Histoire : Mistinguett, une espionne du music-hall au service de la France ?

Mistinguett,
« la miss aux belles gambettes » a-t-elle sauvé la France en 1918 ?

Le 6 janvier 1956, le général Maurice Gamelin se présente au château de Vincennes. Octogénaire, l’ancien commandant de l’armée française durant la « drôle de guerre » veut faire consigner des révélations sur une femme décédée la veille : une vedette du music-hall à qui la France doit bien plus qu’elle ne l’imagine. Sa déposition restera secrète pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à ce que l’historien Bruno Fuligni l’exhume en 2010. Il se souvient : « Je travaillais sur les services de renseignement français. Au château de Vincennes, dans les archives militaires du Service historique de la Défense, le document de Gamelin a attiré mon attention. La vedette en question aurait servi la France durant la Grande Guerre et fourni une information capitale en 1918 permettant de briser la dernière offensive allemande. » Son nom : Jeanne Florentine Bourgeois, alias Mistinguett. 

D’abord amusé, Bruno Fuligni est très vite intrigué. La « miss aux belles gambettes » aurait influencé le sort de la Première Guerre mondiale ? L’enquête mérite d’être approfondie.

Mistinguett, « l’un des monuments les plus célèbres de la capitale »

Le 5 janvier 1956, la mort de l’interprète de Mon homme ou Ça, c’est Paris connaît un retentissement mondial. Avec l’Arc de triomphe et les Invalides, Mistinguett est considérée comme « l’un des monuments les plus célèbres de la capitale »[1]. Née à Enghien-les-Bains en 1875, Jeanne Florentine Bourgeois grandit à Soisy-sous-Montmorency, au nord de Paris. De « bourgeois », elle n’a que le nom. « Son père est un immigré belge quasi illettré. Sa mère, née à Lille, est issue d’une famille originaire de Gand, narre Bruno Fuligni.Tous deux sont plumassiers. Ils vident de vieux matelas pour en renouveler la garniture, un travail pénible et mal payé. » Des années plus tard, Jeanne, devenue Mistinguett, se parera de magnifiques costumes à plumes.

Si, dans ses Mémoires, Mistinguett embellit le portrait de son enfance, l’histoire n’est pas si simple. « Les décès tragiques se succèdent chez les Bourgeois : un frère meurt jeune, écrasé par la charrette d’un laitier ; un autre disparaît en bas âge ; le père aurait été tué par son épouse lors d’une soirée de soulographie », raconte l’historien. Culottée et débordante de vie, la petite Jeanne se lance à l’assaut de la capitale, voyant dans le spectacle un moyen d’échapper à la misère. Elle monte sur scène pour la première fois au Casino de Paris, en 1893, à tout juste 18 ans. Son ascension est fulgurante.

Contre un laissez-passer, la reine du music-hall collectera du renseignement

« J’ai trouvé son dossier à la Préfecture de police, se remémore Bruno Fuligni.Un passeport émis en 1914 portait la mention : “Délivré par le Gouvernement militaire de Paris qui l’avait fait demander au cabinet”. Les tampons révèlent ses déplacements : Italie, Angleterre, Suisse… » Ce parcours correspond au récit de Gamelin et aux Mémoires de Mistinguett. La vedette a donc bien multiplié les missions pour le renseignement militaire. « C’est elle qui vient offrir ses services, dès 1914, par amour pour Maurice Chevalier, très populaire à l’époque, poursuit l’historien.Mobilisé, il aurait été fait prisonnier par les Allemands. Pour en avoir le cœur net, il faudrait se rendre à Genève, siège de la Croix-Rouge. » Mais la Suisse neutre n’est pas accessible librement. 

Entrant en contact avec le Grand quartier général, la chanteuse propose un marché : « Contre un laissez-passer, elle ramènera des informations d’hommes influents qu’elle fréquente, comme les rois d’Espagne ou d’Italie », explique l’historien. Le 2e Bureau du Gouverneur militaire de Paris accepte. Si Chevalier est libéré en 1916, cela n’arrête pas pour autant Mistinguett.

« En 1918, le prince de Hohenlohe, aristocrate allemand épris d’elle, lui conseille de quitter Paris : une grande offensive se prépare, non en Picardie, comme le pensent les Français, mais en Champagne, près de Reims. » Mistinguett transmet aussitôt l’information. La suite est connue. Le 14 juillet 1918, les Allemands attaquent effectivement dans les environs de Reims : c’est la seconde bataille de la Marne. L’offensive échoue. Tués, blessés et prisonniers confondus, les pertes allemandes atteignent 168 000 hommes en une semaine. « Son renseignement seul n’a pas suffi, tempère l’historien. L’observation aérienne, des opérations menées dans les tranchées ennemies ou le décryptement de messages allemands ont confirmé l’information. Mais grâce à elle, les Français ont su très tôt où frapperait l’ennemi. »

La vérité sous le sceau du secret-défense…

Appréciée des poilus, Mistinguett ne sera jamais officiellement honorée pour son action. Pire. Lors des « procès de trahison » de l’été 1918, l’ancien ministre Louis Malvy, se défendant, accuse le 2e Bureau d’avoir constitué « une police particulière » incluant « une danseuse comme Mistinguett ». « L’idée qu’elle est une moucharde se répand. “Mistinguett a la peau lisse”: c’est le jeu de mots en vogue. Elle vendrait ses amis du spectacle », explique l’historien. La vedette pourrait se défendre en dévoilant son véritable rôle, mais elle ne le peut : révéler la vérité trahirait le secret-défense.

Deux voix masculines plaideront pour elle. Dans Les Espionnes à Paris publié en 1922, le commandant Massard fustige les agentes pro-allemandes, mais fait une exception pour une « miss très distinguet » dont il ne peut révéler son nom. Décrivant son courage, il demande « qu’on répare cette injustice et que le gouvernement témoigne à cette Française la reconnaissance à laquelle elle a droit »[2]. Trente ans plus tard, le général Gamelin témoigne à son tour en faveur de « cette brave Mistinguett », afin de réparer l’oubli.

Direction du Renseignement Militaire
05 janvier 2026
Série Mémoire : Ils ont marqué l’histoire du renseignement français – épisode 12

[1] Mistinguett est morte, par Jean Couvreur, article publié dans Le Monde, le 6 janvier 1956

[2] « Dans les petites femmes qui ont joué un rôle dans l’espionnage, il en est qui sont connues de tout Paris, de toute la France et même de toute l’Europe, voire des deux Amériques. L’une d’elles est une chanteuse de music-hall qui a fait et qui fait encore la joie des Parisiens et des Bruxellois. Nous ne devons pas la nommer bien que M. Malvy, très maladroitement, ait prononcé son nom devant la Haute Cour. Disons, seulement, que les Anglais déclarent que c’est une miss très distinguet. Ajoutons qu’elle a de jolies jambes, qu’elle a de l’esprit jusqu’au bout des doigts… de pied, et qu’elle a le don de provoquer le fou rire. Nous n’en dirons pas plus, car il ne faut pas qu’on la reconnaisse ! » – Commandant Émile Massard, Les espionnes à Paris (1922)

Pour aller plus loin 

Mistinguett – La danseuse qui a sauvé la France, Bruno Fuligni, Buchet-Chastel (2025) 

« On la connaissait meneuse de revue, vedette du Moulin-Rouge. On ignorait sa carrière d’espionne durant la Première Guerre mondiale… »

Sources photos : DRM
Source photo couverture article : IA