Histoire : Bataillons d’Afrique ou « Aller à Tataouine »

« Le rôle joué pendant la Grande Guerre par les indigènes algériens a été grand, leur sang s’est mêlé au sang français sur tous les champs de bataille, leur acquérant des droits légitimes par des sacrifices communs… ». (Baron de Feuchins « Rapport sur le bilan des pertes » (1924)).
Dimanche dernier, lors du repas de l’Assemblée Générale d’une association de réservistes, je me trouvais à la table d’un type sympathique, ingénieur en retraite et commandant de réserve (h) de l’Armée de l’Air. Mais j’ai senti chez lui une sensibilité de gauche quand, alors que nous parlions de la grande boucherie de 14-18, il m’a servi le sempiternel couplet de repentance à l’égard de nos anciens colonisés. Sa sentence était sans appel : « On pas nier que nos troupes africaines ont servi de « chair à canon » pendant la Grande Guerre ». Et il a ajouté, sûr de son fait, que « les Bataillons d’Afrique ont donné d’excellents soldats ». Depuis que la France culpabilise sur son passé colonial, j’ai entendu cent fois ce discours qui voudrait que ces « salauds de Blancs » aient utilisé les troupes indigènes comme « chair à canon » en 14-18. Or c’est inexact ou, pour le moins, très exagéré ! Et dans un pays qui ne connaît pas son histoire, on confond souvent l’Armée d’Afrique et les Bataillons d’Afrique, les fameux « Bat’d’Af ». Aussi, je crois utile, régulièrement, de remettre les pendules à l’heure.
À l’époque coloniale, nos forces étaient réparties en trois ensembles: l’Armée métropolitaine, les troupes coloniales et l’Armée d’Afrique qui dépendaient d’un même état-major général.
Dans la terminologie militaire, les troupes coloniales désignaient les troupes « indigènes », hors Afrique du Nord, et métropolitaines : les anciennes formations de marine (« Marsouins » pour l’infanterie et « Bigors » pour l’artillerie), qui fusionnent, en 1900, pour former l’« Armée coloniale » (ou « la Coloniale »). Ces troupes se distinguent donc des troupes d’Afrique du Nord « indigènes » (Tirailleurs, Spahis) et européennes (Zouaves, Chasseurs d’Afrique, Légion Étrangère), qui forment l’Armée d’Afrique (19ème Corps d’Armée) et provenaient essentiellement d’Algérie.
Certains régiments, mixtes, regroupaient des chrétiens, des juifs et des musulmans, comme les unités de Zouaves ou de Tirailleurs. On estime que l’Empire a fourni, en quatre années de guerre, entre 550.000 et 600.000 « indigènes » à la mère-patrie, dont 450.000 vinrent combattre en Europe. 270.000 mobilisés, dont 190.000 combattants, étaient des Maghrébins, 180 000 mobilisés, dont 134.000 combattants, étaient des « Sénégalais » (1). Les autres troupes venaient de tout l’Empire : Madagascar, Indochine, Océanie, etc… Les « indigènes » ont représenté 7% des 8.410.000 mobilisés de l’Armée française, affectés majoritairement dans les régiments de Tirailleurs. La proportion de Français blancs au sein des régiments de Tirailleurs nord-africains était d’environ 20 %. Un peu moins dans les bataillons de « Sénégalais ». En 1918, à la fin de la guerre, notre Armée disposait de cent divisions dont six divisions composées de troupes de l’Armée d’Afrique et sept divisions de troupes de l’Armée coloniale. La moitié des effectifs de ces treize divisions étant d’origine métropolitaine.
Si ces effectifs peuvent sembler relativement faibles, les troupes « indigènes » comptent à leur actif bon nombre de faits d’armes glorieux et leur rôle ne saurait être sous-estimé. Leur apport a été très important dans les semaines décisives de septembre 1914, lors de la bataille de la Marne. Si quelques cas de panique furent signalés lors des toutes premières semaines de combats (comme dans d’autres unités issues de métropole), par la suite, elles se montreront à l’égale des meilleurs.
Durant la Grande Guerre, le nombre de tués de nos troupes « indigènes » est estimé à plus de 70.000 : 36.000 Maghrébins et 30.000 « Sénégalais » : chiffres à rapprocher des 1.500.000 tués de la Grande Guerre. Les monuments aux morts des villes et villages français sont là pour nous rappeler que la grande boucherie de 14-18 aura été, hélas, assez « égalitaire ».
Les combattants de notre Empire y ont eu leur part…comme les autres, ni plus, ni moins.
Disons maintenant un mot des Bataillons d’Afrique: les « Bat’d’Af ».
Les Bataillons d’Infanterie Légère d’Afrique (BILA), plus connus sous les surnoms de « Bat’d’Af’ » ou de « Joyeux », étaient des unités qui relevaient, effectivement, de l’Armée d’Afrique.
L’Infanterie Légère d’Afrique, après un projet avorté en 1831, a été créée en juin 1832 pour recycler les soldats condamnés par la justice militaire.
Elle n’était pas une formation disciplinaire au sens strict du terme, mais il est indéniable qu’il y régnait une discipline plus rugueuse que dans les régiments d’infanterie classiques. On y incorporait des soldats au casier judiciaire chargé, puis à la fin du 19° siècle, des voyous, des petits truands, des proxénètes. Ils relevaient de 54 catégories judiciaires différentes, allant du simple délit à la tentative de meurtre. Basées en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie et Maroc), « à Biribi », nom générique pour désigner leur cantonnement, ces unités constituaient l’instrument répressif de l’Armée française : destinées à mater les fortes têtes, elles étaient conçues pour « redresser ceux qui ont failli ».
L’expression « aller à Tataouine » vient des « Bat’d’Af », ce nom désigne un de leurs camps situé dans le sud tunisien (2). Les « Joyeux » avaient leurs traditions : le tatouage « Marche ou Crève » sur une jambe, et parfois, sur un bras « Né sous l’étoile du malheur, mort sous l’étoile du bonheur », en hommage à leur fétiche, « l’étoile du bazar ». À leur retour à la vie civile, c’est grâce à leurs tatouages qu’ils étaient craints et respectés dans le milieu de la pègre. Une autre particularité des « Bat’d’Af » : l’homosexualité dans leurs rangs (héritée des passages en prison).
En 1914, à la déclaration de la guerre, les effectifs restent en garnison en Afrique du Nord afin d’y assurer le maintien de l’ordre. On a formé pour la durée de la guerre, et par prélèvement dans les 5 BILA, trois Bataillons de Marche d’Infanterie Légère d’Afrique (BMILA), qui ont été engagés en métropole où ils se sont distingués : les 1er , 2e et 3e BMILA.
Le chant de marche des « Bat’d’Af » – « Le bataillonnaire » (3) – a été modifié et repris plus tard, pendant la guerre d’Algérie, par les régiments parachutistes (4).
Sur le sort des bataillonnaires, citons André Nolat qui écrit en argot (5) :
« …Plus bas dans ces enfers, il y avait les travaux publics. Les Trav’s. Le bagne militaire. Pour ceux qui avaient commis un délit sous les drapeaux, aux Bat’d’Af ou ailleurs, pour les déserteurs, pour les insoumis…C’était Biribi avec ses compagnies de discipline, ses « maisons-mères » en Afrique du Nord : Dar-Bel-Hamrit, Bossuet au sud d’Oran, Douéra, Bougie, Téboursouk… Aux Trav’s, des soldats punis, pègres ou non. Les Trav’s, c’était pas du nougat… Crânes rasés, capotes grises…Fallait marcher bécif, tracer des routes, porter des pierres. Sous le soleil roi, le soleil lion, le soleil assassin. Le cagnard, luisant comme un dinar d’or rouge, qui plie les genoux des plus courageux. Et de la ler dumé(6) a becter. Par terre souvent… ou mêlée à des poignées de sel. Et les chaouchs. Pour la plupart des tocards féroces et provocants. Des pionnards, des fondus ; Peu d’hommes en réchappaient. On y mourrait. On y virait louf. Celui qui décarrait à peu près d’aplomb des Trav’s devenait souvent un vrai cador…Faut pas le nier, parmi ces détenus, il y avait des salauds, des ordures, des monstres. Mais pas tant que ça. Le gros des bataillons, c’était de pauvres mômes, des enfants du malheur, désespérés, qu’une société pourrissante…que l’abandon, l’absence de familles, avait brisé ou métamorphosé en fauves. Des petits qui allèrent à la viande avec rage. Des grands tels Paul Carbone qui fut roi de Marseille et Jo Attia roi du non-lieu. Des hors-la-loi mais des seigneurs loin des crapules d’aujourd’hui, sanglants épiciers de la schnouf. Des hommes qui avaient tout de même une certaine mentalité… »
Pour être franc, ce romantisme de la canaille ou de la racaille ne m’inspire que du mépris, pas la moindre pitié. Les « Bat’d’Af », définitivement supprimés en 1972, auront eu plusieurs fonctions salutaires.
Primo – apprendre à des voyous, des petites frappes, des maquereaux, à se réinsérer en travaillant ;
secundo – protéger la société en internant des truands loin de la métropole ; tertio – leur faire payer leur dette en cassant des cailloux, ce qui n’encourage pas à la récidive. Je ne m’étendrais pas sur les raisons de la montée en puissance des vols, crimes et délits, mais une chose est certaine : ce n’est pas en faisant un simple « rappel à la loi », pas même en infligeant une amende qui ne sera jamais payée (ou une peine de prison assortie du sursis) à un jeune multirécidiviste qu’on lui enlèvera l’envie de recommencer. Notre Code pénal n’a pas besoin d’être revu, il suffirait que les juges – qui se prennent trop souvent pour des justiciers – appliquent les peines prévues par nos lois.
Les BILA étaient composés en grande majorité de soldats blancs de souche européenne donc ce n’est pas dans ces unités, pas plus que dans d’autres d’ailleurs, qu’on a utilisé des basanés comme « chair à canon ». Nos Tirailleurs, Tabors, Goumiers, nos troupes indigènes dans leur ensemble ont fourni de bons soldats, c’est indéniable, mais ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi.
En conclusion, je me demande si, compte tenu de l’augmentation de la délinquance – petite, moyenne ou criminelle – dans notre pays, il ne faudra pas, recréer les Bataillons d’Afrique.
Eric de VERDELHAN
1) – En fait ce terme englobait toutes les troupes noires d’Afrique.
2) – J’ai eu l’occasion, il y a bien longtemps, de visiter l’ancienne garnison de « Bat’d’Af », à Tataouine, dans le sud tunisien.
3) – « En passant par la portière » (« Il est là-bas en Algérie… »). Ceux qui ont eu le privilège de servir chez les paras connaissent ce chant.
4) – Chanson que certains auteurs attribuent à Aristide Bruant, ce qui est inexact : Bruant a écrit « Au Bat’d’Af » qui n’est pas le chant de marche des BILA.5) — « Les Bat’d’Af et les Travaux » d’André Nolat.
6) – Lire « de la merde à becter ».









