De sa campagne de 1940 à son arrestation

A l’aube du 4 juin 1940, sur le chemin de halage du canal de la Moselle, une patrouille d’infanterie voit surgir devant elle deux sauvages barbus aux uniformes sales, déchirés et chiffonnés. Se disant rescapés du 2e escadron du 11e cuirassiers, les deux hommes sont conduits au fort de Dugny, près de Verdun, où siège l’état-major du Général Huntziger.

Après les avoir entendus, le Général les félicite puis ordonne de diffuser une note à toutes les unités relatant l’aventure des deux sous-officiers, exemplaire à l’heure où tant de soldats décrochent et se débandent au premier contact avec l’ennemi.

Vingt-cinq jours derrière les lignes adverses avec une seule idée en tête, reprendre leur place au combat, méritait qu’on s’attarde sur la performance des maréchaux des logis Garder et Mongé.

Le 10 mai précédent, lorsque les troupes alliées se portaient au secours de la Belgique, les cavaliers français du 11e cuirassiers, entraient le soir même à Neufchâteau. Le lendemain matin, pour le 2em escadron chargé d’ouvrir la route au régiment, les obstacles s’accumulaient dès le départ. Routes nationales et secondaires sillonnées par des formations ennemies l’obligeaient sans cesse à se mettre à couvert, à tel point qu’il s’était enfoncé en forêt, perdant le contact avec le régiment et tout sens de l’orientation.

Le capitaine chargeait alors le maréchal des logis Garder d’aller reconnaître de jour l’itinéraire à emprunter de nuit par l’escadron.

Sans carte ni boussole, cheminement épuisant que de trouver, puis de mémoriser pour la nuit le parcours le moins exposé. Sans plus de repos que de nourriture, à l’aube du sixième jour, lorsque l’escadron s’était camouflé dans le parc du château des Amerois, anéantis de fatigue, les hommes de la patrouille n’avaient pu repartir. La frontière était si proche que Michel Garder repartait seul avec son collègue Mongé.

Lorsqu’ils avaient entrevu la fin du cauchemar avec les premières maisons de Pourrou-aux-Bois, une désagréable surprise les attendait : les Allemands occupaient le village. Ils échappaient par miracle aux balles des ennemis qui les poursuivaient, se perdaient en voulant brouiller les pistes et ne retrouvaient le parc du château des Amerois que le surlendemain, pour assister impuissants à l’anéantissement de leur escadron par un bataillon de feldgrau.

Les Allemands disparus, exténués et sous le coup de la perte de leurs camarades, ils étaient restés sur place, persuadés d’être dégagés par une contre-offensive française.

Après une semaine décourageante, tenaillés par la faim et la soif, ils repartaient à travers bois, marchant de jour et de nuit, évitaient hameaux et villages, risquaient cent fois la capture, se nourrissant du peu qu’ils trouvaient jusqu’à ce qu’une rivière les arrête. Par chance, amarré à un ponton de fortune, une embarcation abandonnée recelait une nasse de poissons vivants qu’ils allaient dévorer sur la rive opposée. Ragaillardis, ils poursuivaient leur route toute la nuit pour tomber, au petit matin, le long du canal de la Moselle, sur une patrouille française. C’est au soir de cette journée que nous les retrouvons à la popote des officiers du fort de Dugny. Malgré l’avalanche de mauvaises nouvelles que leur réserve le Capitaine Henri Massis, écrivain et futur académicien, nos deux héros ne s’intéressent qu’aux assiettes qu’ils vident aussitôt remplies.

A la fin du repas, Michel Garder apprend que son frère Victor a été tué à l’ennemi le 28 mai. Sous le choc, il demande la permission d’aller combattre.

Devant l’impossibilité de rejoindre le 11e cuirassiers, pris dans les filets de Saint-Valéryen-Caux, il est affecté à un bataillon de Sénégalais à l’heure où la Wehrmacht reprend l’offensive.

Ses illusions s’évanouissent sur le champ. Fusils contre blindés ! C’est la fuite… Les vaines actions de retardement sont entravées par une multitude de fuyards civils et militaires qui encombrent les routes et gênent toute manoeuvre. Des chevaux affolés galopent en tous sens. Ils sont si nombreux que Michel Garder, aidé de quelques autres cavaliers se voit chargé de les récupérer pour les sauver de la capture.

Dès lors, sous le feu de l’ennemi, c’est une entreprise folle que de rassembler et conduire vers l’arrière un troupeau sans cesse dispersé par la peur. Fort heureusement après Tours, l’ennemi se fait moins pressant, ses incursions aériennes plus rares. A Monbazillac, terme de cette équipée, il apprend sa nomination au grade de sous-lieutenant ainsi que la signature de l’armistice.

Pas plus qu’il ne s’accommode du renoncement, il ne peut supporter l’idée de son frère mort au champ d’honneur pour une simple passe d’armes sans lendemain. Il veut continuer à se battre. Pas un instant, il ne savoure la fierté d’arborer son nouveau grade comme une légitime revanche sur un destin jusque là contraire…

Cinq ans plus tôt, brillamment reçu à l’École de Saint-Cyr, sa candidature n’avait pas été retenue vu la date trop récente de sa naturalisation.

D’origine russe, fils d’un baron, capitaine de l’artillerie à pied de la Garde Impériale, il avait fui la Russie avec sa famille après l’accession au pouvoir des bolcheviks en 1920. Ce moment cruel s’était incrusté à jamais dans sa mémoire. Il se revoyait toujours à la coupée du destroyer. Les grandes personnes agitaient leurs mouchoirs. Un très vieux général sanglotait ” Adieu Russie “. Tout près de lui, pâle, digne et amaigrie par le typhus dont elle venait de réchapper, sa mère disait simplement : ” Nous reviendrons bientôt, après la victoire “. Avec l’exil, les Garder affrontaient les cruelles conditions d’existence des camps de travail de Gallipoli en Turquie, avant de débarquer en France où il fallait survivre.

Comme tant d’autres dignitaires de l’Empire déchu, l’ex-capitaine obtenait un emploi de chauffeur de taxi parisien et retrouvait ses camarades vétérans, regroupés au sein de ” L’union des Services de l’Armée “. Ils se réunissaient périodiquement dans des permanences locales afin de résoudre les nombreux problèmes posés par l’exil.

Parmi ceux-ci, ” L’union des Services ” fondait pour ses fils, dans la plus pure tradition impériale de la Sainte-Russie, des lycées comme celui de Cannes où Michel Garder était admis avec son frère, après la mort prématurée de leur père en 1925. Là, sa foi religieuse n’avait d’égale que sa haine du bolchevisme, haine impuissante qu’il tente d’assouvir en prononçant avec trois autres amis du pensionnat le serment solennel de libérer son pays du joug communiste. Dans cet internat, on ignorait les jours fériés : la semaine on y enseignait en français selon le programme national, le week-end étant réservé à la langue et à la culture russe. A ce rythme, le niveau moyen des élèves était très élevé. Bachelier à dix sept ans, Michel Garder réussissait à dix neuf ans le concours d’entrée à Saint-Cyr.

N’y pouvant accéder, il s’engageait ” volontaire ” au 11e cuirassiers. Nous le retrouvons cinq ans plus tard, sous-lieutenant à Monbazillac.

Dès qu’il a connaissance de l’appel du Général de Gaulle, qui en quelques phrases annulait la déroute et maintenait la France dans la guerre, il décide d’aller le rejoindre. Il s’en confie à sa mère qui l’en dissuade :” un exil suffit, pas deux “.

La nomination d’Henri Massis, le capitaine du fort de Dugny, au poste de conseiller ministériel le tire d’embarras. A Vichy, ce dernier, le dirige vers son ancien chef du 11e cuirassiers, le Commandant Gasser. Directeur de Cabinet du Général Weygand, nouveau Ministre de la Guerre, solidaire des protagonistes du serment de Bon-Encontre. Gasser le juge apte à poursuivre le combat au sein des Services Spéciaux clandestins sous le couvert moral du ministre mais en dehors de l’Armée de l’Armistice.

Après un bref passage aux écoutes téléphoniques à la Poste Centrale de Vichy, il intègre la légendaire société des Travaux Ruraux du non moins légendaire Colonel Paillole. Rapidement formé au T.R. 113 de Clermont-Ferrand par le Commandant Johannès, il est dépêché, sans tarder, à Paris afin d’y créer l’antenne 113 bis destinée à infiltrer le contre-espionnage ennemi et ses ramifications françaises.

L’esprit d’initiative et la liberté de comportement que requiert cette forme de guerre où la fonction prime le grade, ont de quoi enthousiasmer le jeune officier fraîchement sorti du rang. Se partageant entre la zone libre et la zone occupée, il évolue à l’aise, menant une action des plus efficaces jusqu’à son arrestation le 9 septembre 1943.

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