En approche, le trente-troisième sommet de l’APEC, Coopération économique de l’Asie Pacifique, 21 pays membres et 60% du PIB mondial : il se tiendra à Shenzhen dans la province du Guangdong, au sud de la Chine, les 18 et 19 novembre prochains, sous présidence chinoise cette année. Du Japon à l’Australie, de la Corée du Sud à Singapour, les ogres sont là, asiatiques, mais aussi américains, Etats-Unis, Canada, Chili, Pérou et Mexique compris, avec les Chinois et les Russes. Tous occupés par la santé vacillante de l’économie mondiale – le FMI très prudent quant aux perspectives de croissance (3,2% en 2026 ?).

Et puis il y a le choc infligé par les électeurs américains, qui reviennent aux urnes tous les deux ans, à leur président et au parti républicain, bien sûr, avec à Wall Street un Nasdaq en forte correction (moins 5,52% le 5 novembre), suivi par les bourses européennes et asiatiques.

Mais justement : les murmures autour d’une rencontre à Shenzhen entre Donald Trump, Xi Jinping et Vladimir Poutine, qui pourrait être géopolitique, se font plus précis. « La diplomatie chinoise a confirmé mercredi des échanges avec les États-Unis et la Russie en vue d’une réunion entre Xi Jinping, Donald Trump et Vladimir Poutine, envisagée en marge d’un sommet régional en Chine dans deux semaines » nous dit l’AFP (1). Sans que rien ne soit encore confirmé, ni par Pékin, ni par Moscou, ni par la Maison Blanche. Partout, on travaille depuis plusieurs semaines, la rencontre de Xi Jinping avec Donald Trump aux Etats-Unis le 24 septembre dernier comme prémices publiques. Même si, nous dit le sinologue François Danjou pour Question Chine, « concrètement, les accords furent minces, avec tout de même un engagement politique à maintenir une ‘‘relation constructive et stable’’ » (2).

Les objectifs de chacun étaient très dissemblables, les Américains souhaitant une discussion sur l’aide chinoise à l’Iran ou sur le nucléaire chinois, ce dont Pékin ne veut pas entendre parler, préférant « les négociations sur les droits de douane, les terres rares, les achats chinois de produits américains et les embargos technologiques imposés par Washington » – sans parler de la question de Taïwan. Moscou reste très discret sur ses échanges avec Donald Trump, même si, nous informe l’agence TASS, « le président américain Donald Trump a confirmé avoir rencontré jeudi (5 novembre à Washington) Kirill Dmitriev, envoyé spécial du président russe chargé des investissements et de la coopération économique avec les pays étrangers » (3) – sans que Trump veuille dévoiler le sujet de la rencontre : « Je ne peux pas vous dire de quoi nous avons discuté », en précisant qu’il n’avait pas reçu la délégation ukrainienne.

Les Chinois quant à eux ne paraissent pas fermés à la perspective d’une telle rencontre. Le quotidien China Daily, qui appartient au parti communiste chinois, donne ainsi la parole au directeur du centre d’études de l’APEC à l’université de Nankai, Liu Chenyang, pour expliquer que, par les temps turbulents, « bien que l’APEC soit un forum économique, elle permet non seulement de débattre des questions relatives à la région Asie-Pacifique, mais sert également de scène diplomatique multilatérale pour les affaires internationales ». Et que le Forum offre « un cadre de dialogue de haut niveau favorisant la communication entre les grandes puissances, contribuant ainsi à apaiser les tensions et à promouvoir des consultations concrètes » (4).

Dans la presse, les imaginations s’enflamment sur ce que signifie une telle rencontre autour de la vieille antienne d’un partage du monde façon Yalta en 1945 – sans que l’Europe soit consultée.

Vieille antienne ? La géopoliticienne Caroline Galactéros publiait en 2019, avant même la guerre en Ukraine, un recueil de chroniques, Vers un nouveau Yalta (5), autour de l’équilibre géopolitique qui se mettait – déjà – en place, remarquant à la fois que l’étoile américaine avait pâli « en termes de crédit moral (discrédit aggravé à partir de 2003 et de l’invasion de l’Irak), mais aussi en termes de suprématie militaire et de crédibilité perçue » et que « de nouveaux modèles de puissance et de nouvelles ambitions jusqu’alors bridées » commençaient à s’exprimer, sans que l’Europe soit parvenue « à sortir de sa gangue et à grandir enfin ». Donald Trump en était à son premier mandat (2017-2021). Or, nous l’avions relevé ici, le président américain – comme son vice-président JD Vance – caressait bien à l’aube de son deuxième mandat l’idée de partager le monde en « zones d’influence ».

Rien que de logique, écrit le professeur Nicolas Westcott, pour le média australien The Conversation (6) : « La stratégie de sécurité nationale américaine de 2025 indiquait clairement que l’hémisphère occidental devait être considéré comme une région de prédominance américaine, et laissait entendre que la Russie et la Chine pourraient disposer de sphères d’influence similaires ». De même les ambitions des Russes ou des Chinois sont-elles claires.

Les ambitions sont claires, oui, pour les trois compères. Mais dans la réalité ?

L’analyse de Caroline Galactéros reste très juste pour les Etats-Unis. Pour François Danjou, déjà cité (2), « il serait plus conforme à la réalité de présenter le sommet comme celui de deux « géants aux pieds d’argile », à la fois conscients de leurs vulnérabilités et, en même temps, tous deux préoccupés de maintenir sous le boisseau les tendances explosives de leurs rivalités ». Sans évoquer les difficultés, économiques et politiques, qui attendent les Etats-Unis, on peut remarquer « les vulnérabilités qui tracent les limites de la puissance chinoise », dont la croissance est tombée de +10% en 2011 à +4,5% en 2025, et reste fortement dépendante « aux exportations massives d’un système productif en surcapacité ». Sans négliger les « faiblesses d’un modèle social qui laisse sur le carreau 200 millions de Chinois « soutiers du miracle » et freine la consommation de la classe moyenne ».

La Russie n’est pas en pleine forme économique si elle a remarquablement résisté aux prédictions d’effondrement en quinze jours de Bruno Le Maire en 2022.

Quant à l’Europe, absente à Shenzhen et qui ne compte toujours pas parmi les grands décisionnaires ? Bien sûr, peut-on lire dans l’éditorial du Monde du 5 novembre (7), il y a eu jubilation devant la défaite infligée à Donald Trump. Mais « cette jubilation intérieure pourrait être de courte durée ». Parce que le président américain reste le maître en matière de politique extérieure, qu’il est peu probable qu’il révise sa position sur l’Europe, change sa politique commerciale agressive, revienne sur le « ‘pivot’ américain vers l’Asie (qui) avait été annoncé par le prédécesseur démocrate de Donald Trump, Barack Obama ».

Pour l’heure, elle regarde, désespérée, les grands acteurs aux pieds d’argile en espérant qu’ils sauront au moins gérer leurs rivalités sans qu’elle en soit la première victime.

Hélène NOUAILLE
Samedi 07 novembre 2026
Site La lettre de Léosthène

 Carte : 

Les provinces chinoises :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/45/RP_Chine_administrative2.jpg?utm_source=fr.wikipedia.org

 Notes :

 (1) Le Figaro/AFP, le 4 novembre 2026, Rencontre Xi-Trump-Poutine : Pékin affirme échanger avec Washington et Moscou
https://www.lefigaro.fr/international/rencontre-xi-trump-poutine-pekin-affirme-echanger-avec-washington-et-moscou-20261104

 (2) Question Chine, le 27 septembre 2026, François Danjou, Xi-Trump, deux géants aux pieds d’argile
https://www.questionchine.net/xi-trump-deux-geants-aux-pieds-d-argile

 (3) TASS, le 6 novembre 2026, Trump says he met with Russian presidential envoy
https://tass.com/world/2213583

 (4) China Daily, le 4 novembre 2026, Hou Chenchen, APEC ‘China Year’, a strong response to global turmoil
https://global.chinadaily.com.cn/a/202604/28/WS69f0c197a310d6866eb46099.html

 (5) Marianne, le 5 décembre 2019, Kevin Boucaud-Victoire, Macron et l’OTAN : « L’Europe demeure mentalement sous tutelle américaine »
https://www.marianne.net/agora/entretiens-debats/macron-et-l-otan-l-europe-demeure-mentalement-sous-tutelle-americaine

(6) The Conversation, le 4 novembre 2026, Nicholas Westcott, Why Trump, Xi, and Putin can’t carve up the world like the ‘big three’ leaders of 1945
https://theconversation.com/why-trump-xi-and-putin-cant-carve-up-the-world-like-the-big-three-leaders-of-1945-295632

(7) Le Monde, le 5 novembre 2026, Éditorial, Les Européens n’ont rien à attendre de la déroute de Donald Trump aux midterms
https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/11/05/les-europeens-n-ont-rien-a-attendre-de-la-deroute-de-donald-trump-aux-midterms_6806851_3232.html?utm

Source photo : IA/Laure Fanjeau

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