Servir le France et aimer sa patrie jusqu’au sacrifice

UNE RUE “ PIERRETTE LOUIN ” A TOULOUSE
Le 7 octobre 1999, à l’initiative de notre délégué régional André Fontès, eut lieu à Toulouse l’inauguration de la rue Pierrette Louin du groupe des “ Merlinettes ” – SSM/FTR.
Cette manifestation fut émouvante : 20 drapeaux représentant diverses associations d’Anciens Combattants et une centaine de nos camarades assistaient à cette cérémonie qui se déroula en présence de M. Dominique Baudis, député – maire de Toulouse.
En 1943, le Commandant Paillole alors chef des services clandestins de CE (contre-espionnage) et de Sécurité militaire se rend compte que le Service manque d’opérateurs radio. Il pense aux ressources du corps féminin des Transmissions qui faisait ses preuves sur le théâtre des opérations en Italie, après s’être distingué en AFN et lance un appel à ces volontaires féminines des transmissions dirigées par le Général Merlin, pour accomplir en France occupée des missions dans des conditions difficiles mais exaltantes. Il est parfaitement entendu : plusieurs d’entre elles se présentèrent, toutes animées du plus pur esprit de patriotisme et toutes conscientes du danger. Pierrette Louin était de celles-là.
De cette élite féminine française, l’histoire ne retiendra que quatre noms, dont le sien.
Martyrisées à Ravensbrück, elles ont revendiqué devant la mort l’honneur d’être traitées en soldat. Elles étaient pourtant bien jeunes.
Après la très belle allocution de M. Dominique Baudis, maire de Toulouse, André Fontès lut avec beaucoup d’émotion la lettre écrite de Londres par Pierrette Louin à sa famille, le 23 janvier 1944, avec la mention “ ouvrir après ma mort ”.
Cette lettre fit perler bien des larmes dans l’assistance. Elle est publiée ci-après.
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OUVRIR APRÈS MA MORT
LONDRES 23 janvier 1944
Chers tous-
Avant de partir pour la grande aventure j’ai voulu tout vous raconter moi-même — Ce sera peut-être pour vous une consolation, car si vous la lisez c’est que je ne serai plus — Je sais quelle pourra être votre peine mais la seule chose qui pourra non l’amoindrir, mais la rendre moins amère, c’est que ma mort n’aura pas été inutile, c’est qu’elle aura servi à la France — il ne faut pas que vous en soyez trop tristes car cette mort-là c’est la seule que je souhaite avoir, parce que c’est la plus belle — mon âge ne compte pas, l’important c’est que je ne vais pas me battre, comme une unité quelconque dans un troupeau qui se bat parce que “c’est ainsi”, parce que c’est une obligation — je suis volontaire — et cela veut dire beaucoup — c’est autre chose qu’un mot — cela implique avant tout la lucidité, le choix — Cette mission dont je ne reviendrai peut-être pas, je ne l’ai pas subie comme un ordre — je ne l’ai pas non plus acceptée à l’aveuglette — non j’ai pensé et j’ai choisi — c’est mon esprit qui a consenti, et dès lors donner ma vie, n’est plus un sacrifice. Pourtant j’aime la vie — je sens en moi une force, un goût de la lutte qui pourraient me gagner ma vie. Mais je ne pourrais conserver cette force, ni avoir le désir de vivre, si je me dérobais à ce qu’il y a dans mon esprit — cette chose là ce n’est plus le chauvinisme sentimental de mon enfance — c’est quelque chose qui fait partie de moi, c’est l’amour de la France — une passion qui n’est plus “instructive” mais lucide, dépouillée d’attendrissement ridicule — Je ne vais pas me battre pour des mots, pour des idées ou pour des gens — je ne vais pas non plus me battre contre des mots, des idées d’autres gens — mais pour sauver un “tout” qui ne peut pas disparaître — une forme de vie un idéal — c’est la France — je ne sais pas vous expliquer cela — mais je sens la France en moi et c’est pour cela que j’ai choisi de partir, que je n’ai pas voulu être le spectateur impuissant qui se contente de souffrir en mots — que j’ai refusé d’acheter mon existence au prix de mon esprit — Pour cela je me suis engagée — la chance m’a rapidement servi — fin juillet j’ai été une des deux filles à l’occasion de servir a été donnée — La seconde suivante j’avais accepté — je suis donc entrée au 2e bureau — En septembre je suis arrivée à Londres par avion — j’ai complété mon instruction technique par la formation de radio clandestine — Puis j’ai fait l’entraînement de parachutiste — Après un départ raté en novembre, il y a eu les jours d’attente et de fièvre — et à nouveau l’espoir c’est pour dans quelques jours — Ainsi, une nuit, dans la lune qui vient, un avion m’emportera au-dessus de la France — je sauterai en parachute — et accomplirai ma mission — J’aurai de faux papiers et des appareils radio clandestins — ma mission sera d’émettre sur Londres et Alger tous renseignements que les agents et moi-même recueillerons — je n’ignore aucun des dangers que je cours — je sais que j’ai peu de chances de m’en tirer — le moins que je risque c’est la forteresse en Allemagne — Mais est-ce que cela compte puisque j’aurai lutté ? Si je meurs, ce sera la règle du jeu, sans regrets, sans amertume puisque mon âme sera intacte — Si je vis, j’aurai gagné mon droit à la vie, et la joie d’avoir été fidèle à mon idéal — Mais je pense à vous, qui restez — et j’en ai beaucoup de peine — mais je sais que vous comprendrez et m’approuverez — Nous nous retrouverons — Je vous dis adieu, sans tristesse — encore une fois je vous embrasse avec toute ma tendresse —
PIERRETTE
Cet article a été publié dans le BULLETIN DE LIAISON de l’AASSDN N° 183 (3e trimestre 1999)
Source création photo : IA