européenne, incapable, de par sa structure selon lui, de répondre au défi stratégique que lui pose la Russie (1). « Nous constatons qu’il s’agit d’un problème fondamental, car aucune solution n’est à notre portée. La seule solution hypothétique serait de transformer l’UE en une union politique », ce qui n’est, pour cet amoureux de l’Europe pourtant, pas envisageable.

Il ajoute que cette structure était voulue par les « créateurs » de l’Europe d’aujourd’hui – c’est-à-dire par Jean Monnet et consorts, sous dictée américaine. « Pour ses créateurs, c’était un atout, non un défaut ». Alors que les puissances aujourd’hui dominantes, telles que les Etats-Unis, la Chine et la Russie sont dotées « de systèmes politiques décisionnels centralisés ».

Soit. Néanmoins, décentralisée ou pas, l’Union européenne ne pourrait-elle pas au moins définir où sont ses intérêts ?

La question n’est pas récente !

L’ambassadeur de France Pierre Vimont, qui venait de quitter son poste de secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (octobre 2010-Mars 2015) à Bruxelles, l’évoquait, son expérience à l’appui, en septembre 2016, il y a presque dix ans (2). Il listait déjà les thèmes que nous connaissons aujourd’hui, « terrorisme, développement durable, changements climatiques, immigration, société de l’information, etc. ». A cet égard, disait-il encore, « le phénomène de l’immigration, qui a pris à la fin de l’année 2015 l’ampleur qu’on connaît, constitue désormais pour les Européens un défi prioritaire par son ampleur, sa complexité et par la certitude qu’il sera pour longtemps encore une réalité à laquelle l’Europe sera confrontée ». Ces phénomènes concernaient donc déjà tous les membres de l’UE.

Pourtant, ajoutait-il, « d’où vient alors cette impression diffuse qu’il n’en est rien et que la prise de conscience par les États membres de l’Union d’intérêts communs, partagés par tous et susceptibles de définir une ligne d’action pour laquelle chacun s’engagerait avec détermination, reste extrêmement fragile, pour ne pas dire inexistante ? ». 

Bien sûr – pour lui comme pour Wolfgang Münchau -, il y avait des raisons de structure de l’Union. De plus, « dans la conception de la diplomatie telle que pratiquée à Bruxelles, les intérêts, même stratégiques, relèvent du “hard power” et de la réalité géopolitique ; ils sont l’apanage des États et de la diplomatie classique, celle des alliances entre nations héritées de la tradition westphalienne ». Ce qui pousse Bruxelles à se réfugier sur le « soft power », les « valeurs » (règles du droit et principes humanitaires). « Cette manière d’appréhender la politique étrangère sous une forme binaire cantonne en définitive la diplomatie des institutions européennes à un rôle limité même s’il n’est pas négligeable : accords commerciaux, aide au développement, aide humanitaire, dialogue sur les droits de l’Homme, etc. Elle lui donne surtout un aspect réducteur d’où est absente toute vision géopolitique ».

C’est bien ce que nous vivons aujourd’hui, dix ans après ce constat.

Parce qu’il « n’y a pas d’analyse géopolitique de la part de l’Union européenne ». La suite est éloquente en regard de notre situation actuelle : « Ainsi la politique de partenariat oriental évite-t-elle soigneusement d’évoquer la question des relations avec la Russie ; celle de notre voisinage avec le pourtour méditerranéen omet pour sa part toute réflexion de fond sur le type de dialogue qui devrait être développé avec les principaux acteurs de la région (Égypte, Algérie, Maroc, etc.) ». Et quelles que soient les mesures prises pour compenser ce manque, et elles existent, « l’ensemble donne l’impression de flotter dans un vide politique et stratégique d’où ont été évacués les rapports de force, les antagonismes ou les lignes de fracture entre nations ».

Ainsi conçues, « les stratégies européennes n’ont pas de mémoire, ni d’aspérité ; elles déroulent des procédures où les objectifs de sécurité et de stabilité ne sont pas vraiment définis et les actions envisagées demeurent très éloignées des réalités du terrain ».

A ce constat il faut enfin ajouter les inévitables divergences entre Etats membres : en effet, « loin de partager une conception commune sur ce que devrait ou pourrait être le rôle de l’Union européenne dans le monde, les États membres nourrissent à ce sujet des vues diamétralement opposées, compte tenu de leur passé ou de leurs influences politique, diplomatique ou économique respectives dans le monde ». Des précisions ?  « Si l’on s’en tient aux seuls “grands” pays européens, leurs positions à l’égard du concept d'”Europe puissance” – car c’est bien de cela qu’il s’agit – demeurent également très divergentes : tantôt hostile (Royaume-Uni), souvent hésitante (Allemagne), de plus en plus ambiguë dans le cas de la France qui s’était pourtant faite dans le passé la championne de cette cause ».

Nous étions donc en 2016 – après la « révolution » de Maïdan en 2014, et Pierre Vimont mentionnait l’Ukraine parmi les « dangers » à venir, des « écueils redoutables ».

L’Union européenne a vu le danger en Ukraine, proposé les Accords de Minsk en 2014 puis en 2015, accords approuvés par le Conseil de sécurité de l’ONU le 15 juillet 2015. Mais, si l’on en croit les aveux de la chancelière allemande Angela Merkel à l’hebdomadaire Die Zeit en décembre 2022 – aveux confirmés par François Hollande -, ces accords, qui devaient mettre fin aux affrontements intra ukrainiens dans le Donbass (14 000 morts de 2014 à 2022), avaient en réalité pour but de « donner du temps à l’Ukraine » pour s’armer. Laquelle « a également utilisé ce temps pour devenir plus forte (…) Début 2015, Poutine aurait facilement pu les envahir ». Quelle réflexion stratégique avait conduit les cosignataires à cette violation inattendue, au moins pour la partie russe, sinon pour les autres Européens ?

Pour Vladimir Poutine, l’affaire est un tournant dans ses relations avec l’UE – avec la France et l’Allemagne : « Franchement, c’était une surprise totale pour moi. C’est décevant ! (…) La confiance est déjà proche de zéro, mais après de telles déclarations, la question de la confiance devient principale. Que pouvons-nous négocier, sur quoi pouvons-nous encore être d’accord ? » (9 décembre 2022).

On sait bien que du côté américain, l’idéologie néoconservatrice, partagée par les Démocrates mais aussi par certains Républicains, poussait à une confrontation avec la Russie – quel qu’en soit le coût pour l’Europe (Victoria Nuland, présente place Maïdan en 2014, le disait sans détour, Fuck the EU ! (3)). Quelle réflexion stratégique a conduit l’Allemagne, puis l’ensemble de l’UE à décider de faire de la Russie son ennemi ? En prenant le risque, en refusant le gaz et les bas prix des contrats longs russes, d’un suicide économique ? Où est la réflexion géopolitique européenne, publique de préférence, qui traite des équilibres de sécurité dans une Europe d’après guerre froide, architecture demandée sans désemparer par une Russie qui se revendiquait comme européenne ? Ou faut-il penser que les Européens, dont la France, ont simplement suivi les néoconservateurs ?

Chacun réfléchira. Quant à la France, nous y reviendrons.

Mais la question se pose bien sûr aujourd’hui remarque Andrew Day, le rédacteur en chef de The American Conservative (4) quant aux « réactions outrées » des deux côtés de l’Atlantique face au plan de paix proposé par Donald Trump, « qualifiant cette proposition de capitulation forcée pour Volodimir Zelensky et de liste de souhaits pour Vladimir Poutine ». Non pas que Volodimir Zelensky ne soit pas en difficulté, n’ayant « peut-être pas la marge de manœuvre nécessaire pour l’accepter, parce que cela risquerait de provoquer une révolte des nationalistes radicaux » – une guerre civile, un bruit qu’Andrew Day a entendu à Kiev le mois dernier. Mais la garantie de la souveraineté de l’Ukraine fait partie du plan, ce qui est essentiel, alors que, admet « une ancienne attachée de presse de Zelensky, Iualia Mendel : ‘‘tout accord ultérieur pour l’Ukraine ne fera qu’empirer la situation, car nous sommes en train de perdre. Nous perdons des vies humaines, des territoires et notre économie’’ ».

Avec une question, qui revient aux carences européennes : « Les « trois grands » de l’Europe – la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne – ont rédigé une « contre-proposition » qui n’est rien d’autre qu’une série de modifications apportées à la proposition américaine, rendant l’accord moins attrayant pour Moscou ou Washington, voire les deux. On peut se demander pourquoi ils n’ont pas élaboré leur propre proposition ou établi des voies diplomatiques avec Moscou » – et quel est leur véritable objectif quant aux équilibres à long terme sur le continent européen.

Quand, pour reprendre un constat de l’ambassadeur Pierre Vimont, « les objectifs de sécurité et de stabilité ne sont pas vraiment définis et les actions envisagées demeurent très éloignées des réalités du terrain ».

En attendant, nous apprend le site américain Axios à l’instant (5), les Etats-Unis et la Russie reprennent des discussions dans les Emirats arabes unis « après que les négociateurs américains ont conclu un accord préliminaire avec l’Ukraine sur un projet de plan de paix ».

Sans les Européens, donc. L’irrationalité a un prix.

Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène du 25 novembre 2025

Notes :

(1) EuroIntelligence, le 25 novembre 2025, Wolfgang Münchau, Stuck (Enlisés)
https://www.eurointelligence.com/

(2) Fondation Schuman, le 16 septembre 2026, Pierre Vimont, Les intérêts stratégiques de l’Union européenne
https://www.robert-schuman.eu/questions-d-europe/0404-les-interets-strategiques-de-l-union-europeenne

(3) Le Monde, le 9 février 2022, Sylvie Kauffmann, Les cinq leçons du « fuck the EU ! » d’une diplomate américaine
https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/02/09/les-cinq-lecons-du-fuck-the-eu-d-une-diplomate-americaine_4363017_3214.html 

 (4) The Americain Conservative, le 25 novembre 2025, Andrew Day, The Dangerous, Unhinged Reaction to Trump’s Ukraine Peace Plan
https://www.theamericanconservative.com/the-dangerous-unhinged-reaction-to-trumps-ukraine-peace-plan/ 

(5) AXIOS, le 25 novembre 2025, Barak Ravid et Colin Demarest, U.S. meets Russia in UAE after “understanding” reached with Ukraine
https://www.axios.com/2025/11/25/us-russia-talks-ukraine-peace-plan-driscoll




Liban – Israël : Un voisinage instable

Cet article est un point de situation avant l’attaque du Hamas du 7 octobre puis celle contre le Hezbollah au Liban par les Israeliens quelques mois plus tard. En le lisant on voit qu’en dehors de la neutralisation du Hezbollah rien n’est réglé sur le problème territorial qui est la clé de la paix entre les deux pays.

Le Liban n’a toujours pas résolu le problème crucial du recouvrement de sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire (cf. PFV n°105 et 106). Car d’une part, le désarmement des camps palestiniens, à peine entamé au printemps 2025, est loin d’être achevé, interdisant aux autorités libanaises d’y intervenir ; d’autre part, le désarmement du Hezbollah prévu par un plan voté l’été dernier par le gouvernement, qui confiait à l’armée libanaise sa mise en œuvre, se heurte à de nombreuses difficultés liées au refus du parti chiite de désarmer, dans le but de résister à l’occupation israélienne de plusieurs territoires libanais dans la région méridionale du pays. Le maintien de ses armes par le Hezbollah est considéré comme un danger existentiel pour Israël dont l’armée multiplie ses attaques quotidiennes sur ces régions majoritairement habitées par des chiites et de nombreux chrétiens . 

Par ailleurs, la perspective de négociations directes entre Israël et le Liban, soutenue par plusieurs États alliés de ce dernier, demeure incertaine.  Pour une meilleure compréhension de la complexité qui caractérise les relations de voisinage entre le Liban et Israël, nous vous proposons ici d’en reprendre plusieurs étapes historiques. 

Le Liban face à la création d’Israël

À la suite du vote du partage de la Palestine, à l’ONU, le 29 novembre 1947, suivi par la proclamation de l’État d’Israël sur l’ensemble de la Palestine, le 14 mai 1948, dont la fondation avait été décidée lors du premier congrès sioniste de Bâle (Suisse) en 1897, les gouvernements des pays voisins ont refusé de reconnaître cette nouvelle entité. Coalisés sous l’appellation Forces armées arabes unifiées (Égypte, Irak, Jordanie, Syrie et Liban), ils déclenchèrent la première guerre arabo-israélienne. Indépendant depuis 1943 et ne disposant que d’une armée embryonnaire (3 000 hommes), le pays du Cèdre n’y participa que faiblement, se contentant de repousser les miliciens sionistes, qui occupèrent cependant une dizaine de villages situés dans sa région méridionale.  Lors de la signature de l’accord d’armistice, qui eut lieu le 23 mars 1949 au poste frontalier de Ras-Naqoura, le lieutenant-colonel Mordechai Makleff, négociateur israélien, déclara : « Israël n’a jamais eu de querelles avec le Liban dans le passé et n’a aucune raison d’en avoir dans l’avenir » (New York Times, 24 mars 1949).  Bien que parrainée par l’ONU et concernant des territoires reconnus internationalement, cette convention ne fixait pas le tracé d’une frontière commune entre les deux pays voisins, n’impliquait aucune reconnaissance réciproque officielle et excluait donc l’établissement de relations diplomatiques. Mais par sa signature, l’État hébreu renonçait aux plans conçus avant 1948 par des représentants de partis sionistes. Ces projets mêlaient des considérations territoriales, économiques et confessionnelles. En voici un aperçu. 

Dans L’Orient-Le Jour (OLJ) du 24 novembre 2023, le journaliste Salah Hijazi cite cette information de l’historien Henry Laurens : « Avant 1948, la droite israélienne avait des vues sur le Liban-Sud ».  De fait, deux partis sionistes, Agoudat Israël (Rassemblement d’Israël) et Tehiya (Renaissance), demandaient l’incorporation au futur État juif de la région méridionale du Liban jusqu’au fleuve Litani, au motif que cette région, constituant le secteur septentrional de la Haute-Galilée historique, était partie intégrante de l’Israël biblique (cf. A. Laurent et A. Basbous, Guerres secrètes au Liban, Gallimard, 1987, p. 157).  Une revendication semblable émanait de l’Agence juive à la même époque, comme cela ressort d’une lettre envoyée par Eliahou Sasson, juif d’Alep (Syrie) et chef du département arabe de cette Agence, à Moshe Sharett, responsable du département politique de ladite Agence. Sasson y privilégiait les motifs confessionnels : « Je recommande d’encourager les éléments qui veulent le partage du Liban. Si un État chrétien y voyait le jour avant la création de l’État juif, nous profiterions de ce précédent pour résoudre le problème de la Palestine » (A. L. et A. B, op. cit., p.165). 

Regards sionistes sur le Liban

Dans L’Orient-Le Jour (OLJ) du 24 novembre 2023, le journaliste Salah Hijazi cite cette information de l’historien Henry Laurens : « Avant 1948, la droite israélienne avait des vues sur le Liban-Sud ». 

De fait, deux partis sionistes, Agoudat Israël (Rassemblement d’Israël) et Tehiya (Renaissance), demandaient l’incorporation au futur État juif de la région méridionale du Liban jusqu’au fleuve Litani, au motif que cette région, constituant le secteur septentrional de la Haute-Galilée historique, était partie intégrante de l’Israël biblique (cf. A. Laurent et A. Basbous, Guerres secrètes au Liban, Gallimard, 1987, p. 157).  Une revendication semblable émanait de l’Agence juive à la même époque, comme cela ressort d’une lettre envoyée par Eliahou Sasson, juif d’Alep (Syrie) et chef du département arabe de cette Agence, à Moshe Sharett, responsable du département politique de ladite Agence. Sasson y privilégiait les motifs confessionnels : « Je recommande d’encourager les éléments qui veulent le partage du Liban. Si un État chrétien y voyait le jour avant la création de l’État juif, nous profiterions de ce précédent pour résoudre le problème de la Palestine » (A. L. et A. B, op. cit., p.165). 

Dès avant la naissance d’Israël, David Ben Gourion, qui en fut le premier chef de gouvernement, avait développé ce projet : « Nous allons conquérir le Liban jusqu’au fleuve Litani, annexer le Sud, créer un État maronite au nord qui signera un traité de paix avec Israël ; les parties non chrétiennes seront annexées par la Syrie ou bien l’on trouvera d’autre arrangements ». Selon son biographe, le député travailliste Michel Bar-Zohar, « impressionné par la fuite des Palestiniens en 1948, Ben Gourion était persuadé qu’un phénomène identique se produirait au Liban. Ainsi vidée de sa composante chiite, cette région aurait été annexée sans problème ». Si, en 1949, le Premier ministre israélien accepta de retirer ses troupes de quatorze villages libanais conquis par Tsahal, c’est parce qu’il croyait Beyrouth prêt à signer un traité de paix et à exploiter conjointement les eaux fluviales du Liban-Sud. En 1967, Ben Gourion renonça toutefois à ce projet, affirmant au général de Gaulle qu’il ne voulait plus un pouce du Liban (A. L. et A. B., op. cit., p. 182 et 184). 

Juifs, Druzes, Chiites et Maronites

Salah Hijazi mentionne d’autres exemples répondant à ces motivations. En 1995, l‘historien israélien Eyal Zisser évoquait le fait que, quelques jours avant la création de leur État, des officiels sionistes s’étaient entretenus avec des figures maronites libanaises pour évoquer la possibilité de voir Beyrouth céder les régions du Sud à Israël, arguant que cela permettrait d’obtenir un équilibre démographique plus favorable aux maronites du Liban (OLJ, op.cit.). 

Les sionistes faisaient souvent valoir le danger que pouvait représenter un État multiconfessionel, avec une importante composante musulmane (religion majoritaire chez les Palestiniens), dans le voisinage immédiat du futur Israël. De fait, bâti sur l’exclusivisme, le sionisme mêle indistinctement deux concepts : le judaïsme (religieux) et la judéité (ethnique). Ses représentants cherchaient donc à obtenir le soutien des communautés libanaises minoritaires. Ils songèrent aux druzes dont la doctrine enseigne que la foi juive leur est plus proche que l’islam et le christianisme (Anouar Yassin, Catéchisme des druzes, 1985), raison pour laquelle dans les années 1930, qu’ils soient de Palestine, de Syrie et du Liban, ces derniers avaient soutenu activement le projet sioniste. Ils songèrent même aux chiites, qui étaient alors privés de leur identité par les pouvoirs sunnites, majoritaires dans la région. 

Leur choix se porta sur les maronites dont l’intelligentsia avait pourtant, au début du XXème siècle, émis des réserves sur le projet sioniste, mais les persécutions antijuives des nazis entraînèrent la bienveillance de cette Église envers le peuple juif. Ainsi, en 1937, lors d’une visite à la synagogue de Wadi Abou-Jamil (Beyrouth), le patriarche Antoine Arida et l’archevêque de Beyrouth, Ignace Moubarak, unirent leurs propos pour rassurer les juifs du Liban. Si en Palestine les Arabes persécutaient les juifs et les chassaient hors de leur territoire, le Liban les accueillerait « comme partie intégrante d’une même nation », ce qui leur valut de vives protestations de la part des musulmans. Renonçant au projet de « foyer national chrétien », l’Église maronite accréditait ainsi le concept plus large de libanisme (cf. A. L. et A. B.,op. cit., p.177). 

Les conflits israélo-palestiniens au Liban

Optant pour une neutralité de facto, le Liban ne participa pas aux autres guerres arabo-israéliennes de 1956, 1967 et 1973, mais il en subit les retombées douloureuses après l’accord du Caire qui lui fut imposé par la Ligue des États arabes en 1969 conférant aux réfugiés palestiniens, nombreux à avoir été accueillis au pays du Cèdre, toute liberté de lancer des opérations militaires contre l’État hébreu. Or, cette disposition contrevenait à l’armistice qui interdisait à chacun des signataires tout acte de guerre ou d’hostilité contre l’autre. Et l’accord prenait soin d’inclure les attaques qui seraient commises par des « forces non régulières » (cf. PFV n° 104). 

C’est sur ce texte que l’État hébreu a fondé sa politique de représailles hors de ses frontières, le plus souvent dirigées contre les positions palestiniennes au Liban-Sud, mais aussi dans la banlieue de Beyrouth et des régions plus lointaines (le Nord et la Bekaa). Ces offensives se sont d’abord produites en 1970, 1972, 1973 et 1974 (il s’agissait là d’actions préventives). Elles se sont développées à partir de 1975, suite au début de la guerre déclenchée par les combattants de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) qui visait les institutions et les populations libanaises (cf. PFV n° 104). Au début de ce conflit, Israël estimait que le modèle libanais est « un pays aux tendances suicidaires » (A. L. et A. B., op. cit., p. 163).

En mars 1978, Tsahal a lancé une offensive d’envergure, atteignant les rives du fleuve Litani. Baptisée « Pierre de Sagesse », elle était destinée à repousser les Palestiniens au nord du fleuve Litani, mais elle visait aussi à créer « une zone de sécurité dans le Liban-Sud en collaboration avec les forces chrétiennes » de l’officier dissident melkite Saad Haddad. Chargé d’interdire l’accès de ce territoire, qu’il a constitué sous le nom d’« État du Liban libre », Haddad s’opposait aussi à la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), composée de 6 000 « casques bleus », chargés d’aider l’État libanais à recouvrer sa souveraineté sur cette région (résolutions 425 et 426 du Conseil de sécurité). Tsahal s’est retirée du secteur en juin de la même année et a été remplacée par une milice appelée « Armée du Liban-Sud » (ALS) commandée par S. Haddad et inféodée à l’État hébreu. 

La paix manquée de 1982

« Pays à visage chrétien », le Liban ne pouvait, sous peine d’être mis au ban du monde arabe, conclure une paix formelle avec Israël tant qu’un État arabe sunnite n’aurait pas franchi le Rubicon. Sans complexe, Beyrouth s’apprêtait à emboîter le pas à l’Égypte en paix avec Israël depuis 1979, mais la Syrie qui occupait son territoire depuis 1976 s’y est opposée en ruinant le projet envisagé en juin 1982 lors de l’offensive israélienne « Paix en Galilée », destinée à anéantir l’OLP et ses bases militaires. En échange de l’aide qu’il accordait à la résistance chrétienne, le Premier ministre Menahem Begin espérait aussi signer un traité de paix avec le Liban comme le laissait entrevoir l’élection de Béchir Gemayel, chef des Forces libanaises, principal mouvement anti-palestinien. Ce sera une paix manquée : ayant succédé à Béchir, assassiné juste après son élection à la tête de l’État, son frère, Amine, refusa de ratifier l’accord israélo-libanais signé le 17 mai 1983 (A.L. et A.B., op. cit., p. 191-223). 

C’est à partir de 1982 que le Hezbollah se révéla au grand jour en s’implantant au Liban-Sud d’où il entreprit la lutte armée à la fois contre Tsahal qui occupait cette région et contre le territoire israélien (cf. PFV n° 101). En 1996, Israël riposta à ces attaques en lançant l’opération « Raisins de la colère », qui se termina avec la signature d’un cessez-le-feu (26 avril 1996) confié à un « groupe de surveillance » formé des Etats-Unis, de la France et de la Syrie. Satisfait, le Premier ministre libanais, Rafic Hariri, déclara : « Le Hezbollah a le droit de combattre les troupes israéliennes dans la zone occupée, mais il n’a absolument pas le droit de tirer une seule roquette vers le territoire israélien » (OLJ, 13 février 2024). 

Quant à Tsahal, elle maintint son occupation du Liban-Sud jusqu’en mai 2000, événement reconnu par l’ONU qui traça alors la démarcation entre les deux pays, appelée « ligne bleue » (7 juin 2 000). Ce retrait n’a pas empêché le Hezbollah de poursuivre ses offensives anti-israéliennes. Le 12 juillet 2006, il lança une offensive contre le nord de l’État hébreu, à laquelle ce dernier riposta. La résolution 1701, adoptée par l’ONU le 11 août 2006 pour mettre fin à cette guerre après plus d’un mois de combats et plus d’un millier de morts, prévoyait « l’établissement, entre la ligne bleue et le Litani, d’une zone d’exclusion de tous personnels armés, biens et armes, autres que ceux déployés dans la zone par le gouvernement libanais et la FINUL ». Elle appelait même Beyrouth « à étendre sa souveraineté sur tout son territoire », ce qui sous-entend le désarmement du parti chiite. 

Autre point important : la résolution prévoyait que « soient délimitées pour de bon les frontières internationales du pays du Cèdre avec ses deux voisins » (art. 10). Cette clause, restée lettre morte, permet au Hezbollah de ne pas rendre ses armes au motif qu’une partie  du territoire libanais est toujours sous occupation. Et cela permet à Israël de justifier son occupation de cinq points stratégiques au Liban-Sud (PFV n° 106). 

Le 8 octobre 2023, au lendemain du massacre anti-juif commis par le parti islamiste palestinien Hamas, rejoint par le Hezbollah, tout était donc prêt pour la reprise d’une guerre dont on ne voit pas encore la fin malgré la perspective de négociations israélo-libanaises encouragées par certains États alliés du pays du Cèdre.

Ces deux questions seront au programme de la Petite Feuille Verte n° 108.

Annie LAURENT
Déléguée générale de CLARIFIER
Source : clarifierassociation@gmail.com
La petite feuille verte n°107
Novembre 2025




Géopolitique : Impasse stratégique américaine en Eurasie ?

La constitution d’une alliance en Eurasie (Heartland) est une menace, décrite par le géographe Harold Mackinder dès 1903, pour la puissance de la mer qu’est l’Empire britannique. Cette masse continentale est historiquement le foyer de multiples et puissantes civilisations. L’émergence d’un ensemble politique, économique, militaire fort peut, selon lui, menacer le Royaume-Uni, puissance maritime dont l’économie repose sur les débouchés qu’offre le continent eurasiatique. Deux États occupent une place majeure sur ce continent : l’Allemagne pour sa puissance industrielle, technologique et financière, et la Russie pour son immensité et ses réserves considérables de matières premières et énergétiques. Tout rapprochement entre ces deux États constitue une menace majeure pour la puissance maritime britannique.

Lorsque les États-Unis des Treize colonies eurent fini de se constituer, sur le continent nord-américain, un vaste empire territorial dont ils tireront les ressources pour hisser leur économie à la première place mondiale, ils deviennent une puissance maritime tournée vers le marché eurasiatique et vers la domination des mers pour sécuriser leur commerce[1]. Les États-Unis nouvellement créés vont alors progressivement supplanter la puissance navale britannique.

La stratégie américaine de contrôle du Rimland

Ils adhèrent, pour leur propre compte, à l’analyse de Mackinder reformulée par l’Américain Nicholas Spykman et enrichie de réponses. Spykman souligne le rôle que jouent les franges maritimes de l’Eurasie (Rimland) dans la défense de la puissance mondiale américaine contre le Heartland, dès lors que les États-Unis peuvent les contrôler. À partir de 1917, la création puis l’expansion territoriale continue de l’Union soviétique, et sa volonté d’impérialisme politique avec la création du Komintern et sa mission d’endoctrinement. « « Allez aux masses ! » tel est le cri de guerre que le troisième Congrès lance aux communistes de tous les pays ! Préparez-vous aux grands combats ! » confirme cette menace et en font un ennemi déclaré de la démocratie américaine. La mise sous tutelle des démocraties populaires de l’Est européen (1945), la bombe nucléaire soviétique (1949), la création du pacte de Varsovie et le ralliement de la Chine au communisme (1949) donnent une puissance inégalée au Heartland.

Les États-Unis sont alors à la manœuvre pour mettre en œuvre une stratégie de contrôle voire de saisie de ces espaces. Stratégie du containment (doctrine Truman – 12 mars 1947) sous-tendue par l’idée que, si les pays d’Eurasie et leurs vastes potentiels de puissance étaient réunis sous un même pouvoir politique, les « perspectives de survie des États-Unis en tant que nation libre deviendraient très réduites[2] ».

En 1997, Zbigniew Brezinski propose une stratégie destinée à assurer la pérennité de l’hégémonie américaine sur le monde[3]. L’Union soviétique s’est effondrée, les États-Unis sont désormais une hyperpuissance incontestée selon les termes d’Hubert Védrine, mais pour Brezinski, la Russie reste le « trou noir » qu’il s’agit d’une part d’isoler en utilisant l’Europe de l’Ouest comme « tête de pont de la démocratie » et d’autre part de contenir dans ses choix d’alliances et de lui interdire de déboucher sur le Rimland. Il montre aussi que l’Ukraine est indispensable à la Russie pour être un empire et qu’il faut donc l’arracher aux griffes russes. Or, pour la Russie, même affaiblie, voire même surtout affaiblie, la neutralité de l’Ukraine est non négociable.

Brezinski précise : « Même si une alliance stratégique solide de la Russie avec la Chine ou avec l’Iran a peu de chances des se concrétiser, l’Amérique doit éviter de détourner Moscou de son meilleur choix géopolitique[4] ».

Le « meilleur choix géopolitique » est pour lui un rapprochement de la Russie avec l’Occident aux conditions qu’elle mette en œuvre un processus de démocratisation de ses institutions et de libéralisation de son économie. Dès lors, la Russie abandonnerait sa politique impérialiste et le danger de voir se reformer un grand ensemble politique au cœur de l’Eurasie serait écarté.

L’URSS, puis la Russie sont continument la première préoccupation des États-Unis, comme le reflètent la récurrence et la portée des citations dans les stratégies de défense nationale (National Defense Strategy) depuis 1977, quel que soit le contexte soviéto-russe. À partir de George H.W. Bush, émerge en parallèle la volonté de promouvoir la démocratie et les droits humains, une autre façon de désigner la Russie comme un danger pour la démocratie, et une justification au soutien des mouvements d’opposition à l’empire du Heartland et des pays de ses franges maritimes. Commence la période des « révolutions de couleur », des projets d’élargissement de l’OTAN vers l’est et des interventions dans le monde au nom du « devoir d’ingérence », dans lesquelles les États-Unis jouent souvent un rôle en coulisse.

Les États-Unis ont donc mis en œuvre la stratégie proposée par Brzezinski pour contenir la Russie, selon toutes les lignes d’action proposées, jusqu’à la manière forte via l’Ukraine afin de voir « la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine ». Mais avec certainement un manque de prudence et de doigté dans la mise en œuvre.

Car de tous les conseils qu’a donnés Brezinski, le plus important est « […] l’Amérique doit éviter de détourner Moscou de son meilleur choix géopolitique ». Et de fait, la stratégie américaine n’a pas réussi à orienter la Russie vers la démocratie et le marché, et pire encore elle l’a poussée vers la Chine.

L’affrontement Russie contre États-Unis

Dans son discours lors de la conférence sur la sécurité de Munich en février 2007, Vladimir Poutine expose son analyse des problèmes de sécurité internationale, les buts qu’il poursuit et les moyens qu’il utiliserait pour les mettre en œuvre s’il n’arrivait pas à ses fins par la diplomatie. Il porte l’accusation directement sur les États-Unis « […] certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines : dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres États. À qui cela peut-il convenir ? ». 

Objectif politique et stratégie afférente sont contenus dans cette phrase : contester l’hégémonie globale américaine et pour cela rassembler autour de lui tous ceux à qui la « situation ne convient pas ».

Et l’on voit la Russie abandonner ses tentatives de rapprochement avec l’Occident pour créer un réseau d’alliances avec des pays hostiles, ouvertement ou secrètement, à la suprématie américaine. Elle met sur pied l’Organisation de coopération de Shanghai en 2001. Elle crée avec trois autres grands pays les BRIC (dont le premier sommet des chefs d’État en 2009 était à Ekaterinbourg), ils sont maintenant neuf et bien d’autres frappent à la porte. Elle approfondit la coopération avec la Chine commencée par le traité d’amitié de 2001 et scellée par la proclamation d’une « amitié sans limite », le 4 février 2022, peu avant que la Russie ne lance ses troupes sur l’Ukraine. Et, au fil de cette guerre, elle renforce ses alliances avec la Corée du Nord et l’Iran qui lui livrent armes et munitions, tout comme la Chine. Chine qui de plus sert de pays relai, vers l’Occident et le monde, pour les exportations russes mises sous embargo par l’Occident.

Un rapide coup d’œil sur une carte montre l’étendue de cet espace de connivence au sein du Heartland, bien plus grand, bien plus puissant que l’Eurasie germano-russe craint par Harold Mackinder et Nicholas Spykman. Il est composé de trois puissances nucléaires, plus une en devenir ; il a de vastes ressources naturelles et énergétiques ; une immense population ; des capacités technologiques et industrielles. Certes, dans cet ensemble, Moscou peut être dominé par la Chine, c’est ce que beaucoup d’analystes soulignent, ou plutôt espèrent. Mais Vladimir Poutine a choisi en connaissance de cause. Avant d’être avalé par la Chine, si cela advient, il veut renverser les règles établies par les États-Unis, et il arrive à rassembler de plus en plus de pays à qui « cela ne convient pas ».

Le boulet de la guerre en Ukraine

Les États-Unis se sont mis dans une impasse en suivant la recommandation de Brezinski qui voyait dans l’Ukraine l’instrument de puissance de la Russie, et donc le centre de gravité à affaiblir. Alors que, avant de donner son assaut, la Russie a méthodiquement construit d’autres pivots en Asie et dans le monde, les États-Unis se sont concentrés sur l’affaiblissement de la Russie et ils ont fait de l’Ukraine le pivot de leur stratégie de containment de la Russie.

Un pivot qu’ils ont bien du mal à défendre aujourd’hui et qui, plus grave encore, contribue à lancer la dynamique d’un Heartland eurasiatique extrêmement menaçant et en consolidation depuis la guerre en Ukraine. La question qui doit tarauder les États-Unis voyant le drame arriver est : Comment sortir de cette impasse ukrainienne ? Et de façon plus pressante, comment casser le Heartland en construction ?

Les deux priorités stratégiques, parce que vitales sur le long terme, sont de casser l’alchimie sino-russe et de reprendre le contrôle d’un monde qui s’organise dans l’opposition comme le montre la dynamique des BRICS.

Dans ce schéma, le soutien à l’Ukraine est tout à la fois une nécessité pour démontrer la fiabilité des États-Unis à « la défense des démocraties alliées » et un boulet qui pèse d’autant plus lourd qu’il resserre les alliances au cœur du Heartland et que les capacités de combat ukrainiennes ne cessent de s’éroder.

L’actuelle administration ne peut que poursuivre sur sa lancée, d’autant plus qu’il ne lui reste que deux mois de pouvoir[5].

La prochaine administration, avec un président sans état d’âme mais affirmant vouloir défendre les intérêts des États-Unis et éviter les guerres, parait plus disposée à se concentrer sur les deux priorités stratégiques citées précédemment et à prendre ses distances avec la politique d’affaiblissement de la Russie via l’Ukraine. À l’Europe de soutenir l’Ukraine, avec des armements américains, puisque l’industrie européenne de défense est insuffisante. Aux États-Unis de renouer les liens avec un monde en décomposition pour y retrouver sa place.

Jean-Claude Allard
Chercheur associé à l’IRIS
18 novembre 2024
https://www.iris-france.org/

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[1] Serge Ricard, Theodore Roosevelt et l’Amérique impériale (Presses universitaires de Rennes, 2016)
[2] « Between the United States and the USSR there are in Europe and Asia areas of great potential power which if added to the existing strength of the Soviet world would enable the latter to become so superior in manpower, resources and territory that the prospect for the survival of the United States as a free nation would be slight. »   Department of State of Washington, Foreign Relations of the United States – 1948 General ; The United Nations, « Report by the National Security Council on the Position of the United States with Respect to Soviet-Directed World Communism » (Washington : United States Government Printing Office, 1976), Volume I, Partie 2.
[3] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier (Pluriel, Éditions Bayard, 1997)
[4] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier (Pluriel, Éditions Bayard, 1997)
[5] La décision prise le 17 novembre 2024 d’autoriser les frappes dans la profondeur russe qui auront peu d’impact opérationnel est surtout une tentative de déstabiliser le pouvoir russe.




Souveraineté stratégique européenne : Montée en puissance de NanoXplore

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
DU MINISTÈRE DES ARMÉES ET DES ANCIENS COMBATTANTS

NanoXplore lève 20 millions d’euros auprès du Fonds innovation défense et de MBDA au service de la souveraineté stratégique européenne

  • MBDA et le Fonds innovation défense entrent au capital de NanoXplore, champion français et acteur de la souveraineté électronique européenne.
  • NanoXplore, entreprise française de haute technologie est spécialisée dans la conception de puces électroniques de haute fiabilité pour les marchés du spatial, de la défense et de l’avionique.

Cette opération marque une étape pour NanoXplore et inscrit son positionnement au cœur de la souveraineté électronique européenne. Les moyens mobilisés permettront à l’entreprise d’accélérer sa diversification vers la défense, avec le développement de produits spécifiquement orientés sécurité, et de soutenir une stratégie de croissance externe ciblée en Europe.

Entreprise française familiale indépendante créée en 2013, les circuits de NanoXplore sont déjà embarqués dans de nombreux programmes spatiaux tels que Galileo et Copernicus et constituent une alternative souveraine aux composants non européens.

NanoXplore s’appuie sur une supply chain 100 % européenne, notamment pour la fabrication des puces, ce qui en fait un acteur clé de la volonté de souveraineté européenne. Cette maîtrise de la chaîne de valeur, de la conception au produit final, répond aux enjeux de sécurité, de résilience et d’autonomie technologique des secteurs du spatial et de la défense, et contribue au renforcement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne.

Ces 20 millions d’euros levés poursuivent un double objectif :

D’une part, accélérer la diversification de NanoXplore du spatial vers la défense en développant une nouvelle génération de composants spécifiquement orientés pour ces usages (FPGA sécurisés, très basse consommation) et en adaptant les technologies existantes aux besoins des systèmes terrestres, aériens et navals.

D’autre part, soutenir une stratégie de croissance en Europe, via des acquisitions stratégiques de sociétés et d’expertises complémentaires, pour élargir le portefeuille de produits et consolider la base industrielle européenne en microélectronique critique.

L’arrivée conjointe du Fonds innovation défense et de MBDA au capital de NanoXplore traduit une convergence d’intérêts autour d’une ambition commune : accompagner l’entreprise dans son changement d’échelle au service de la souveraineté technologique stratégique européenne. 

L’Ingénieur général de l’armement Patrick Aufort, directeur de l’Agence innovation de défense (AID) souligne 

« Je me félicite de la participation du Fonds innovation défense à la croissance de cet acteur stratégique, qui accélérera le développement de composants clés pour notre souveraineté. Cet engagement s’inscrit dans la vocation du fonds, qui soutient et accompagne des acteurs innovants de taille critique, tant au niveau français qu’européen. Les technologies duales de NanoXplore, applicables aussi bien dans les domaines civil que militaire, sont particulièrement pertinentes pour le secteur de la défense. »

Édouard Lepape, directeur général de NanoXplore, déclare : « Avec l’entrée de MBDA et de Bpifrance à notre capital, NanoXplore franchit une nouvelle étape de son développement. En tant qu’entreprise française indépendante, nous avons démontré qu’il était possible de concevoir et de produire en Europe des puces électroniques très avancées à l’état de l’art. Cette levée de fonds va nous permettre d’aller plus loin : accélérer notre diversification vers la défense avec des produits spécifiquement conçus pour ces marchés, tout en poursuivant une stratégie d’acquisitions ciblées en Europe. Notre ambition est claire : faire de NanoXplore l’acteur de référence de la souveraineté électronique européenne. »

Nicolas Berdou, Directeur d’investissement du Fonds Innovation Défense chez Bpifrance, ajoute :« Cette prise de participation s’inscrit pleinement dans la stratégie du Fonds Innovation Défense. NanoXplore incarne parfaitement ce que nous cherchons à soutenir : une PME française innovante qui maîtrise des technologies critiques pour notre souveraineté. Leur approche ‘ITAR free’ avec une supply chain 100% européenne répond aux enjeux stratégiques de notre base industrielle et technologique de défense. En accompagnant la croissance de ce champion technologique, sa diversification du spatial vers la défense et sa stratégie de croissance européenne, nous contribuons à renforcer l’autonomie technologique de l’Europe. 

À propos du Fonds innovation défense et de Bpifrance

Créé en 2021 à l’initiative de l’AID et géré par Bpifrance, le Fonds innovation défense soutient la croissance et le développement d’entreprises innovantes dont les technologies duales présentent un intérêt particulier pour le secteur de la défense. Ce soutien est réalisé par des investissements en fonds propres et quasi-fonds propres et contribue ainsi à l’émergence de nouveaux acteurs de taille critique au niveau français et européen. 

Les investissements en fonds propres de Bpifrance sont opérés par Bpifrance Investissement. Bpifrance finance les entreprises à chaque étape de leur développement en crédit, en garantie et en fonds propres. Bpifrance les accompagne dans leurs projets d’innovation et à l’international et assure aussi leur activité d’export à travers une large gamme de produits. Conseil, université, mise en réseau et programme d’accélération à destination des startups, des PME et des ETI font également partie de l’offre proposée aux entrepreneurs.

Ministère des Armées et des Anciens combattants
19 décembre 2025




Nouvelle revue “Services Spéciaux” : Menaces

Nous avons décidé d’axer ce numéro sur les menaces qui nous entourent. Restées longtemps diffuses ou mal perçues, elles apparaissent aujourd’hui à tous nos concitoyens dans leur multiplicité. Les menaces économiques, financières, technologiques ou numériques font quotidiennement la une de nos médias. Les menaces physiques et culturelles, qu’elles soient islamistes ou de mafias en tous genres, créent un climat d’insécurité qui a quitté les grandes villes pour pénétrer la France profonde. Il s’y ajoute les menaces cognitives issues d’une inculture croissante, des messages pernicieux circulant sur les réseaux sociaux, et des informations biaisées de cette pensée unique qui élargit le fossé entre l’élite et le reste de la population.

Alain JUILLET
Président AASSDN
Décembre 2025