Eloge funèbre du Commandant Hélie de Saint-Marc

Discours prononcé le vendredi 30 août 2013 à Lyon par le Général d’armée (2s) Bruno Dary
ancien Gouverneur militaire de Paris

Mon Commandant,
Mon ancien,

Ils sont là, ils sont tous présents, qu’ils soient vivants ou disparus, oubliés de
l’histoire ou célèbres, croyants, agnostiques ou incroyants, souffrant ou en pleine
santé, jeunes soldats ou anciens combattants, civils ou militaires, ils sont tous présents,
si ce n’est pas avec leur corps, c’est par leur coeur ou par leur âme ! Tous ceux
qui, un jour, ont croisé votre chemin, ou ont fait avec vous une partie de votre route
ou plutôt de votre incroyable destinée, sont regroupés autour de vous : les lycéens de
Bordeaux, les résistants du réseau Jade Amicol, les déportés du camp de Langenstein,
vos frères d’armes, vos légionnaires que vous avez menés au combat, ceux qui sont
morts dans l’anonymat de la jungle ou l’indifférence du pays, les enfants de Talung
que vous avez dû laisser derrière vous, les harki abandonnés puis livrés aux mains du
FLN ! Je n’oublie pas vos parents et votre famille, qui ont partagé vos joies et vos
épreuves : il faut ajouter à cette longue liste les jeunes générations qui n’ont connu
ni la Guerre de 40 ni l’Indochine, pas plus que l’Algérie, mais qui ont dévoré vos
livres, qui vous ont écouté et que vous avez marqués profondément ! Cette liste ne
serait pas complète, si n’était pas évoquée la longue cohorte des prisonniers, des
déchus, des petits et des sans-grades, les inconnus de l’histoire et des media, ceux
que vous avez croisés, écoutés, respectés, défendus, compris et aimés et dont vous
avez été l’avocat. Eux tous s’adressent à vous aujourd’hui, à travers ces quelques
mots et, comme nous en étions convenus la dernière fois que nous nous sommes vus
et embrassés chez vous, je ne servirai que d’interprète, à la fois fidèle, concis et surtout
sobre. Aujourd’hui, Hélie, notre compagnon fidèle, c’est vous qui nous quittez,
emportant avec vous vos souvenirs et surtout vos interrogations et vos mystères ;
vous laissez chacun de nous, à la fois heureux et fier de vous avoir rencontré mais
triste et orphelin de devoir vous quitter. Vous laissez surtout chacun de nous, seul
face à sa conscience et face aux interrogations lancinantes et fondamentales qui ont
hanté votre vie, comme elles hantent la vie de tout honnête homme, qui se veut à la
fois homme d’action et de réflexion, et qui cherche inlassablement à donner un sens
à son geste ! Parmi tous ces mystères, l’un d’eux ne vous a jamais quitté. Il a même
scandé votre vie ! C’est celui de la vie et de la mort. Car qui d’autres mieux que
vous, aurait pu dire, écrire, prédire ou reprendre à son compte ce poème d’Alan
Seeger, cet Américain, à la fois légionnaire et poète, disparu à 20 ans dans la tourmente
de 1916 : “ j’ai rendez-vous avec la mort ” ? C’est à 10 ans que vous avez
votre premier rendez-vous avec la mort, quand gravement malade, votre maman
veille sur vous, nuit et jour ; de cette épreuve, vous vous souviendrez d’elle, tricotant
au pied de votre lit et vous disant : “ Tu vois Hélie, la vie est ainsi faite comme
un tricot : il faut toujours avoir le courage de mettre un pied devant l’autre, de
toujours recommencer, de ne jamais s’arrêter, de ne jamais rien lâcher ! ”. Cette
leçon d’humanité vous servira et vous sauvera quelques années plus tard en camp de
concentration. Votre père, cet homme juste, droit et indépendant, qui mettait un point
d’honneur durant la guerre à saluer poliment les passants marqués de l’étoile jaune,
participera aussi à votre éducation ; il vous dira notamment de ne jamais accrocher
votre idéal, votre “ étoile personnelle ” à un homme, aussi grand fût-il ! De l’époque
de votre jeunesse, vous garderez des principes stricts et respectables, que les aléas de
la vie ne vont pourtant pas ménager ; c’est bien là votre premier mystère d’une éducation
rigoureuse, fondée sur des règles claires, simples et intangibles, que la vie va
vous apprendre à relativiser, dès lors qu’elles sont confrontées à la réalité ! Puis, à
20 ans, vous aurez votre deuxième rendez-vous avec la mort ! Mais cette fois-ci, vêtu
d’un méchant pyjama rayé, dans le camp de Langenstein. Deux ans de déportation
mineront votre santé et votre survie se jouera à quelques jours près, grâce à la libération
du camp par les Américains. Mais votre survie se jouera aussi par l’aide fraternelle
d’un infirmier français qui volait des médicaments pour vous sauver d’une
pneumonie, puis celle d’un mineur letton, qui vous avait pris en affection et qui chapardait
de la nourriture pour survivre et vous aider à supporter des conditions de vie
et de travail inhumaines. En revanche, vous refuserez toujours de participer à toute
forme d’emploi administratif dans la vie ou l’encadrement du camp d’internement,
ce qui vous aurait mis à l’abri du dénuement dans lequel vous avez vécu. Vous y
connaîtrez aussi la fraternité avec ses différentes facettes : d’un côté, celle du compagnon
qui partage un quignon de pain en dépit de l’extrême pénurie, du camarade
qui se charge d’une partie de votre travail malgré la fatigue, mais de l’autre, les rivalités
entre les petites fraternités qui se créaient, les cercles, les réseaux d’influence,
les mouvements politiques ou les nationalités… Mystère, ou plutôt misère, de
l’homme confronté à un palier de souffrances tel qu’il ne s’appartient plus ou qu’il
perd ses références intellectuelles, humaines et morales ! Vous avez encore eu rendez-
vous avec la mort à 30 ans, cette fois, à l’autre bout du monde, en Indochine.
Vous étiez de ces lieutenants et de ces capitaines pour lesquels de Lattre s’était
engagé jusqu’à l’extrême limite de ses forces, comme sentinelles avancées du monde
libre face à l’avancée de la menace communiste. D’abord à Talung, petit village à la
frontière de Chine, dont vous avez gardé pieusement une photo aérienne dans votre
bureau de Lyon. Si les combats que vous y avez menés n’eurent pas de dimension
stratégique, ils vous marquèrent profondément et définitivement par leur fin tragique
: contraint d’abandonner la Haute région, vous avez dû le faire à Talung, sans
préavis ni ménagement ; ainsi, vous et vos légionnaires, quittèrent les villageois, en
fermant les yeux de douleur et de honte ! Cette interrogation de l’ordre que l’on exécute
en désaccord avec sa conscience vous hantera longtemps, pour ne pas dire toujours
! Plus tard à la tête de votre compagnie du 2e Bataillon étranger de
parachutistes, vous avez conduit de durs et longs combats sous les ordres d’un chef
d’exception, le chef d’escadron Raffalli ; Nhia Lo, la Rivière Noire, Hoa Binh,
Nassan, la Plaine des Jarres. Au cours de ces moments, à l’instar de vos compagnons
d’armes ou de vos aînés, vous vous sentiez invulnérables ; peut-être même vous sentiez-
vous tout permis, parce que la mort était votre plus proche compagne : une balle
qui vous effleure à quelques centimètres du coeur, votre chef qui refuse de se baisser
devant l’ennemi et qui finit par être mortellement touché ; Amilakvari et Brunet de
Salrigné vous avaient montré le chemin, Segrétain, Hamacek, Raffalli et plus tard
Jeanpierre, Violès, Bourgin, autant de camarades qui vous ont quitté en chemin.
Parmi cette litanie, on ne peut oublier votre fidèle adjudant d’unité, l’adjudant
Bonnin, qui vous a marqué à tel point que, plus tard, vous veillerez à évoquer sa personnalité
et sa mémoire durant toutes vos conférences ! Et avec lui, se joignent tous
vos légionnaires, qui ont servi honnêtes et fidèles, qui sont morts dans l’anonymat
mais face à l’ennemi, et pour lesquels vous n’avez eu le temps de dire qu’une humble
prière. Tel est le mystère de la mort au combat, qui au même moment frappe un compagnon
à vos côtés et vous épargne, pour quelques centimètres ou une fraction de
seconde ! Dix ans plus tard, vous aurez encore rendez-vous avec la mort ! Mais cette
fois-ci, ce ne sera pas d’une balle perdue sur un champ de bataille, mais de 12 balles
dans la peau, dans un mauvais fossé du Fort d’Ivry. En effet, vous veniez d’accomplir
un acte grave, en vous rebellant contre l’ordre établi et en y entraînant derrière
vous une unité d’élite de légionnaires, ces hommes venus servir la France avec honneur
et fidélité. Or, retourner son arme contre les autorités de son propre pays reste
un acte très grave pour un soldat ; en revanche, le jugement qui sera rendu – 10 ans
de réclusion pour vous et le sursis pour vos capitaines – montre qu’en dépit de toutes
les pressions politiques de l’époque, en dépit des tribunaux d’exception et en dépit
de la rapidité du jugement, les circonstances atténuantes vous ont été reconnues.
Elles vous seront aussi reconnues cinq ans après, quand vous serez libéré de prison,
comme elles vous seront encore reconnues quelques années plus tard quand vous
serez réhabilité dans vos droits ; elles vous seront surtout reconnues par la nation et
par les media à travers le succès éblouissant de vos livres, celui de vos nombreuses
conférences et par votre témoignage d’homme d’honneur. Ces circonstances atténuantes
se transformeront finalement en circonstances exceptionnelles, lorsque, 50
ans plus tard, en novembre 2011, le Président de la République en personne vous élèvera
à la plus haute distinction de l’Ordre de la Légion d’honneur ; au cours de cette
cérémonie émouvante, qui eut lieu dans le Panthéon des soldats, nul ne saura si l’accolade
du chef des armées représentait le pardon du pays à l’un de ses grands soldats
ou bien la demande de pardon de la République pour avoir tant exigé de ses soldats
à l’époque de l’Algérie. Le pardon, par sa puissance, par son exemple et surtout par
son mystère, fera le reste de la cérémonie !… Aujourd’hui, vous nous laissez
l’exemple d’un soldat qui eut le courage, à la fois fou et réfléchi, de tout sacrifier
dans un acte de désespoir pour sauver son honneur ! Mais vous nous quittez en
sachant que beaucoup d’officiers ont aussi préservé leur honneur en faisant le choix
de la discipline. Le mot de la fin, si une fin il y a, car la tragédie algérienne a fait couler
autant d’encre que de sang, revient à l’un de vos contemporains, le Général de
Pouilly qui, au cours de l’un des nombreux procès qui suivirent, déclara, de façon
magistrale et courageuse, devant le tribunal : “ Choisissant la discipline, j’ai également
choisi de partager avec la Nation française la honte d’un abandon… Et pour
ceux qui, n’ayant pas pu supporter cette honte, se sont révoltés contre elle, l’Histoire
dira sans doute que leur crime est moins grand que le nôtre ” ! Et puis, quelque vingt
ans plus tard, alors que, depuis votre sortie de prison, vous aviez choisi de garder le
silence, comme seul linceul qui convienne après tant de drames vécus, alors que vous
aviez reconstruit votre vie, ici même à Lyon, vous êtes agressé un soir dans la rue par
deux individus masqués, dont l’un vous crie, une fois que vous êtes à terre : “ Taistoi
! On ne veut plus que tu parles ! ” Cette agression survenait après l’une de vos
rares interventions de l’époque ; elle agira comme un électrochoc et vous décidera
alors à témoigner de ce que vous avez vu et vécu à la pointe de tous les drames qui
ont agité la France au cours du XXe siècle. Ainsi, au moment où vous comptiez
prendre votre retraite, vous allez alors commencer une troisième carrière d’écrivain
et de conférencier. Alors que le silence que vous aviez choisi de respecter vous laissait
en fait pour mort dans la société française, ce nouvel engagement va vous redonner
une raison de vivre et de combattre ! Toujours ce mystère de la vie et de la mort !
Au-delà des faits et des drames que vous évoquerez avec autant d’humilité que de
pudeur, vous expliquerez les grandeurs et les servitudes du métier des armes et plus
largement de celles de tout homme. A l’égard de ceux qui ont vécu les mêmes
guerres, vous apporterez un témoignage simple, vrai, poignant et dépassionné pour
expliquer les drames vécus par les soldats qui, dans leur prérogative exorbitante de
gardiens des armes de la cité et de la force du pays, sont en permanence confrontés
aux impératifs des ordres reçus, aux contraintes de la réalité des conflits et aux exigences
de leur propre conscience, notamment quand les circonstances deviennent
exceptionnellement dramatiques. A l’égard des jeunes générations, qui n’ont pas
connu ces guerres, ni vécu de telles circonstances, mais qui vous ont écouté avec ferveur,
vous avez toujours évité de donner des leçons de morale, ayant vous-même trop
souffert quand vous étiez jeune des tribuns qui s’indignaient sans agir, de ceux qui
envoyaient les jeunes gens au front en restant confortablement assis, ou de notables
dont la prudence excessive servait d’alibi à l’absence d’engagement. Vous êtes ainsi
devenu une référence morale pour de nombreux jeunes, qu’ils fussent officiers ou
sous-officiers ou plus simplement cadres ou homme de réflexion. Puis dans les dernières
années de votre vie, vous avez aussi eu plusieurs rendez-vous avec la mort, car
votre “ carcasse ” comme vous nous le disiez souvent, finissait par vous jouer des
tours et le corps médical, avec toute sa compétence, sa patience et son écoute, ne pouvait
plus lutter contre les ravages physiques des années de déportation, les maladies
contractées dans la jungle indochinoise et les djebels algériens, les conséquences des
années de campagnes, d’humiliation ou de stress. Pourtant, vous avez déjoué les pronostics
et vous avez tenu bon, alors que vous accompagniez régulièrement bon
nombre de vos frères d’armes à leur dernière demeure ! Là encore, le mystère de la
vie et de la mort vous collait à la peau. Et puis, aujourd’hui, Hélie, notre ami, vous
êtes là au milieu de nous ; vous, l’homme de tous les conflits du XXe siècle, vous
vous êtes endormi dans la paix du Seigneur en ce début du XXIe siècle, dans votre
maison des Borias que vous aimiez tant, auprès de Manette et de celles et ceux qui
ont partagé l’intimité de votre vie. Mais, Hélie, êtes-vous réellement mort ? Bien sûr,
nous savons que nous ne croiserons plus vos yeux d’un bleu indéfinissable ! Nous
savons que nous n’écouterons plus votre voix calme, posée et déterminée ! Nous
savons aussi que lors de nos prochaines étapes à Lyon seule Manette nous ouvrira la
porte et nous accueillera ! Nous savons aussi que vos écrits sont désormais achevés !
Mais, Hélie, à l’instar de tous ceux qui sont ici présents, nous avons envie de nous
écrier, comme cet écrivain français : “ Mort, où est ta victoire ? ” Mort, où est ta
victoire, quand on a eu une vie aussi pleine et aussi intense, sans jamais baisser les
bras et sans jamais renoncer ? Mort, où est ta victoire, quand on n’a cessé de frôler
la mort, sans jamais chercher à se protéger ? Mort, où est ta victoire, quand on a toujours
été aux avant-gardes de l’histoire, sans jamais manquer à son devoir ? Mort, où
est ta victoire, quand on a su magnifier les valeurs militaires jusqu’à l’extrême limite
de leur cohérence, sans jamais faillir à son honneur ? Mort, où est ta victoire, quand
on s’est toujours battu pour son pays, que celui-ci vous a rejeté et que l’on est toujours
resté fidèle à soi-même ? Mort, où est ta victoire, quand après avoir vécu de
telles épreuves, on sait rester humble, mesuré et discret ? Mort, où est ta victoire,
quand son expérience personnelle, militaire et humaine s’affranchit des époques, des
circonstances et des passions et sert de guide à ceux qui reprendront le flambeau ?
Mort, où est ta victoire, quand après avoir si souvent évoqué l’absurde et le mystère
devant la réalité de la mort, on fait résolument le choix de l’Espérance ? Hélie, notre
frère, toi qui a tant prôné l’Espérance, il me revient maintenant ce vieux chant scout
que tu as dû chanter dans ta jeunesse et sans doute plus tard, et que tous ceux qui sont
présents pourraient entonner : “ Ce n’est qu’un au revoir, mon frère ! Ce n’est qu’un
au revoir ! Oui, nous nous reverrons Hélie ! Oui, nous nous reverrons ” ! Oui,
Hélie, oui, nous nous reverrons à l’ombre de Saint Michel et de Saint Antoine, avec
tous tes compagnons d’armes, en commençant par les plus humbles, dans un monde
sans injure, ni parjure, dans un monde sans trahison, ni abandon, dans un monde sans
tromperie, ni mesquinerie, dans un monde de pardon, d’amour et de vérité ! A Dieu,
Hélie… A Dieu, Hélie et surtout merci ! Merci d’avoir su nous guider au milieu des
“ champs de braise ! ”.

En savoir plus sur Hélie de Saint-Marc




Extrait du Bulletin : Roger Lafont ( Verneuil ) et ” Saga Verneuil (2) “

Introduction du Colonel Paul PAILLOLE

” La Saga VERNEUIL ” (2) , par le Colonel Paul BERNARD

Qui mieux que nombre des membres de notre Association pourrait apporter le témoignage d’événements vécus ou le fruit de leurs recherches, cette rubrique leur est ouverte sans exclure évidemment les signatures qui voudront bien nous confier leurs travaux. 

Dans le Bulletin N° 155 du 3° trimestre 1992, nous avons publié les souvenirs du Colonel Bernard qui fut l’un des plus intimes collaborateurs du Colonel Roger Lafont, le prestigieux Verneuil, chef de notre réseau de Contre-espionnage clandestin (T.R.) d’août 1942 à 1945, puis patron incontesté et respecté du Service 23 du S.D.E.C.E.

Sous le titre « La Saga Verneuil », le Colonel Bernard expose les conditions difficiles dans lesquelles Lafont prit la tête de notre réseau de C.E. et l’œuvre accomplie avec une maîtrise exceptionnelle.

Cette maîtrise était, certes, inspirée par une nature pondérée, prudente, douée d’un instinct infaillible et d’une force de caractère peu commune, mais aussi par une expérience de la recherche et de l’espionnage, acquise bien avant la 2e guerre mondiale. Sa technique du Contre-espionnage rodée face à l’Abwehr dans les années trente, valurent à Lafont une  réputation « flatteuse » Outre-rhin mais aussi un dossier épais de la police allemande concluant au danger qu’il représentait et à la nécessité de le neutraliser. 

C’est cette antériorité dans le métier, que le Colonel Bernard évoque pour nous, avec toute l’admiration et le respect qu’il porte à son ancien patron.

Cette évocation vient à son heure pour tirer de l’oubli non seulement une grande figure de Soldat, mais aussi les enseignements de l’Histoire en matière de Sécurité et de Renseignement.

 

« LA SAGA VERNEUIL » ( suite et fin )

par le Colonel Paul BERNARD

 

LES ORIGINES DE MA VOCATION POUR LE C.E.

J’ai fait la connaissance du Colonel Lafont alors que, sous le pseudonyme de « Capitaine Bernard », il commandait, à Forbach, une antenne de notre Poste S.R. de Metz.

C’était au début de 1932.

A cette époque les Allemands essayaient de voler, à Saint-Avold où je tenais garnison, des fusils-mitrailleurs du modèle récemment adopté par l’armée française (F.M. 27-29).

C’était la première fois qu’il m’était donné de voir opérer les Services Spéciaux français et leur maestria m’avait beaucoup frappé. C’est parce que j ‘avais eu en cette occasion la preuve de leur efficacité que j’ai sollicité l’honneur de les rejoindre lorsque je me suis rendu compte, en novembre 1940, qu’une poursuite efficace de la lutte contre les Allemands ne pouvait se concevoir que dans le cadre d’un organisme clandestin solidement structuré. Or, à l’époque, de tels organismes n’étaient pas nombreux il n’y avait encore ni maquis, ni O.R.A. et les réseaux de renseignement d’obédience gaulliste démarraient à peine. Je devais choisir entre les 3 seuls organismes déjà lancés dans la Résistance que je pouvais facilement toucher:

— Services Spéciaux Militaires (réseaux clandestins S.R. et C.E.)

— Services de Camouflage du Matériel (C.D.M.)

— Réseau britannique du Commandant Maurice Buckmaster (réseau auquel s’était inscrit un de mes anciens camarades de la I° demi-brigade de Chasseurs).

 

Mon choix des Services Spéciaux français était d’autant plus normal que j’avais eu la chance, fin août 1940, d’aider un des officiers de T.R. 112, le Capitaine Rigaud à recruter d’excellents agents.

J’avoue que ce choix était également inspiré par le souvenir précis que j’avais gardé de mon premie…




Extrait du Bulletin : Un héros du CE raconte – Capitaine Morange (1)

Introduction par le Colonel Paul Paillole

Avant de nous quitter, il y a déjà plus d’un an, Roger Morange avait entrepris, dans le cadre d’une étude générale sur « les X. dans la Résistance »  la préparation d’une thèse de doctorat d’État sur les activités du Contre- Espionnage français clandestin dans le Sud-Est de la France occupée.

Lui-même avait été en 1943 le chef de notre poste T.R. de Marseille : T.R. 115, puis Glaïeul.

Il avait bien voulu m’associer à ce vaste projet. Avec la méthode et la précision qui étaient dans sa nature, il fouillait les archives, les livres, creusait dans sa riche mémoire, appelait les témoignages. En dépit d’une santé qui chancelait, son travail avançait, toujours remis sur le chantier avec une obstination d’autant plus émouvante que nous sentions ses forces l’abandonner.

Hélas, il laisse une oeuvre inachevée mais d’une exceptionnelle valeur pour l’Histoire de nos Services. D’accord avec son épouse qui le secondait avec autant de dévouement que de compétence, nous n’avons pas voulu qu’elle tombe dans l’oubli. Avec elle nous avons pensé que ces souvenirs de Morange, ses observations, ses réflexions pouvaient non seulement enrichir notre patrimoine, mais encore — et peut-être surtout — servir utilement nos successeurs tant cet esprit curieux savait tirer les conséquences et les enseignements des événements et des faits dont il était l’acteur ou le témoin lucide.

Ainsi a été constitué un comité d’études chargé d’extraire à l’intention de notre Bulletin et des diverses instances nationales chargées de veiller à « cette sacrée Vérité », les bonnes feuilles de ce que l’on peut appeler les Mémoires de Roger Morange alias Mordant. Pour commencer nous présentons le récit de son arrestation par la Gestapo de Marseille à la fin de 1943. Il sera suivi par celui de son interrogatoire et de son évasion. Cette publication vient à son heure, au lendemain du procès de Lyon et à la veille de la nouvelle procédure intentée à l’encontre de Klaus Barbie à propos de l’affaire Jean Moulin. On va retrouver dans le récit de notre camarade cet expert en trahison qu’était Jean Multon, alias Lunel, transfuge du groupe « Combat » arrêté le 28 avril 1943 par la Gestapo de Marseille et « retourné » sans grande difficulté par elle. C’est Multon qui est à l’origine des catastrophes qui se sont abattues sur la Résistance en 1943 : arrestations de Bertie Albrecht, collaboratrice d’Henri Frenay (fin mai 1943), du Général Delestraint, chef de l’armée secrète (9 juin 1943), de René Hardy (7 juin 1943) enfin, dont les conséquences furent si funestes. J’en passe. On va retrouver, face à Morange, le célèbre Dunker, dit Delage, homologue de Barbie à Marseille. Aussi cruel et prétentieux que le S.S. lyonnais — Lui aussi mentionné en 1944 dans nos listes de criminels nazis remises aux services français et alliés de sécurité, accolés aux grandes unités de débarquement. Il eut bien le sort qu’il méritait : il fut fusillé le 28 septembre 1947.

 

Situation du C.E. à Marseille en 1943 Avant de laisser la parole à Morange, il m’apparaît nécessaire de rappeler la situation générale de nos services en 1943. Depuis mai 1942 le commandant Laffont, alias Verneuil, a pris ma place à Marseille à la tête de notre organisation clandestine de C.E. offensif : le T.R. Je suis moi-même en charge de l’ensemble de nos services de sécurité offensifs (T.R.) et défensifs (S.M.). Ils sont en pleine évolution en raison de la répression allemande et des entraves de la police de Vichy.

L’activité croissante de l’Abwehr, celle de plus en plus envahissante du S.D. et de la Gestapo, l’imminence du débarquement allié en A.F.N., m’ont conduit à étoffer le T.R., en …




Extrait du Bulletin : Les services spéciaux français en Indochine (1)

Par le colonel Jean Deuve

ancien chef de groupement franco-lao « Yseult »

Qui mieux que nombre des membres de notre Association pourrait apporter le témoignage d’événements vécus ou le fruit de leurs recherches : cette rubrique leur est ouverte sans exclure évidemment les signatures qui voudront bien nous confier leurs travaux. Nous devons au Colonel Jean Deuve, ancien chef du groupement franco-lao « Yseult » cette remarquable étude sur « le Service Secret d’Action en Indochine », travail historique qui complète les articles de même qualité des Colonels Daugreilh et Ruat publiés naguère.

( NDLR : voir également  AASSDN – Extrait du Bulletin : Conflits outre-mer 45-56 (1 à 5 ) En juillet 1943, à Alger, le Général De Gaulle fait décréter que « la libération de l’Indochine et la défense des intérêts français en Extrême-Orient est une opération prioritaire ». Parmi les mesures prises dans cette perspective, figure la création immédiate d’un service secret d’Action, intégré sous le nom de Section Indochine Française (French Indochina Country Section) au sein de la Force 136. Cette force, service secret britannique, dépend, comme son équivalent européen, le Special Operations Executive, du Ministry of Economic Warfare et opère dans le cadre du South East Asia Command.

 

NAISSANCE ET MISE EN PLACE DU SERVICE «ACTION» EN INDOCHINE  

Les premiers membres de ce Service Secret d’Action arrivent aux Indes en octobre 1943, venant de tous les horizons de l’empire français, volontaires, en grande partie réservistes, tous ayant eu une expérience dans la pratique de la guerre irrégulière ou du renseignement.

L’entraînement dans la Force 136, mené en grand secret, est très dure et la sélection sévère. Les agents passeront un temps indéterminé en jungle profonde (certains membres de la F.136 viennent d’y passer trois ans déjà!) d’où il ne sera pas question de revenir : 3.000 kilomètres de territoires occupés par les Japonais séparent le Bengale de l’Indochine.

Il n’est question ni de pick-up ni de ramassage en hélicoptères. Après l’entraînement — type commandos britanniques comme hors-d’œuvre — les membres du service suivent des stages spécialisés fort exigeants mer (navigation, pratique de tous les types d’embarcations, nages, passage de la barre,…), jungle et survie, parachutisme, renseignement et action subversive, action psychologique et agit-prop, connaissance de l’armée japonaise, liaisons et pratique radio, chiffre, sabotages, silent killing…

Les premiers arrivés en octobre 1943 ne partiront pas avant la fin de 1944, soit après un an d’entraînement poussé, dont plusieurs mois passés en jungle dans des conditions aussi proches que possible du réel.

Quelques opérateurs radio sont parachutés dès la fin de 1944 pour maintenir une liaison entre la Force 136 aux Indes et les organisations de résistance qui se structurent en Indochine.

Le premier groupe Fabre-Deuve (5 Européens et 5 autochtones) est parachuté en janvier 1945 au Nord Laos, le second (Tual) en février, également au Nord Laos, ainsi qu’un groupe précurseur du corps Léger d’Intervention (commandos préparés en Algérie) non-membre du service secret.

Les deux groupes parachutés doivent: — se préparer à agir contre les Japonais; — recevoir des parachutages destinés à renforcer l’armée d’Indochine et la résistance; — instruire les cadres de l’armée d’Indochine dans les nouvelles techniques et l’art de la guérilla.

En septembre 1944, devant les avances alliées dans le Pacifique et le Sud-est asiatique, les Japonais ont décidé de constituer un môle de résistance Chine-Indochine. P…




Amiral Pierre LACOSTE : “Osons dire les non-dits” (2013)

Depuis qu’Internet a étendu sa toile sur toute la planète, on peut dire que
jamais dans l’histoire de l’humanité la “ société de l’information ” n’avait joué
un si grand rôle dans les politiques et dans les stratégies des institutions étatiques
et des entreprises privées de l’économie mondiale. Mais, paradoxalement, alors
que les discours édifiants des candidats aux élections dans les démocraties occidentales
se targuent d’agir en toute “ transparence ”, ils évitent prudemment
d’évoquer les “ zones d’ombres ” qui subsistent dans leurs sociétés respectives.
Les “ non-dits ” ne couvrent pas seulement les scandales périodiquement
révélés par quelques habiles journalistes d’investigation. Ils n’épargnent aucun
parti politique, aucune collectivité humaine. Certes ces francs-tireurs profitent
des lois sur la liberté de la presse qui caractérisent les démocraties authentiques.
Mais il faut beaucoup de courage à leurs homologues de régimes autoritaires et
des “ États faillis ” pour poursuivre et publier leurs investigations, parfois au
péril de leurs vies.

Un des sujets les plus sensibles à cet égard est celui de la corruption parce
qu’elle prend les formes les plus variées et qu’aucune institution n’est à l’abri des
manoeuvres frauduleuses de quelques-uns de ses membres. On la dénonce chez
l’adversaire, mais on feint de l’ignorer chez soi !

De Tien an Men aux “ printemps arabes ” la révélation des scandaleux privilèges
des pouvoirs en place et des familles de leurs dirigeants, a été à l’origine
des révoltes populaires remettant en cause les régimes précédents. En décembre
2012, les déclarations publiques de l’ancien et du nouveau maître de la Chine
populaire ont été très significatives : le sacro-saint parti communiste chinois luimême
est interpellé après la révélation des comportements frauduleux de Bo
xilai, l’ancien premier secrétaire du parti de Chonking et de sa richissime épouse.
En Chine la corruption va probablement être traitée comme une affaire d’État.
L’Église catholique en a été victime à travers l’IOR, l’Institut pour les oeuvres
de Religion. Les déclarations du nouveau président de la “ banque du Vatican ”
sont tout à fait claires : en confirmant les non-dits et les insuffisances du contrôle
des flux financiers qui ont eu lieu dans le passé, il reconnaît la gravité des
manoeuvres frauduleuses des quelques menteurs et escrocs qui ont abusé
l’Institution. Il veut rétablir sa réputation en renonçant aux prudences du silence,
amplificateurs des rumeurs et responsables de perceptions très négatives de l’Église,
dans les opinions publiques et les milieux dirigeants du monde entier.

Tout essai de problématique sur le thème des “ non-dits ” conduit inévitablement
à évoquer un vaste ensemble de sujets qui sont du domaine des sciences
politiques et sociales et des pratiques gouvernementales, dans les différents
contextes du secteur public et des secteurs privés. Le “ non-dit ” relève aussi,
évidemment, des responsabilités du Renseignement et des Services Secrets.
Certains secrets sont incontestablement légitimes, par exemple pour des États de
droit victimes d’agressions militaires ou de menaces terroristes. A l’opposé, les
secrets de la corruption et de la criminalité sont évidemment inavouables par
leurs auteurs et leurs complices. Entre ces deux extrêmes j’appelle ambigües, les
centaines de nuances du secret qu’on peut distinguer en fonction des contextes,
des personnes et des circonstances. Elles soulèvent des interrogations fondamentales
en termes d’exigences morales et de règles déontologiques. Les bouleversements
géopolitiques d’après la fin de la Guerre froide ont dessiné les
premiers contours d’un nouveau monde et d’un nouveau siècle. Mais la rapidité
et la complexité des évolutions démographiques, politiques, économiques et
sociales, contrastent avec les pesanteurs, les rigidités ou les archaïsmes des mentalités
et des comportements.

Des secrets légitimes s’observent notamment dans les situations de guerre,
chez chacun des adversaires en présence. Dans les grands conflits militaires du
XXe siècle, comme dans les nouvelles formes de conflits asymétriques de luttes
contre le terrorisme, de guerres révolutionnaires et de guerres de religion, les pratiques
du secret s’imposent à l’évidence aux forces de l’ordre professionnelles,
militaires et policiers, à la Justice et aux gouvernants.

L’observation des États-Unis montre comment les principaux traits de la culture
nationale sont déterminants dans les “ représentations ” des réalités dans
l’opinion publique et dans leurs perceptions par les cercles dirigeants. Dans leur
grande majorité, les citoyens américains avaient adhéré aux visions primaires
diabolisant le communisme : l’URSS était perçue comme “ l’Empire du mal ”.
Avant le 11 septembre 2001, ce singulier aveuglement avait conduit les “ faucons
” du Parti Républicain à ne pas prendre au sérieux les menaces les plus précises
du terrorisme. Un même tropisme simplificateur, les mêmes confusions sur
la nature exacte de leurs ennemis islamistes, les ont enfermés dans une nouvelle
sorte de “ croisade ” diabolisant, cette fois-ci, “ l’Islam en général ”. Cette
funeste erreur de jugement sur des situations bien plus complexes que les visions
binaires “ ami-ennemi ” a eu des conséquences dramatiques.

Les fabuleuses capacités de leur immense arsenal militaire font l’orgueil de
la majorité des citoyens américains. C’est seulement de nos jours, après les
défaites des années 70 au Vietnam, puis les déboires successifs en Irak et en
Afghanistan, qu’ils commencent à douter des affirmations, des jugements et des
décisions des maîtres du “ complexe militaro-industriel ” qui n’a jamais cessé
d’exercer une influence dominante sur la politique des États-Unis. Déjà, à la fin
de ses deux mandats présidentiels des années cinquante, le Président Dwight
Eisenhower avait mis en garde ses concitoyens sur les dangers de ce très puissant
lobby. Soixante-dix ans plus tard, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent
pour fustiger les mensonges de G.W. Bush en 2003 à la tribune des Nations
Unies et pour condamner ses stratégies “ d’apprenti sorcier ” dans les années
suivantes.

Des secrets inavouables visent à camoufler les activités illégales ou criminelles
de certains membres des partis politiques et de leurs clientèles électorales,
pour abuser les citoyens désinformés. Les non-dits sur les organisations de type
“ mafieux ” sont caractéristiques à cet égard. En dépit d’une documentation précise,
complète, incontestable et aisément accessible sur le sujet, comme ce n’est
pas un enjeu politique visible, on évite d’en parler dans les campagnes électorales.

Au début des années 90, j’ai publié un essai, sous le titre “ les mafias contre la
démocratie ” pour analyser leurs stratégies et leurs méthodes. Elles ne sévissent
pas seulement en Italie ; on en trouve dans plusieurs autres sociétés européennes,
américaines et asiatiques. “ Corruption et Omerta ” sont les deux mots-clés qui
résument le mieux les raisons de leur exceptionnelle résistance à toutes les
attaques, y compris dans des États de droit. Des familles de la “ Cosa Nostra
américaine ” sont encore présentes dans toutes les grandes métropoles des États-
Unis. La “ criminalité en col blanc ” sévit dans les milieux financiers de Wall
Street sous la forme de délits d’initiés et de subtiles et monumentales escroqueries.
Elles sont, sans aucun doute, au coeur de la déroute des “ subprimes ” de
2008 sur le marché immobilier américain. Elles figurent, incontestablement,
parmi les principales causes de la crise financière, budgétaire et économique qui
sévit depuis cinq ans dans le monde.

Quelques révélations tardives permettent de rompre peu à peu la loi du
silence. Cependant les réseaux légaux et illégaux sont si étroitement imbriqués
que les plus habiles des escrocs trouvent toujours le moyen d’échapper aux
contre-mesures. Le cas des paradis fiscaux est particulièrement significatif. Je
me rappelle, il y a plus de trente ans, la tentative de régulation internationale, au
“ sommet de l’Arche ”, à l’initiative du Président Mitterrand. Trois décennies
plus tard, le sujet est toujours d’actualité dans les médias, mais ils ne lui accordent
qu’un intérêt marginal comparé à la place qu’ils ont réservé pendant des
mois au “ mariage pour tous ”…

Car la grande criminalité est un “ sujet qui fâche ”. Les idéologues qui l’ont
délibérément éliminé de leurs discours prétendent que les criminels ne sont pas
personnellement responsables, dès lors que ce sont les sociétés libérales qui les
ont conduits à exercer leurs méfaits ! Cette manière de travestir les vérités sous
les sophismes et les non-dits est une autre justification de la formule “ secrets
ambigus ”. Leur dévoilement est une des obligations les plus nécessaires pour
l’avenir de la société française. Le devoir de vérité s’impose si l’on veut rétablir
des relations de confiance et réaliser des dialogues constructifs entre personnes
de bonne volonté. Au-delà des clivages et des haines politiciennes il faut oser
dire franchement certains non-dits les plus dommageables. D’autant plus que
beaucoup de secrets ambigus expliquent la chute de popularité du Président élu
en 2012 à la tête de l’État.

Pour l’observateur en retraite que je suis, les méthodes d’analyses prospectives
et stratégiques offrent plusieurs pistes d’explications. Par exemple celle de
l’opposition fondamentale entre les “ stratégies d’appareil ” et les “ stratégies
de gouvernement ”. Les premières consistent à élaborer en permanence des
compromis et des arrangements variables entre des courants idéologiques opposés
et des personnes en conflits. Les secondes dépassent et subordonnent les préoccupations
clientélistes de la République parlementaire pour privilégier l’intérêt
national et l’imposer sur la scène intérieure comme sur la scène internationale.
Car les logiques de contrôle de partis politiques perpétuellement secoués par des
divergences de “ courants ” et de personnes, sont fondamentalement différentes
des logiques d’hommes d’État confrontés aux problèmes cruciaux de l’avenir de
la Nation. Les responsabilités opérationnelles du pouvoir exécutif s’opposent
alors aux positions des doctrinaires, des sectaires et des “ apparatchiks ”.

La situation du gouvernement et de la société française en 2013 est profondément
inquiétante. La publication d’innombrables études, rapports et témoignages,
français et étrangers, démontre qu’il ne s’agit pas ici de “ non-dits ”,
mais de la révélation d’un vaste ensemble de “ dénis de vérité ” ; des préjugés,
des partis-pris, des amalgames ; des contre-vérités et des dérives idéologiques.
Le militantisme intellectuel et politicien, l’esprit de revanche, la diabolisation de
l’opposition, qui dégénèrent en règlements de comptes. Ce n’est pas l’apanage
des majorités “ de gauche ” contre celles “ de droite ”, mais les effets d’un travers
national, “ les querelles gauloises ”, qui remonte aux plus anciens temps de
notre histoire. Une autre de nos spécificités combine le centralisme administratif
avec la complexité des textes législatifs et réglementaires et avec un nombre abusif
de fonctionnaires. Elle explique notamment le refus des réformes les plus
nécessaires pour éviter à la société française de sombrer dans la faillite. Et pourtant,
il y a de nombreux exemples d’institutions, d’entreprises et de communautés,
qui ont accepté de se réformer à l’appel des gouvernements successifs, au
profit du bien général et au détriment de certains de leurs intérêts égoïstement
corporatistes. Deux illustrations, l’Éducation Nationale et les Armées, rappellent
des évidences conformes aux exigences de la mondialisation ainsi qu’aux principes
essentiels de l’Intelligence Économique et d’une saine gouvernance.

Le budget de l’Éducation Nationale, devenu le premier de l’État, est presque
entièrement consacré à des dépenses de personnel. L’histoire des échecs, cent
fois répétés, de presque tous les Ministres de l’Éducation Nationale démontre à
l’évidence les rigidités d’une immense administration allergique aux réformes.
La publication d’innombrables études, rapports et témoignages sur ce Ministère
est bien la preuve d’un insupportable “ déni de vérités ”. Le recours systématique
aux pressions de la rue, aux actions para-révolutionnaires de quelques
groupes activistes puissamment organisés, idéologisés et politisés s’inspire des
pratiques “ totalitaires ”. Elles sont toujours parvenues à annuler les décisions
des gouvernements successifs… sauf quand ils ont accepté de se soumettre à
leurs propres exigences.
Le livre publié en 2000 par Claude Allègre sous le titre “ Toute vérité est
bonne à dire ” est, à cet égard, le plus édifiant des témoignages. Venant d’un
militant de gauche, intime des membres les plus notables du Parti socialiste, ses
propos ne sont guère contestables. Désavoué par Lionel Jospin, son meilleur ami
alors premier ministre, Claude Allègre a subi les redoutables représailles de l’appareil
semi-clandestin qui n’a jamais cessé de régner à l’Éducation Nationale.
Les engagements du Président de la République élu en 2012 au profit du recrutement
supplémentaire de fonctionnaires de ce ministère démontrent que cet
appareil demeure encore assez puissant pour abuser nos compatriotes et pour leur
imposer ses propres lois.

A l’opposé des fonctionnaires civils syndicalisés et politisés, qui défendent
des privilèges indus et des activistes impénitents qui refusent d’obéir à leurs
gouvernants, les communautés militaires ont fait preuve, dans les cinquante
décennies précédentes, d’un civisme exemplaire (1). Confrontées à des changements
radicaux dans les politiques de Défense ; engagées par la Quatrième
République dans les conflits de décolonisation, notamment en Indochine et en
Algérie, elles l’étaient simultanément dans l’OTAN, face à la menace soviétique.
Dans les années 60, pour la création et la mise en oeuvre des Forces nucléaires
stratégiques, les Armées ont réussi à relever des redoutables défis techniques et
opérationnels. Enfin après la fin de la Guerre froide la suppression du Service
Militaire a de nouveau bouleversé les structures et imposé des réductions drastiques
des capacités. Cependant qu’au plan opérationnel elles n’ont cessé de tirer
les leçons des nouvelles formes de conflits militaires. Dans la plus grande discrétion,
les Armées françaises ont toujours loyalement exécuté les réformes décidées
par le pouvoir politique. Dans l’esprit et dans la lettre du Livre Blanc de
2008 sur la Défense et la Sécurité, elles se sont remarquablement adaptées aux
exigences d’un monde en mutation. Mais de nouvelles épreuves les attendent
après la publication du nouveau Livre Blanc de 2013.

Conclusion : “ Pourquoi faire simple quand on sait faire compliqué ! ”
Longtemps passées sous silence, les dérives administratives de nos services
publics ne peuvent plus être ignorées. Tous les organismes français et européens
compétents, les meilleurs experts et les personnalités les plus qualifiées qui
observent et commentent les raisons et les remèdes de la crise économique et
sociale actuelle, font les mêmes constats. Ils dénoncent en France le poids excessif
des effectifs superflus, la complexité de nos structures administratives qui
plombent inexorablement les dépenses publiques au mépris des plus élémentaires
règles de bon sens.

Le “ déni de vérité ” est une des plaies de la société. Il s’explique par des
raisons historiques et culturelles : le centralisme de l’État remontant à l’ancien
Régime, aux jacobins de 1793 et au Premier Empire ; les privilèges de l’École
Nationale d’Administration qui illustrent jusqu’à la caricature les dangers d’une
superstructure étatique qui semble mépriser les activités du “ privé ”, alors que
beaucoup de ses anciens élèves bénéficient sans vergogne de leurs avantages
pécuniaires ! Cependant que d’autres, parmi ceux qui ont choisi de faire carrière
dans la politique, sont tributaires des logiques politiciennes, de leurs règles et de
leurs “ non-dits ”.

Le refus des réformes et l’impossibilité de les imposer à l’opinion résulte
donc d’un ensemble complexe de causes. Leur étude, dans le cadre des sciences
sociales, est plus nécessaire que jamais à une époque de mises en cause fondamentales
entre deux mondes et entre deux siècles.

(1) A l’exception du putsch des généraux contre le Général de Gaulle dans les tragiques
circonstances de la Guerre d’Algérie.
Ce plaidoyer pour plus de transparence ne m’empêche pas de recommander
d’agir avec circonspection. La prudence s’impose d’autant plus, dans ce
domaine, que la plupart des sujets que j’ai évoqués suscitent des réactions passionnelles.
C’est la passion contre la raison. “ Osons dire les non-dits ” oui, mais
dans le respect des opinions et des personnes de bonne foi, sans oublier de rappeler
les exemples de dirigeants qui n’ont jamais besoin de recourir à des moyens
illicites pour assumer leurs responsabilités et pour réussir dans leurs entreprises.

Article publié dans la lettre N° 10, juin 2013, “ Offensif et Stratégie ”, de Ludovic EMANUELY




Extrait du Bulletin : Les services spéciaux français en Indochine (2)

Par le colonel Jean Deuve

ancien chef de groupement franco-lao « Yseult »

Qui mieux que nombre des membres de notre Association pourrait apporter le témoignage d’événements vécus ou le fruit de leurs recherches: cette rubrique leur est ouverte sans exclure évidemment les signatures qui voudront bien nous confier leurs travaux.

 

LE RÉTABLISSEMENT DE L’AUTORITÉ FRANÇAISE AU LAOS

La situation au 1er août 1945

Au 1er août 1945, vivent dans les profondes forêts du Laos 200 Européens et 300 autochtones, ressortissant de la « Force 136 » britannique des Indes (Service Secret d’Action) et de la représentation locale de la Direction Générale des Etudes et Recherches (Colonel Roos), basée à Calcutta.

Ces groupes sont formés des membres du Service d’Action Secrète (S.A.S.) intégrés dans la ” Force 136 ” britannique, de membres de la D.G.E.R. venant de France récemment, de personnel, européen et autochtone, civil et militaire, d’anciens de l’armée ou de l’administration d’Indochine, échappés aux Japonais, enfin, de volontaires lao.

En dehors du Laos, et à l’exception d’un petit groupe de marins et de coloniaux qui, basés en Chine, se livrent à un harcèlement naval du trafic côtier nippon, il n’y a aucune résistance dans les autres pays d’Indochine.

Ces groupes du Laos ont survécu aux campagnes d’anéantissement japonaises et, malgré les difficultés de la vie en jungle en saison des pluies, d’un ravitaillement souvent aléatoire, de l’incessante pression des troupes nipponnes, grâce aussi à la complicité générale des populations lao, remplissent les missions qui leur ont été confiées: – maintenir une présence française – renseigner le gouvernement français et le South East Asia Command – préparer la reprise de l’action pour octobre, à la fin de la saison des pluies.

Les pays qui constituaient la Fédération Indochinoise (Empire d’Annam et du Tonkin, colonie de Cochinchine, Royaumes du Laos et du Cambodge) ont été déclarés indépendants par les Japonais, mais cette indépendance ne s’est pas concrétisée. Les gouvernements se sont contentés de survivre, de gérer leurs besoins essentiels et de faire, plus ou moins, fonctionner leurs services publics.

Il n’existe aucun mouvement d’indépendance populaire, sauf au nord-Tonkin, où le Parti Communiste indochinois, de ses bases de Chine, a lancé une ” Ligue pour l’Indépendance du Vietnam ” (Vietnam Doc Lap Dong Minh, dit Vietminh). Cette ligue a profité de la naïveté américaine pour obtenir des armes sous le fallacieux prétexte de combattre les Japonais.

L’articulation générale de la résistance au Laos comprend des groupements, des sous-groupements et des groupes:

– Au nord, le groupement Imfeld (S.A.S.), implanté entre Louang-Prabang et la frontière de Chine, comprend trois sous-groupements Mollo (S.A.S.), Rottier (Indochine) et Baudouard (Indochine). En tout, il compte 52 Français et cinq postes radios E.R.

– Plus à l’est, Guilliod, avec ses groupes Petit et Heymonet, tient le massif du Phou Loï, à 100 kilomètres au nord de Xieng-Khouang. Le groupe Mutin (D.G.E.R.) séjourne à côté. En tout: 34 Français et 3 postes radios E.R. Zone d’action: Samneua.

– Au sud-est, Bichelot (D.G.E.R.), tout près de Xieng-Khouang, dispose de deux postes. Il tient la région Méo. Le groupement Fabre (S.A.S.) avec deux sous groupements, le sien et le sous-groupement Deuve (S.A.S.) qui va devenir groupement et qui comporte les groupes Picot (S.A.S.), Lemal (Indochine) et Etchart (D.G.E.R.).

– Fabre est au nord-est de Paksane, en instance de mouvement vers Vientiane, la capitale du Laos. Il commande 26 Français et dispose d’un seul poste. Deuve, avec un poste, tie…