Géopolitique : Connaître les faits, comprendre les évènements

Nouvelle donne en Allemagne.
En Europe ?

« Les lignes bougent. Le mouvement est général » remarque Jean Leymarie pour France culture, sans feindre la surprise. « Cette élection en Saxe-Anhalt va-t-elle changer la donne ? Pour le dire, c’est trop tôt ». En effet, deux autres élections attendent les électeurs dans l’est de l’Allemagne le 20 septembre, à Berlin et en Poméranie occidentale. En Saxe, le 6 septembre, les électeurs décidaient de la composition de leur parlement régional. Les résultats ont confirmé les sondages (1), sachant qu’il faut atteindre 5% pour obtenir un siège de député.

–      Alternativ of Deutschland (AfD) remporte 43,8% des suffrages

–      CDU (chrétiens-démocrates) 17,2%

–      SPD (sociaux-démocrates) 9,3%

–      Verts 8,9%

–      Die Linke (gauche) 8,6%

–      BSW (gauche radicale) 5,3%

–      FDP (libéraux) 2,6%

–      Autres partis : 4,3%

Ainsi, née en 2013 d’économistes anti-euro et critiques de l’UE, l’AfD remporte plus du double des voix de la CDU, le parti de Konrad Adenauer ou d’Angela Merkel, qui régnait quasiment depuis 1945 avec, en alternance, le SPD, le parti d’Helmut Schmidt, de Gerhard Scröder ou d’Olaf Scholz – avec en complément, les libéraux du FPD. Le Land de Saxe-Anhalt ne compte que 2 millions d’habitants ? Certes, mais l’AfD est bien présente partout, plus dans l’ancienne Allemagne de l’est qu’à l’ouest (2, voir l’infographie), avec aujourd’hui, selon les sondages réguliers de l’INSA résumés en tableau depuis 2012 (3), une domination générale dans le pays tout entier de 9 points sur la CDU. Au 8 septembre :

–      AfD : 29%

–      CDU : 19,5%

–      Grüne (les Verts) : 13,5%

–      SPD : 12,5%

–      Die Linke (gauche) : 10,5%

–      FDP (libéraux) : 4,5%

–      BSW (gauche radicale) : 4%

–      Autres : 6,5%

Notons qu’au début de l’année, CDU et AfD étaient à l’égalité (autour de 25% au niveau fédéral). Et qu’en mai 2025, lors de l’arrivée du chancelier Friedrich Merz, les deux formations politiques étaient au coude-à-coude (24,5% chacune). On se souvient aussi que Friedrich Merz lui-même avait déjà sollicité l’appui de l’AfD en janvier 2025 pour appuyer une motion visant à renforcer les contrôles policiers de l’immigration – même s’il a cherché, avec un groupe transpartisan de 124 députés (5), à déclarer l’AfD illégale, ce qu’a refusé la Cour allemande de Karlsruhe.

Pour les deux élections à venir le 20 septembre, l’AfD est donnée gagnante dans le Mecklembourg-Poméranie par l’INSA et d’autres (4) avec près de 36 %, devant la ministre-présidente SPD Manuela Schwesig à 29 %. Qui pourrait néanmoins conserver le pouvoir avec une coalition de gauche. A Berlin, les derniers sondages montrent une légère avance de Die Linke sur la CDU et l’AfD (6). Rien n’est donc certain. Mais en Saxe Anhalt, c’est le parti (BSW) de la belle Sahra Wagenknecht, qui a fait sécession de la gauche (Die Linke) en octobre 2023 qui pourrait offrir à l’AfD la possibilité d’une majorité absolue : elle a gagné 5 sièges au nouveau parlement du Land, quand l’AfD en a remporté 39 sur 83. Les discussions sont ouvertes.

Et oui, donc, les lignes ont bougé.

En dehors de « l’émotion » convenue exprimée par la presse générale en Europe, avec l’évocation chez certains d’un retour aux années trente et à la résurrection de « l’extrême droite » nazie, peut-on réfléchir ?

« Dans la région, la majorité des électeurs de l’AfD sondés disent qu’ils veulent montrer au gouvernement qu’ils sont insatisfaits » constate l’enseignante-chercheuse Valérie Dubslaff interrogée par France-Info (7). Ajoutant : « Leur vote devient néanmoins de plus en plus un vote d’adhésion ». Insatisfaits de quoi, les électeurs ? Du chancelier lui-même, (« Seuls 16% d’Allemands ont une opinion positive de leur dirigeant, selon un sondage YouGov publié en juillet »), de l’état de l’économie allemande qu’ils jugent très dégradé, de leur relégation réelle de la prospérité générale – le PIB par habitant y est d’environ 38 500 euros, contre 53 500 euros pour l’ensemble de l’Allemagne, selon les statistiques officielles du pays (8). « Selon une note de la chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’IFRI, Jeanette Süss, constate le Figaro (1), « ‘le choc de la transformation’ après la chute du Mur, la désindustrialisation et l’émigration vers l’Ouest ont laissé une trace durable. Beaucoup d’Allemands de l’Est se considèrent comme les “perdants de la réunification”, des laissés-pour-compte d’un processus piloté depuis l’Ouest ».

Certes. Mais à l’aune du succès de l’AfD partout dans le pays, quelle trace auront laissé les multiples crises subies depuis plus de vingt ans ? « L’afflux migratoire de 2015, la pandémie de Covid-19, la guerre en Russie, la flambée des prix de l’énergie, les attentats islamistes sur le sol national – (qui) affectent tout le pays, (et) le parti anti-establishment gagne du terrain partout » constate encore le quotidien. En fait, c’est aussi le modèle de société que la coalition au pouvoir à Berlin, « l’establishment », leur a proposé que les électeurs allemands contestent, quand ils souhaitent conserver leur culture et leur mode de vie.

Que refuse l’AfD ? Une immigration que préconisent Bruxelles et l’UE comme nouveau modèle européen par exemple. Elle était déjà eurosceptique à sa naissance, en 2013, à l’époque de l’échec de la stratégie de Lisbonne décidée en 2000 et remplacée par une « stratégie Europe 2020 » elle-même sans résultat, comme le reconnaissait avec honnêteté le site français du Premier ministre Vie publique (9). Le contexte allemand ? Sous la pression des Verts, Angela Merkel a renoncé au nucléaire. Soit. Mais elle bénéficiait de l’énergie à bas prix russe, indispensable à son industrie lourde ? Oui, et l’Allemagne y a renoncé aussi, en sacrifiant le tube rescapé de l’attentat contre le gazoduc Nord Stream en septembre 2022. L’AfD conteste la rupture des relations avec la Russie, où l’Allemagne était le premier investisseur. Elle préconise une reprise apaisée d’un dialogue, le retour d’une voix allemande sinon européenne, ce qui peut inquiéter si l’on parle de mainmise sur l’Europe.

Pourquoi ? Parce que le monde bouge, sans que l’Europe y ait prise.

Le constat des faits est sans appel. Ni à Washington, ni à Pékin, ni à Moscou, où se profile son avenir sans elle, l’Europe n’est plus écoutée – alors que les envoyés américains discutent du moyen de mettre fin à un conflit qui embarrasse le président Trump et qu’il faudra bien aborder la question essentielle de l’architecture de sécurité européenne pour un règlement durable. Havre de paix prospère, l’UE ? L’image appartient au passé. Exemple ? Non, ont répondu les électeurs islandais le 29 août dernier par référendum, nous ne souhaitons pas rouvrir des négociations d’adhésion. L’Union européenne actuelle n’est plus une réponse au monde qui vient.

La réalité ? Rien de sûr n’a filtré des entretiens de Steve Witkoff et Jared Kushner avec Vladimir Poutine à Moscou le 5 septembre – sauf que les Européens n’y étaient en aucune façon invités. Notons que le BSW de Sahra Wagenknecht fait le même constat, le monde bouge sans l’Europe ni l’Allemagne, ce qui explique les discussions étonnantes entre un parti qualifié « d’extrême droite » et un mouvement de « gauche radicale ».

Les cris d’orfraie de la presse comme des politiques de l’establishment ne peuvent pas réduire à rien la question que posent les électeurs aujourd’hui allemands, demain ailleurs en Europe : quelle société voulons-nous, quel rôle voulons-nous jouer demain dans le monde avec notre culture et nos intérêts, comment y parvenir quand nous sommes en plein brouillard ?

Pour le dire, il est trop tôt. Pas pour y travailler.

Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène
le 9 septembre 2026

Notes :

(1) Résultats de l’élection dans le land de Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026 (infographie le Figaro, source Deutsche Welle)
https://datawrapper.dwcdn.net/9OWR6/4/

L’article au complet du Figaro le 7 septembre 2026, Dolène Vary et service infographie (abonnés)
https://www.lefigaro.fr/international/victoire-historique-en-saxe-anhalt-que-pese-l-afd-dans-les-autres-laender-allemands-20260907

 (2) La présence de l’AfD dans les différents Länder allemands au 6 septembre (infographie du Figaro, source Walhrecht.de)
https://datawrapper.dwcdn.net/3j1AC/2/

 (3) INSA, tableau des sondages (depuis 2012)
https://www.wahlrecht.de/umfragen/insa.htm

 (4) Sondages élections du 20 septembre 2026 dans le Land du Mecklembourg-Poméranie-occidentale
https://www.epocinfo.fr/sondages_veille.php?election=Mecklenburg-Vorpommern+State+Parliament+-+Popular+Vote+9%2F20%2F2026

 (5) Le Monde, le 31 janvier 2025, Elsa Conesa, correspondante à Berlin, Allemagne : l’interdiction de l’AfD, le parti d’extrême droite en plein essor électoral, discutée pour la première fois au Bundestag
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/31/en-allemagne-l-interdiction-de-l-afd-en-debat-au-bundestag_6524485_3210.html?srsltid=AfmBOoq8UApNXrNCRzBQEVO3z8YnxrWWaC-ieC-3yofNaAC8PZJhyzFt

(6) PolitPro.eu, Tendance électorale pour les élections législatives à Berlin au 8 septembre 2026
https://politpro.eu/fr/berlin

(7) France-Info, le 7 septembre 2026, Fabien Jannic-Cherbonnel, Valentine Pasquesoone, Pourquoi la victoire de l’AfD lors des élections en Saxe-Anhalt est un séisme politique en Allemagne
https://www.franceinfo.fr/monde/europe/allemagne/pourquoi-la-victoire-de-l-afd-lors-des-elections-en-saxe-anhalt-est-un-seisme-politique-en-allemagne_8176916.html

(8) VGR Monitor der Länder (en allemand seulement) https://interaktiv.statistik.nrw/app_proxy/84c10c53-dd1c-428e-bc4c-8976aae104f2/

(9) Vie publique, le 11 novembre 2028, Marion Gaillard, De la stratégie de Lisbonne à la stratégie Europe 2020
https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/38558-de-la-strategie-de-lisbonne-la-strategie-europe-2020

Source création de l’mage : IA