« Il serait difficile de trouver en un tyran une amitié solide,
parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair,
il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié. »
(La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576).
« A Son Excellence le Président Donald Trump,
Une question directe : Qui vous a donné l’autorité de traîner notre région dans une guerre contre l’Iran ? Et sur quelle base avez-vous pris cette décision dangereuse ?
Avez-vous calculé les dommages collatéraux avant d’agir ? Ou bien ceux qui en subiront les premières conséquences seront les peuples du Golfe et du Moyen-Orient, pendant que vous restez à l’abri du danger ? » (1).
La lettre, datée du 5 mars et publiée sur son compte X (Twitter) en arabe, est celle d’un émirati, le milliardaire Khalaf Ahmad Al Habtoor, ancien diplomate, fondateur et président du groupe Al Habtoor, actif dans les secteurs de l’hôtellerie, de l’automobile, du leasing automobile, de l’immobilier, de l’éducation et de l’édition (2). Une personnalité influente, au-delà de la capitale (Abou Dhabi), de la ville de Dubaï et des sept émirats qui constituent les Etats Arabes Unis (Abou Dhabi, Ajman, Charjah, Doubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn, 10 millions d’habitants). Voix écoutée dans la région, aussi, dans les Etats arabes du Golfe persique (Koweït, l’Irak, Bahreïn, Oman, le Qatar, l’Arabie Séoudite) et jusqu’en Iran, avec lequel les liens commerciaux sont profonds et anciens.
On se parle, d’ailleurs, ces jours-ci entre voisins. Nous avons été témoins, le 4 mars, sur Al Jazeera (anglais), d’un dialogue entre un Séoudien, un Qatari et un Iranien – des personnalités. « Vous n’êtes pas nos ennemis », disait l’Iranien, « nous bombardons les Américains qui nous ont attaqués ». « Nous devons regarder le futur », répondait le Qatari devant un Séoudien plus inquiet. Le ton était très calme, l’inquiétude réelle.
Pourquoi cette inquiétude ?
Parce que les monarchies du Golfe se pensaient à l’abri derrière le parapluie des Américains qu’ils hébergent. « Avez-vous calculé les dommages collatéraux avant d’agir ? » interroge bien Khalaf Al Habtoor en s’adressant à Donald Trump.
Or, si l’on en croit par exemple le colonel Douglas Macgregor, longtemps proche de Donald Trump et bien informé, les Américains, qui pour lui, n’ont pas de stratégie, ont de surcroît besoin de s’occuper d’eux-mêmes. En effet, les dégâts sur les bases américaines de la région sont importants. « Les Iraniens ont frappé 27 bases américaines jusqu’à présent (…) et je pense que nous n’avons encore que 500 intercepteurs de missiles en place sur le théâtre d’opération ». Comment réapprovisionner les navires ? « Comme je crois d’autres l’ont déjà souligné, il faut pratiquement sortir de la zone de combat pour se rendre soit à Diego Garcia, soit en Inde, soit, si l’on se trouve en Méditerranée, retourner en Europe pour se réapprovisionner » (3).
Le problème américain n’est donc pas de protéger leurs alliés. L’a-t-il jamais été ? Mais la situation ne semble pas optimale.
Le New York Times, relayé, par le site américain consacré à Wall Street ZeroHedge (4), confirmait dès le 4 mars l’importance des dégâts : « Les frappes iraniennes menées au cours du week-end et lundi ont endommagé des structures faisant partie ou situées à proximité de systèmes de communication et de radars sur au moins sept sites militaires américains à travers le Moyen-Orient, selon une analyse du New York Times basée sur des images satellites et des vidéos vérifiées (…). Les cibles visées semblent indiquer que l’Iran cherchait à perturber la capacité de communication et de coordination de l’armée américaine (…). Des frappes susceptibles d’affecter ces systèmes ont également eu lieu sur des installations militaires à Bahreïn, au Koweït, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis ».
Installations militaires oui, et pas seulement. Les villes sont touchées (ambassades américaines touchées et/ou fermées (Koweït, Arabie Séoudite, Jordanie…), sièges de la CIA bombardés (dont Dubaï), les installations pétrolières touchées et fermées (Arabie Séoudite, Qatar – second exportateur mondial de LNG, d’autres encore…). Sans compter les aéroports.
Ce qui amenait le ministre Qatari de l’énergie, Saad, al Khaabi, à confier au Financial Times ce 6 mars que le Golfe serait contraint de stopper ses exportations « dans les jours qui viennent » – et qu’il faudrait « des semaines ou des mois » pour que l’activité reprenne. Ajoutant : « Nous ne connaissons pas encore l’étendue des dégâts, car ils sont actuellement en cours d’évaluation. La durée des réparations n’est pas encore connue » (5). ZeroHedge relayait, le 5 mars (6), les propos tenus par un économiste spécialiste de l’énergie, Anas Alhajji, avec les analystes du groupe bancaire international suisse UBS qui avertissait de la panique mondiale à venir – notamment si le détroit d’Ormuz reste fermé aux navires des pays « non-amis » de l’Iran.
Pourquoi ?
Parce que, en dehors même des Etats du Golfe, pour lesquels on imagine la catastrophe financière et le désarroi parce qu’ils se pensaient sous protection américaine, le monde entier est percuté par un conflit dont personne ne voit exactement ni la raison (le nucléaire ? Un changement de régime ? Quoi d’autre ?) – ni la fin. Certains, dit Anas Alhajji, seront plus touchés que d’autres (les Etats-Unis et la Russie gagnants, « l’Europe, l’Inde et les Etats du Golfe perdant le plus » pendant que « la Chine est préparée à court terme ». Mais, « si la guerre dure plusieurs mois », elle « sera parmi les plus grands perdants ». De plus, ajoute-t-il, en dehors même des problèmes logistiques de remise en route, et c’est pour nous essentiel, on constate un « manque de coopération internationale (chaque pays jouant pour soi) ».
Comment faire autrement ? Chacun a des intérêts différents !
Les Russes – qui regardent les dollars rentrer avec les barils exportés – voient Donald Trump dire aux Ukrainiens qu’il ne faut plus compter sur leurs systèmes antimissiles. Les Américains en ont un besoin urgent pour eux-mêmes (7). Donald Trump a aussi « autorisé » l’Inde (sic, voir l’infographie) à se fournir en Russie. Laquelle a prévenu les Européens qu’elle pourrait anticiper la décision européenne de ne plus se fournir en LNG chez elle en coupant leurs exportations. Où les Européens, dépendants du Qatar, vont-ils trouver leur gaz liquéfié ?
La Chine, avare en paroles, semble plus que jamais décidée à aider l’Iran – renseignement et probablement armement. Tout en serrant la vis aux indépendantistes à Taïwan. Question, les Américains pourraient-ils réagir en cas où ? C’est une question qu’on ne peut contourner à Taïwan quand on voit abandonnées à leur sort les Etats du Golfe… Question que peut se poser la belle Sanae Takaichi, première ministre japonaise qui a semblé tout miser dès après son élection sur la « protection américaine ». A l’instant : la rue proteste en Indonésie contre les liens avec les Etats-Unis.
L’Europe, grande perdante, comme le dit Anas Alhajji, hésite – en ordre dispersé, sur l’attitude à adopter. L’Espagne refuse la guerre (8) – et de prêter ses bases aux avions américains. La France prête les siennes – mais reconnaît que l’attaque américaine ne respecte pas le droit international. Tout en envoyant son porte-avions en Méditerranée et en promettant de respecter ses accords de défense avec certains pays du Golfe (9) dont les Emirats arabes unis (Abou Dhabi) – après avoir dit qu’elle n’était « ni informée ni concernée » par cette guerre. Donald Trump se dit d’autre part « déçu » par les Britanniques qu’il juge pas assez « coopératifs » au Moyen-Orient (10) – il faut dire que leur base de Chypre a été attaquée par un drone qu’ils n’ont pas détecté.
Chacun pour soi, en effet. Avec cette énorme remise en cause pendant que la guerre continue, cruelle pour les civils partout, incertaine quant à son issue – quelle issue et quand ? On ne sait pas. Si la « protection » américaine ne fonctionne plus, si l’Amérique « parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair » dessert et déstabilise sans la moindre réserve ses alliés, alors est venu le temps du doute. L’ébranlement, inévitable, va être considérable. La page de l’après 1945 comme de l’après 1991 s’est tournée.
Celle de l’empire américain ?
Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène
http://www.leosthene.com
Cartes :
Les Emirats arabes unis
https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/jpg/emirats_arabes_unis_cle87ae75.jpg
Les bases américaines dans la région (source : Bloomberg)
https://brunobertez.com/wp-content/uploads/2026/03/image-8.png?w=844
Le Golfe persique
https://www.diploweb.com/IMG/jpg/8-carte-tensions-golfe-persique-orcier-fmes-1200.jpg
Infographie :
Autorisation américaine à l’Inde pour recevoir du pétrole russe
https://cms.zerohedge.com/s3/files/inline-images/Russia%20sanctions%20exemption.jpg?itok=3GXD7aBe
Notes :
(1) Lettre ouverte à Donald Trump en date du 5 mars 2026, publiée sur le compte X (Twitter) de Khalaf Ahmad Al Habtoor, traduction en français (avec original en arabe) par Bruno Bertez
https://brunobertez.com/2026/03/05/le-milliardaire-emirati-khalaf-ahmad-al-habtoor-vient-de-publier-une-lettre-ouverte-a-trump-elle-est-critique-indignee-et-elle-fait-du-bruit/
(2) Le groupe Al Habtoor (traduction Google en français
https://www-habtoor-com.translate.goog/en/61/the-group/about-us/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=rq
(3) Judge Napolitano avec le colonel Macgregor, le 5 mars 2026, vidéo (voir à 5’18)
https://www.youtube.com/watch?v=v3v_awsA7bs
(4) ZeroHedge, le 4 mars 2026 avec MAJ le 5 mars, Iran Signals ‘Prolonged War’ As US Strikes Go Deeper, Tanker Hit By “Large Explosion” Off Kuwait, Leaking Oil
https://www.zerohedge.com/geopolitical/hegseth-declares-winning-iran-while-us-comms-infrastructure-takes-severe-hits-tehran
(5) The Financial Times, le 6 mars 2026, Qatar warns war will force to stop energy exports ‘within days’
https://www.ft.com/content/be122b17-e667-478d-be19-89d605e978ea
(6) ZeroHedge, le 5 mars 2026, Energy Expert Warns UBS Just How Many Weeks A Ormuz Shutdown Would Send Markets ‘Out Of Control’
https://www.zerohedge.com/energy/energy-expert-warns-ubs-just-how-many-weeks-hormuz-shutdown-would-send-markets-out-control
(7) TASS, le 4 mars 2026, US could slow PAC-3 missile supplies to Ukraine due to Mideast conflict
https://tass.com/world/2096237
(8) Le Monde/AFP, le 4 mars 2026, Après les menaces de Donald Trump contre l’Espagne, l’UE et Emmanuel Macron expriment leur soutien au premier ministre, Pedro Sanchez
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/04/apres-les-menaces-de-donald-trump-contre-l-espagne-l-ue-et-emmanuel-macron-expriment-leur-soutien-au-premier-ministre-pedro-sanchez_6669527_3210.html
(9) France Info, le 4 mars 2026, Mathilde Bouquerel, Guerre au Moyen-Orient : on vous explique les accords de défense passés par la France avec les pays du Golfe, évoqués par Emmanuel Macron
https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/guerre-au-moyen-orient-on-vous-explique-les-accords-de-defense-passes-par-la-france-avec-les-pays-du-golfe-evoques-par-emmanuel-macron_7845314.html
(10) BFMTV, le 3 mars 2026, François Blanchard avec AFP, “Il aurait dû aider”: Donald Trump se dit “déçu” par le Royaume-Uni, jugé pas assez “coopératif” au Moyen-Orient
https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/donald-trump/il-aurait-du-aider-donald-trump-se-dit-decu-par-le-royaume-uni-juge-pas-assez-cooperatif-au-moyen-orient_AD-202603030483.html

