Histoire : Bataillons d’Afrique ou « Aller à Tataouine »

« Le rôle joué pendant la Grande Guerre par les indigènes algériens a été grand, leur sang s’est mêlé au sang français sur tous les champs de bataille, leur acquérant des droits légitimes par des sacrifices communs… ». (Baron de Feuchins « Rapport sur le bilan des pertes » (1924)).

Dimanche dernier, lors du repas de l’Assemblée Générale d’une association de réservistes, je me trouvais à la table d’un type sympathique, ingénieur en retraite et commandant de réserve (h) de l’Armée de l’Air. Mais j’ai senti chez lui une sensibilité de gauche quand, alors que nous parlions de la grande boucherie de 14-18, il m’a servi le sempiternel couplet de repentance à l’égard de nos anciens colonisés. Sa sentence était sans appel : « On pas nier que nos troupes africaines ont servi de « chair à canon » pendant la Grande Guerre ». Et il a ajouté, sûr de son fait, que « les Bataillons d’Afrique ont donné d’excellents soldats ». Depuis que la France culpabilise sur son passé colonial, j’ai entendu cent fois ce discours qui voudrait que ces « salauds de Blancs » aient utilisé les troupes indigènes comme « chair à canon » en 14-18. Or c’est inexact ou, pour le moins, très exagéré ! Et dans un pays qui ne connaît pas son histoire, on confond souvent l’Armée d’Afrique et les Bataillons d’Afrique, les fameux « Bat’d’Af ». Aussi, je crois utile, régulièrement, de remettre les pendules à l’heure.

À l’époque coloniale, nos forces étaient réparties en trois ensembles: l’Armée métropolitaine, les troupes coloniales et l’Armée d’Afrique qui dépendaient d’un même état-major général.

Dans la terminologie militaire, les troupes coloniales désignaient les troupes « indigènes », hors Afrique du Nord, et métropolitaines : les anciennes formations de marine (« Marsouins » pour l’infanterie et « Bigors » pour l’artillerie), qui fusionnent, en 1900, pour former l’« Armée coloniale » (ou « la Coloniale »). Ces troupes se distinguent donc des troupes d’Afrique du Nord « indigènes » (Tirailleurs, Spahis) et européennes (Zouaves, Chasseurs d’Afrique, Légion Étrangère), qui forment l’Armée d’Afrique (19ème Corps d’Armée) et provenaient essentiellement d’Algérie.
Certains régiments, mixtes, regroupaient des chrétiens, des juifs et des musulmans, comme les unités de Zouaves ou de Tirailleurs. On estime que l’Empire a fourni, en quatre années de guerre, entre 550.000 et 600.000 « indigènes » à la mère-patrie, dont 450.000 vinrent combattre en Europe. 270.000 mobilisés, dont 190.000 combattants, étaient des Maghrébins, 180 000 mobilisés, dont 134.000 combattants, étaient des « Sénégalais » (1). Les autres troupes venaient de tout l’Empire : Madagascar, Indochine, Océanie, etc… Les « indigènes » ont représenté 7% des 8.410.000 mobilisés de l’Armée française, affectés majoritairement dans les régiments de Tirailleurs. La proportion de Français blancs au sein des régiments de Tirailleurs nord-africains était d’environ 20 %. Un peu moins dans les bataillons de « Sénégalais ». En 1918, à la fin de la guerre, notre Armée disposait de cent divisions dont six divisions composées de troupes de l’Armée d’Afrique et sept divisions de troupes de l’Armée coloniale. La moitié des effectifs de ces treize divisions étant d’origine métropolitaine.

Si ces effectifs peuvent sembler relativement faibles, les troupes « indigènes » comptent à leur actif bon nombre de faits d’armes glorieux et leur rôle ne saurait être sous-estimé. Leur apport a été très important dans les semaines décisives de septembre 1914, lors de la bataille de la Marne. Si quelques cas de panique furent signalés lors des toutes premières semaines de combats (comme dans d’autres unités issues de métropole), par la suite, elles se montreront à l’égale des meilleurs.

Durant la Grande Guerre, le nombre de tués de nos troupes « indigènes » est estimé à plus de 70.000 : 36.000 Maghrébins et 30.000 « Sénégalais » : chiffres à rapprocher des 1.500.000 tués de la Grande Guerre. Les monuments aux morts des villes et villages français sont là pour nous rappeler que la grande boucherie de 14-18 aura été, hélas, assez « égalitaire ».
Les combattants de notre Empire y ont eu leur part…comme les autres, ni plus, ni moins.

Disons maintenant un mot des Bataillons d’Afrique: les « Bat’d’Af ».

Les Bataillons d’Infanterie Légère d’Afrique (BILA), plus connus sous les surnoms de « Bat’d’Af’ » ou de « Joyeux », étaient des unités qui relevaient, effectivement, de l’Armée d’Afrique.
L’Infanterie Légère d’Afrique, après un projet avorté en 1831, a été créée en juin 1832 pour recycler les soldats condamnés par la justice militaire.

Elle n’était pas une formation disciplinaire au sens strict du terme, mais il est indéniable qu’il y régnait une discipline plus rugueuse que dans les régiments d’infanterie classiques. On y incorporait des soldats au casier judiciaire chargé, puis à la fin du 19° siècle, des voyous, des petits truands, des proxénètes. Ils relevaient de 54 catégories judiciaires différentes, allant du simple délit à la tentative de meurtre. Basées en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie et Maroc), « à Biribi », nom générique pour désigner leur cantonnement, ces unités constituaient l’instrument répressif de l’Armée française : destinées à mater les fortes têtes, elles étaient conçues pour « redresser ceux qui ont failli ».
L’expression « aller à Tataouine » vient des « Bat’d’Af », ce nom désigne un de leurs camps situé dans le sud tunisien (2). Les « Joyeux » avaient leurs traditions : le tatouage « Marche ou Crève » sur une jambe, et parfois, sur un bras « Né sous l’étoile du malheur, mort sous l’étoile du bonheur », en hommage à leur fétiche, « l’étoile du bazar ». À leur retour à la vie civile, c’est grâce à leurs tatouages qu’ils étaient craints et respectés dans le milieu de la pègre. Une autre particularité des « Bat’d’Af » : l’homosexualité dans leurs rangs (héritée des passages en prison).

En 1914, à la déclaration de la guerre, les effectifs restent en garnison en Afrique du Nord afin d’y assurer le maintien de l’ordre. On a formé pour la durée de la guerre, et par prélèvement dans les 5 BILA, trois Bataillons de Marche d’Infanterie Légère d’Afrique (BMILA), qui ont été engagés en métropole où ils se sont distingués : les 1er , 2e et 3e BMILA.

Le chant de marche des « Bat’d’Af » – « Le bataillonnaire » (3) – a été modifié et repris plus tard, pendant la guerre d’Algérie, par les régiments parachutistes (4).

Sur le sort des bataillonnaires, citons André Nolat qui écrit en argot (5) :
« …Plus bas dans ces enfers, il y avait les travaux publics. Les Trav’s. Le bagne militaire. Pour ceux qui avaient commis un délit sous les drapeaux, aux Bat’d’Af ou ailleurs, pour les déserteurs, pour les insoumis…C’était Biribi avec ses compagnies de discipline, ses « maisons-mères » en Afrique du Nord : Dar-Bel-Hamrit, Bossuet au sud d’Oran, Douéra, Bougie, Téboursouk… Aux Trav’s, des soldats punis, pègres ou non. Les Trav’s, c’était pas du nougat… Crânes rasés, capotes grises…Fallait marcher bécif, tracer des routes, porter des pierres. Sous le soleil roi, le soleil lion, le soleil assassin. Le cagnard, luisant comme un dinar d’or rouge, qui plie les genoux des plus courageux. Et de la ler dumé(6) a becter. Par terre souvent… ou mêlée à des poignées de sel. Et les chaouchs. Pour la plupart des tocards féroces et provocants. Des pionnards, des fondus ; Peu d’hommes en réchappaient. On y mourrait. On y virait louf. Celui qui décarrait à peu près d’aplomb des Trav’s devenait souvent un vrai cador…Faut pas le nier, parmi ces détenus, il y avait des salauds, des ordures, des monstres. Mais pas tant que ça. Le gros des bataillons, c’était de pauvres mômes, des enfants du malheur, désespérés, qu’une société pourrissante…que l’abandon, l’absence de familles, avait brisé ou métamorphosé en fauves. Des petits qui allèrent à la viande avec rage. Des grands tels Paul Carbone qui fut roi de Marseille et Jo Attia roi du non-lieu. Des hors-la-loi mais des seigneurs loin des crapules d’aujourd’hui, sanglants épiciers de la schnouf. Des hommes qui avaient tout de même une certaine mentalité… »

Pour être franc, ce romantisme de la canaille ou de la racaille ne m’inspire que du mépris, pas la moindre pitié. Les « Bat’d’Af », définitivement supprimés en 1972, auront eu plusieurs fonctions salutaires.
Primo – apprendre à des voyous, des petites frappes, des maquereaux, à se réinsérer en travaillant ;
secundo – protéger la société en internant des truands loin de la métropole ; tertio – leur faire payer leur dette en cassant des cailloux, ce qui n’encourage pas à la récidive. Je ne m’étendrais pas sur les raisons de la montée en puissance des vols, crimes et délits, mais une chose est certaine : ce n’est pas en faisant un simple « rappel à la loi », pas même en infligeant une amende qui ne sera jamais payée (ou une peine de prison assortie du sursis) à un jeune multirécidiviste qu’on lui enlèvera l’envie de recommencer. Notre Code pénal n’a pas besoin d’être revu, il suffirait que les juges – qui se prennent trop souvent pour des justiciers – appliquent les peines prévues par nos lois.
Les BILA étaient composés en grande majorité de soldats blancs de souche européenne donc ce n’est pas dans ces unités, pas plus que dans d’autres d’ailleurs, qu’on a utilisé des basanés comme « chair à canon ». Nos Tirailleurs, Tabors, Goumiers, nos troupes indigènes dans leur ensemble ont fourni de bons soldats, c’est indéniable, mais ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi.

En conclusion, je me demande si, compte tenu de l’augmentation de la délinquance – petite, moyenne ou criminelle – dans notre pays, il ne faudra pas, recréer les Bataillons d’Afrique.

Eric de VERDELHAN

1) – En fait ce terme englobait toutes les troupes noires d’Afrique.
2) – J’ai eu l’occasion, il y a bien longtemps, de visiter l’ancienne garnison de « Bat’d’Af », à Tataouine, dans le sud tunisien.
3) – « En passant par la portière » (« Il est là-bas en Algérie… »). Ceux qui ont eu le privilège de servir chez les paras connaissent ce chant.
4) – Chanson que certains auteurs attribuent à Aristide Bruant, ce qui est inexact : Bruant a écrit « Au Bat’d’Af » qui n’est pas le chant de marche des BILA.5) — « Les Bat’d’Af et les Travaux » d’André Nolat.
6) – Lire « de la merde à becter ».




Nucléaire : Arrangement de Narvik

Arrangement de Narvik :
vers des opérations nucléaires françaises en Arctique ?

Introduction

Moins de trois mois après le discours de l’Île Longue du 2 mars 2026, dans lequel le président français a présenté le concept de dissuasion avancée impliquant huit États européens, l’initiative continue de convaincre des partenaires majeurs, avec l’entrée de la Norvège via l’Arrangement de Narvik, signé avec Paris le 27 mai 2026.

La dissuasion avancée est régulièrement présentée comme améliorant la résilience des forces stratégiques françaises par la dispersion sur une zone plus vaste que le seul territoire métropolitain.
Mais plus qu’une survivabilité accrue, c’est avant tout une porte d’accès à l’Arctique que pourrait offrir la Norvège aux Forces aériennes stratégiques (FAS).

En effet, l’arrivée d’Oslo dans l’initiative pourrait permettre de « désenclaver » la zone sur laquelle pourront évoluer les Rafale B des FAS. Si la Suède possède un vaste territoire permettant une dispersion des moyens sur de multiples terrains d’aviation, y compris sommaires, le pays est bordé au Nord, à l’Est et à l’Ouest par la Finlande et par la Norvège. Ainsi, seule une sortie par la mer Baltique était possible, sauf à violer l’espace aérien des pays limitrophes, tandis que le seul accès au territoire russe pouvait se faire via l’étroit golfe de Finlande, par lequel transitent régulièrement les appareils russes en route vers Kaliningrad.

Cette contrainte majeure est désormais levée puisque des appareils français déployés en Suède, mais également en Norvège, pourront sortir vers le Nord et ainsi avoir accès à un vaste ensemble de sites stratégiques russes, avec deux atouts majeurs : une plus grande réactivité, mais surtout une allonge bien plus importante.

La (presque) fin de la tyrannie des distances

De nombreuses cibles – principalement militaires – hautement stratégiques pour Moscou sont localisées dans le Nord-Ouest du pays. On peut par exemple citer :

  • Mourmansk et ses environs, accueillant la Flotte du Nord et ses sous-marins stratégiques ;
  • la base navale et le chantier naval militaire de Severodvinsk ;
  • le cosmodrome de Plesetsk, d’où sont lancés la très grande majorité des satellites militaires russes et qui est l’un des principaux sites d’essais pour les armements stratégiques ;
  • plusieurs radars d’alerte avancée antiaérienne et antimissiles nécessaires à la défense du territoire russe contre une attaque nucléaire états-unienne ;
  • ou encore la base aérienne d’Olenia, qui accueille de nombreux appareils, dont des bombardiers stratégiques.

Théoriquement, ces sites étaient d’ores et déjà atteignables par un raid nucléaire décollant depuis le territoire français. Cela nécessitait cependant au minimum un transit de plus de 2 000 km en traversant l’espace aérien de plusieurs États souverains. Un contour par la mer du Nord pouvait permettre d’éviter ces survols, au prix d’un allongement parfois important du transit.

Prépositionner des Rafale B des FAS au-delà du Cercle Polaire en Norvège ou en Suède raccourcirait drastiquement ce transit. Ainsi, un Rafale B décollant, par exemple, de la base aérienne norvégienne de Bardufoss n’aurait que quelques centaines de kilomètres à parcourir avant d’atteindre le point de tir de son missile de croisière supersonique à charge nucléaire ASMPA-R ciblant Mourmansk – dont la portée lui permet par ailleurs d’être tiré depuis l’intérieur de l’espace aérien norvégien. D’autres bases de desserrement encore plus proches sont également possibles. Outre un préavis extrêmement faible pour l’adversaire, cela permettrait également d’effectuer une mission sans ravitaillement en vol, diminuant significativement l’empreinte logistique du raid, donc sa visibilité.

Carte représentant les différents aérodromes militaires sur la péninsule scandinave ainsi que des exemples de cibles potentielles pour un raid nucléaire aéroporté. La ligne jaune représente le rayon franchissable théorique (5 000 km) maximal d’un raid depuis la base aérienne de Saint-Dizier dans l’Est de la France, tandis que la ligne rouge correspond à celui depuis la base aérienne norvégienne de Bardufoss. Source du fond de carte : Google Earth.

De multiples possibilités pour l’avertissement nucléaire

Outre ces sites hautement stratégiques, dont la destruction relèverait d’une possible atteinte aux intérêts vitaux russes et qui sont donc peu adaptés à une frappe d’avertissement, le Grand Nord russe regroupe un panel de cibles potentielles pour cet élément fondamental de la doctrine nucléaire française.

Action unique et non renouvelable, le tir d’avertissement est destiné à démontrer la détermination de la France, et au travers elle de ses alliés, à défendre ses intérêts vitaux, y compris au moyen d’armes nucléaires. Il nécessite un choix de cibles particulièrement calibré, puisque tirer sur une cible anodine pourrait montrer une hésitation des autorités françaises, signe potentiel de faiblesse, tandis que la destruction d’une cible trop stratégique ou causant de graves dommages collatéraux pourrait entraîner une sur-escalade dévastatrice. 

Or, un grand nombre de cibles isolées sont localisées dans l’Arctique russe, avec des risques de dommages collatéraux limités mais une importance économique, militaire ou politique significative pour Moscou, comme de nombreux sites liés à l’industrie pétrolière ou gazière, ou encore des sites militaires en Nouvelle-Zemble ou sur l’Archipel François-Joseph. 

Un tir sur le principal site d’essais nucléaires russe aurait par exemple un fort effet symbolique sans pour autant avoir d’importantes conséquences stratégiques à court terme. Il s’agirait par ailleurs d’une cible relativement aisée d’un point de vue opérationnel pour un raid décollant de Norvège ou de Suède, avec un transit d’environ 1 000 km uniquement au-dessus de la mer de Barents, avec pour seul adversaire la chasse russe ne pouvant être soutenue par la défense sol-air en raison de l’éloignement des côtes. On notera par ailleurs que la participation de chasseurs furtifs F-35A norvégiens ou de GRIPEN-E suédois en tant qu’escorte du raid faciliterait encore plus ce type d’action.

L’Extrême-Orient à portée du raid

Si la participation de la Norvège à l’initiative facilitera grandement l’atteinte des cibles dans le Nord-Ouest de l’Arctique, nombre d’entre elles étaient déjà atteignables par un raid nucléaire décollant du territoire français. Les FAS avaient en effet déjà démontré leur capacité à se projeter sur plus de 9 000 km en un vol sans escale, incluant une phase de pénétration très basse altitude / très haute vitesse. 

Cette allonge considérable, permise par plusieurs ravitaillements en vol, rapportée à un départ depuis le Grand Nord ouvre la voie au ciblage de sites stratégiques en Extrême-Orient russe, jusque-là inatteignables par un raid français.

Alors que les États-Unis restent l’adversaire systémique de la Russie, Moscou craint une attaque surprise désarmante et a construit en conséquence un réseau de bases en Arctique visant à détecter et si possible à contrer une telle action hostile. La plupart de ces bases se retrouvent désormais à portée des Rafale B des FAS, y compris, théoriquement, l’aérodrome militaire d’Anadyr-Ugolny, point d’appui le plus oriental du dispositif russe dans l’Arctique. Or, en cas d’échange nucléaire, les forces stratégiques françaises, et possiblement britanniques, seraient à même d’infliger des dégâts colossaux à la Russie, la rendant vulnérable à une action prédatrice d’une autre puissance nucléaire, même en cas de victoire à la Pyrrhus sur Paris.

Cette agression d’opportunité serait d’autant plus facilitée par la neutralisation du réseau d’alerte avancée protégeant le flanc Nord de la Russie. Ainsi, la possibilité de prépositionner les FAS dans le Nord de la Suède ou de la Norvège fait peser une épée de Damoclès sur plusieurs de ces bases jusqu’à présent hors d’atteinte du raid et justifiant difficilement l’allocation d’un missile balistique M51. L’ouverture de ce domaine d’évolution en Arctique augmente donc les risques de dommages inacceptables encourus par la Russie, en raison d’une plus grande vulnérabilité à une seconde attaque par un acteur tiers, augmentant par conséquent un peu plus le pouvoir dissuasif de l’arsenal français.

En attendant la participation de la Finlande…

Dans la foulée de la signature des accords de Narvik, la Finlande a annoncé évaluer l’intérêt de la dissuasion nucléaire française, en complément de celle de l’OTAN. En cas d’aboutissement des négociations, la participation de la Finlande à l’initiative sur la dissuasion avancée aurait une portée similaire à celle de la Norvège. Elle rendrait vulnérable une part significative du flanc Ouest de la Russie, avec laquelle Helsinki partage plus de 1 300 km de frontière, ouvrant de nouveaux points d’entrée possibles du raid, voire uniquement du ou des missiles ASMPA-R, un certain nombre de cibles potentielles se trouvant à portée de tir depuis l’intérieur même du territoire finlandais.

Toute la péninsule scandinave deviendrait alors un terrain de déploiement et d’opérations des forces stratégiques françaises, complexifiant drastiquement la planification de la défense antiaérienne et antimissile russe en cas de conflit menaçant un État allié de la France, forçant à une dispersion des moyens de défense sur l’ensemble du flanc Nord et Nord-Ouest de la Russie. Resterait alors à convaincre les États baltes de rejoindre l’initiative, dont l’espace aérien permettrait de faire la jonction avec la Pologne.

Etienne MARCUZ
Note de la FRS n°16/2026
4 juin 2026

Source de la photo bandeau : Groupe Dassault




Souveraineté nationale : Le piège politique de l’autonomie corse

La question corse, crise nationale

Adresse aux Parlementaires appelés à se prononcer sur l’autonomie de la Corse.

Depuis plus d’un demi siècle, un mouvement séparatiste corse trouble la vie politique du pays dans une atmosphère de Munich permanent, scandée par des flambées de violence culminant dans l’assassinat d’un préfet. En réponse, une succession de statuts particuliers de la Corse ont conduit à celui en vigueur de la Collectivité Territoriale de Corse, (CDC), dotée de larges pouvoirs dérogatoires. Mais l’engrenage des revendications ne s’est pas pour autant arrêté, aboutissant au projet en débat aujourd’hui, dit « processus de Beauvau », prônant une « autonomie de plein droit et de plein exercice », avec de surcroît un pouvoir législatif. Un Congrès du Parlement est appelé à se prononcer à une majorité des trois cinquièmes pour l’inscrire dans la Constitution.

Après un rappel succinct de la francité de la Corse, nous dénoncerons la nocivité de l’autonomie, et proposerons une sortie de crise par le haut.

Dans le cadre restreint de cette tribune, nous irons à l’essentiel sans tourner autour du pot dans ce débat engageant l’avenir du pays.

La francité de la Corse

Avant Nice et la Savoie, la Corse est française depuis le 30 novembre 1789, à la demande de ses députés à l’Assemblée Constituante l’accordant à l’unanimité dans l’euphorie d’une séance historique.

Au fil du temps, la Corse est ensuite devenue consubstantielle à la France.

D’abord par l’Histoire, à coups d’Empires, les deux napoléoniens et l’empire colonial, au sein duquel les Corses ont joué un rôle éminent dont a témoigné le grand Lyautey.

Consubstantielle à la France, ensuite, par le sang abondamment versé sans broncher sur tous les champs de bataille, au coude à coude patriotique avec tous les autres Français.

Consubstantielle encore par le sang mêlé. On ne compte plus les mariages mixtes Corses-Continentaux, comme l’atteste l’état civil.

Consubstantielle, enfin, par l’extraordinaire implication des Insulaires dans les affaires de la France, au point que d’aucuns ont insinué une colonisation occulte du pays. Paris et Marseille sont les deux plus grandes villes corses. Paris eut longtemps un maire insulaire. Jusqu’à nos jours, tout gouvernement a eu à cœur de comporter au moins un ministre corse.

Ajoutons la contribution reconnue des Corses au rayonnement de la France dans le monde, jusqu’à donner deux présidents de la république au Venezuela, après avoir autrefois longtemps armé la Garde pontificale de Rome. Dans les capitales de nos anciennes colonies, de puissantes amicales corses ont longtemps exercé leur forte influence locale, foi de témoin.

La francité de la Corse a connu son apothéose avec le sublime serment de Bastia, prononcé en 1939 en réplique aux visées annexionnistes de Mussolini : « Face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir français! ».

Comment expliquer alors que nombre de Corses renient aujourd’hui la parole de leurs pères ? La réponse est complexe mais relève pour l’essentiel de la psychanalyse.

« Lorsque les peuples cessent d’estimer, ils cessent d’obéir » a écrit Rivarol. D’une intransigeante fierté, le Corse vénère la grandeur et méprise la faiblesse. Il avait trouvé l’épanouissement du destin de son île vénérée dans la Grande France initiée par Napoléon. Hélas, trois fois hélas, l’humiliant désastre militaire de 1940, plus dévastateur au plan psychologique que matériel, mit fin à une admiration passionnée et acta en fait dans les esprits la naissance du séparatisme insulaire. Le fossé ne cessa ensuite de se creuser au fil du déclassement ininterrompu de la France.

Puis le séparatisme fit tâche d’huile dans une proportion que l’on s’est toujours étrangement gardé de mesurer directement dans les urnes.

Circonstance aggravante, très engagés dans la colonisation les Corses ont été des victimes collatérales de la décolonisation. Sevrés de leur exutoire mondial, nombre d’entre eux en ont ressenti une amère nostalgie. L’esprit conquérant d’antan a dégénéré en mentalité casanière.

Puis, l’arrivée massive des Pieds Noirs en 1962, auxquels fut consentie une aide généreuse, provoqua un sentiment de frustration, voire de spoliation.

Et horreur et damnation aujourd’hui, une forte immigration, principalement continentale, s’ajoutant à une dénatalité record, vient de rendre minoritaires sur leur sol les intransigeants insulaires de souche. C’est ainsi que nombre d’entre eux ont poussé leur rancœur jusqu’à la haine de la France, « I francesi fora » ! ( Les Français dehors ! ).

A l’ouverture du débat institutionnel sur la Corse au Parlement, la question fondamentale qui vaille est celle de la pertinence de l’autonomie de l’île comme solution à son particularisme et à ses graves problèmes. Nous avons la conviction que cette solution est néfaste et qu’il y a beaucoup mieux à faire.

L’autonomie, archétype de la fausse bonne idée.

« La perversion de la cité commence par la fraude des mots », selon Platon.

Il faut d’abord faire litière du dogme de l’insularité synonyme d’autonomie. L’insularité n’est qu’une donnée géographique ne conditionnant en rien le statut politique des habitants qui ne relève que de leur seul choix, comme en témoignent maints exemples dans le monde, dont le département français de Mayotte. En revanche, l’insularité oblige l’État à instaurer des mesures de « continuité territoriale » en compensation du handicap géographique. Force est d’admettre que jusqu’ici elles n’ont jamais été à la hauteur des besoins, contribuant à attiser les rancœurs contre l’État, faute politique à ne plus commettre.

La comparaison avec les îles italiennes autonomes voisines est fallacieuse. Séquelles des anciens royaumes absolus de Piémont-Sardaigne, de Naples et des Deux-Siciles, la conservation pour ces îles d’une autonomie de gestion lors de l’éclatement des monarchies impliquées était une nécessité indiscutable. Elles conservent d’ailleurs la nostalgie de l’indépendance d’antan.

Il importe ensuite, et surtout, de s’interroger sur la validité du projet de Beauvau.

Il est d’abord démocratiquement contestable. Initiateur et porteur du projet, le Conseil exécutif de Corse s’est bien gardé, allez savoir pourquoi, de solliciter l’onction de la population insulaire dans cette entreprise engageant pourtant son destin! Il ne peut arguer d’un empêchement constitutionnel de la consultation en raison de la jurisprudence du référendum local de 2003 relatif à la fusion des deux département de Corse, dont le verdict n’a d’ailleurs pas été respecté. Il a abusivement spéculé sur son prétendu triomphe électoral l’ayant porté au pouvoir en 2021. Mais ce résultat n’est qu’un trompe-l’œil à l’examen objectif des chiffres officiels de la consultation. Les Autonomistes et Indépendantistes ont bien totalisé 67,97 % des suffrages exprimés, mais l’exceptionnelle abstention de 41,09 %, qui en dit long par elle-même, plus les 3,2 % de bulletins blancs et nuls, rabaissent le résultat à 40,04 % du corps électoral, très loin de l’indispensable majorité populaire pour un choix de destin. Il y a donc en fait une usurpation du pouvoir constituant, que nous avons entendu un humoriste qualifier d’exercice illégal de la politique.

Comble de mépris démocratique, la prévision dans le projet Beauvau d’un référendum local après adoption du Parlement est d’avance ressentie comme un humiliant placement des Insulaires devant le fait accompli.

Une et indivisible, la République n’admet pas d’y avoir un pied dedans et un pied dehors. La revendication de l’autonomie s’apparente en fait à une demande de privatisation politique de l’île de beauté, promise à une mafia aux aguets prête à la transformer en république bananière. La récente prise de conscience locale de la puissance de cette pieuvre conquérante s’est  concrétisée par la fondation

courageuse, non pas seulement d’une, mais de deux associations anti-mafia. Alors est-il bien raisonnable de se priver de la pleine autorité régalienne de l’État pour terrasser la bête immonde ?

Autre argument majeur contre l’autonomie, le droit à la différence appelle inéluctablement une différence des droits. Avec l’autonomie, la Corse, région la plus pauvre de France, perdrait l’assurance tous risques de sa vitale solidarité nationale, coupant ainsi d’elle-même la branche sur laquelle elle est assise !

Mais c’est sans doute au plan national que l’autonomie de la Corse pourrait révéler ses effets les plus pervers. L’inéluctable contagion à d’autres régions, déjà sur les rangs, dynamiterait l’unité du pays qui retournerait alors aux provinces du Moyen-Age. Que l’on sache, la Constitution de la France n’a pas du tout vocation à la transformer en auberge espagnole ouverte aux quatre vents des égoïsmes provinciaux.

Rappelons que la France est le sublime aboutissement de quinze siècles d’un subtil assemblage de provinces toutes fières de leurs particularismes. Le contexte religieux ayant présidé à l’accomplissement de ce chef d’œuvre historique autorise l’allégorie d’une France-Chapelet, dont les grains constitueraient les multiples terroirs du pays et le cordon les reliant l’unité de la Nation. Un seul grain s’en échappant, tout le chapelet se déviderait. C’est ainsi que par contagion l’autonomie de la Corse menacerait la sacro-sainte survie de la France en tant que Nation.

Pour toutes ces raisons s’ajoutant au vice démocratique d’origine du projet Beauvau, le Congrès du Parlement doit impérativement le rejeter en cas de procédure allant à son terme.

Pour autant, on ne sera pas sorti de l’auberge. C’est au plan national que se pose en réalité la seule question qui vaille. Aujourd’hui toutes les régions aspirent à une émancipation administrative, en remplacement d’un centralisme autrefois fédérateur mais devenu entravant. Place à l’esprit girondin ! S’impose d’évidence la vigoureuse relance d’une décentralisation authentique sans compromis frileux.

La régionalisation de la France

La grande question politique du moment ne doit plus concerner un énième statut particulier de la Corse mais porter sur un nouveau statut général de la France. Il importe de procéder à un profond aggiornamento de son administration générale par stricte application du principe de subsidiarité, cette sorte de pierre philosophale de l’harmonie des relations humaines. En bref, ce qui peut être décidé à un niveau hiérarchique donné ne doit plus l’être à un tout autre échelon. Des énergies en jachère seront ainsi libérées dans l’intérêt général.

L’ensemble des Régions du pays doivent accéder à leur autogestion administrative, à l’exclusion bien évidemment des fonctions régaliennes, apanage inaliénable de l’État qui doit rester le gardien intransigeant du temple national. Dans ce creuset refondé d’une France revigorée, les fières et riches identités régionales pourront pleinement s’épanouir avec la garantie de l’État. De son côté, ce dernier doit saisir cette redistribution des pouvoirs pour affermir son autorité locale de contrôle, de péréquation et d’arbitrage. Il s’agira ainsi d’une sorte d’autonomie pour tous, mais dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité républicaines.

Cette espèce de révolution culturelle ne va pas manquer de rencontrer d’opiniâtres résistances. Il faudra certainement en passer par un référendum national donnant enfin aux Corses l’occasion de se prononcer directement sur leur destin. En raison de leur acquis ils devront bénéficier en la circonstance de la dérogation d’un choix entre trois options : l’adhésion, le statut quo ou un rejet qui acterait alors leur sortie définitive de la République. A eux de prendre toutes leurs responsabilités en connaissance de cause!

En définitive, honorables Parlementaires, vous êtes conviés à un rendez-vous de majesté avec la France. Vous avez une ardente obligation de vous montrer à la hauteur !

Michel FRANCESCHI




Armement : Washington renforce sa suzeraineté européenne

Le réarmement de l’Allemagne
renforce la suzeraineté américaine sur l’Europe

Washington veut accélérer son retrait militaire de l’Europe pour se redéployer en Asie-Pacifique. L’Allemagne est en première ligne car elle abrite plus de 35000 militaires américains sur son sol. Berlin a d’ailleurs publié sa stratégie de défense visant à devenir la première puissance militaire conventionnelle du continent dès 2035. C’est la domination annoncée du premier vassal des Etats-Unis.

La tension entre Donald Trump et ses alliés de l’OTAN semble à son comble. Le Président américain n’a pas caché son intention de désengager ses forces du « vieux continent » pour les redéployer vers la Pacifique. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, les pays de l’UE et leur voisin britannique se retrouvent démunis après avoir désinvesti dans leurs forces de défense depuis la fin de la Guerre froide. Donald Trump vient d’annoncer le retrait de 5000 soldats (près de 14% du total) dans les mois qui viennent. Il a présenté cette décision comme une mesure de rétorsion contre le Chancelier Merz – trop critique à ses yeux de l’offensive contre l’Iran. Le locataire de la Maison Blanche a d’ailleurs promis que d’autres bases américaines en Italie et en Espagne allaient subir des retraits. L’OTAN est même visée car Donald Trump maintient qu’il doute de l’intérêt pour son pays d’y rester… Et que les Européens doivent « apprendre à se défendre tout seuls ».

Plus de 80 ans se sont écoulés depuis la fin de la 2ème Guerre mondiale et l’annonce d’un réarmement important de l’Allemagne est – dans ce contexte – présentée comme la promesse d’une Europe plus forte. Le mois dernier a en effet marqué un tournant : c’est la première fois depuis la défaite de l’Allemagne nazie que Boris Pistorius (actuel ministre de la Défense) a présenté une « stratégie de défense » officielle. Les ambitions sont claires : la Bundeswehr doit devenir la première puissance militaire du continent dès 2035 en ce qui concerne les armes conventionnelles. Et accéder à une position dominante en 2039 dans la production de technologies avancées de défense… Les moyens ? Un investissement massif dans les missiles, un déploiement de l’IA pour les capacités militaires et l’augmentation des effectifs pour atteindre 460000 militaires en incluant les réserves (près de 20% de plus qu’aujourd’hui). Les armées françaises comptent – à titre de comparaison – 310000 personnels mobilisables. Le rôle des réserves est mis en avant comme un pont avec la société civile : c’est bien une remilitarisation du pays, un tournant majeur de l’histoire allemande moderne.

Les réactions à cette stratégie officielle ont été diamétralement opposées. D’un côté, d’aucuns saluent le sens des responsabilités de Berlin pour préparer le désengagement annoncé des Américains. D’autres s’inquiètent d’un retour au nationalisme en Allemagne qui serait renforcé par une puissance militaire retrouvée. La lecture attentive du document présenté par Pistorius semble pourtant tracer les contours d’une stratégie bien différente. Loin d’être le signe d’un renforcement de l’indépendance européenne ni d’un retour des années les plus sombres du XXème siècle – l’Allemagne cherche à imposer sa position de « premier vassal » du suzerain américain. Une phrase l’indique clairement : « L’OTAN doit devenir plus européenne pour rester transatlantique. » Berlin vise à devenir le centre névralgique de l’alliance, un « hub » logistique et stratégique au centre du continent tout en maintenant un lien fort avec les États-Unis. En d’autres termes : l’Allemagne se réarme pour consolider l’hégémonie américaine sur l’Europe.

Cette stratégie est parfaitement en ligne avec la vision de l’administration Trump vers un « OTAN 3.0 » selon le commentaire d’Elbridge Colby – le sous-secrétaire d’État à la Défense. Le Département de la Guerre américain a d’ailleurs annoncé travailler avec les Allemands pour soutenir cet effort. Nul doute que les commandes vont pleuvoir au profit du complexe militaro-industriel américain… Et une Allemagne bien armée doit permettre aux forces U.S. de se redéployer en Asie.

L’U.E. et son voisin britannique semblent tout faire pour maintenir leur position de vassaux face à Washington. Si les pays européens reconnaissent qu’il leur faut rattraper le désarmement irresponsable des dernières décennies, ils font preuve de zèle pour conserver les bonnes grâces de Washington. Malgré une situation économique très délicate, l’U.E. a approuvé un prêt énorme de 90 milliards d’euros au profit de l’Ukraine. L’objectif de Washington n’est pas tant de se désengager du « vieux continent » que d’imposer aux Européens un prix plus élevé pour leur « servitude volontaire ». De ce point de vue, la stratégie de Donald Trump s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs : détacher l’Europe de sa dépendance au gaz russe pour lui imposer son GNL (« gaz naturel liquéfié »). La stratégie de sécurité nationale U.S. publiée en novembre dernier le dit explicitement : la priorité absolue est d’assoir la domination américaine sur l’approvisionnement énergétique.

Les offensives menées contre le Vénézuéla et l’Iran s’inscrivent dans cette visée et la guerre qui s’éternise en Ukraine sert les intérêts de Washington puisqu’elle rend les Européens encore plus dépendants. La Russie est d’ailleurs désignée par les stratèges allemands comme la première menace. En attendant, le complexe militaro-industriel américain profite d’une manne provenant de 1300 contrats signés avec 32 membres de l’OTAN.

Ludovic LAVAUCELLE
Synthèse n°2697,
25/05/2026




Géopolitique : Chine – Etats-Unis, entre rivalité stratégique et cordialité forcée

A Pékin, Xi Jinping impérial accueille avec placidité
les vanités et la quête d’amitié de D.Trump

Du 13 au 15 mai D.Trump a effectué une visite d’État en Chine. C’était aussi la première d’un président américain, neuf années après celle qu’il avait lui-même effectuée en 2017.

Au milieu de la prolongation de la guerre en Iran, à qui la Chine apporte un soutien économique et stratégique par ses achats détournés de pétrole, ses ventes de pièces d’équipements antiaériens sous couvert d’exportations duales, et son système de guidage missiles Beidou, la rencontre a clairement consacré – c’était l’un des objets de l’appareil, à l’attention de l’opinion chinoise et mondiale -, l’accession de la Chine au statut d’égal des États-Unis.

Au moment même où Vladimir Poutine que Xi Jinping a déjà rencontré plus de 40 fois, est attendu en Chine sous peu, le faste officiel de l’accueil de D.Trump a eu lieu au son des 21 coups de canon protocolaires par des cérémonies officielles réglées au cordeau dans un Pékin déserté dont l’avenue Chang An et la place Tian An Men avaient été fermées au public hormis la petite cohorte d’étudiants convoqués pour agiter en cadence et en sautillant des drapeaux chinois et américains.

Avant de mesurer l’impact concret de la visite commencée dès Washington par une déclaration de D.Trump, ayant distillé une inquiétude à Taïwan en annonçant qu’il discuterait des ventes d’armes à l’Île avec Xi Jinping, il est utile de passer en revue l’évolution de la relation sino-américaine en même temps que la montée en puissance de la Chine depuis la rencontre en 1972, en plein chaos de la révolution cultuelle, entre Richard Nixon et Mao.

Visites en Chine des présidents américains depuis 1972

On se souvient de Gerald Ford en 1975 qui rencontra Mao déjà très malade et Deng Xiaoping, trois mois avant sa destitution par Mao en avril 1976 qui décéda lui-même cinq mois plus tard ; de Ronald Reagan en 1984, visite d’État à la fois empreinte de défiance anticommuniste et de pragmatisme ; de Georges H.W Bush en février 1989, quatre mois avant la répression de Tian An Men ;

De celle de Bill Clinton, – visite d’État vue par Washington comme « une réconciliation et une normalisation » en juillet 1998, près de dix ans après le massacre de Tian An Men et un an et demi après le décès de Deng Xiaoping, artisan de la modernisation sans la liberté et porteur, depuis la fin des années 70, de l’idée du « socialisme aux caractéristiques chinoises », d’ouverture économique et de strict contrôle politique du pays par l’appareil toujours en vigueur aujourd’hui ;

Rappelons encore les quatre visites de Georges W. Bush fils, la première en 2001 à Shanghai pour l’APEC ; et les trois autres à Pékin, en 2002 marquée par une rencontre avec le très pragmatique Premier ministre réformateur Zhu Rongji ; en 2005, avec Wen Jiabao, à la fois admirateur du grand réformateur Hu Yaobang, mais très prudent dans la mise en œuvre des réformes réelles ;

La dernière visite de Bush fils eut lieu en novembre 2008, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin où Bush fils rencontra à la fois le Président Hu Jintao et Vladimir Poutine. Onze ans après la disparition de Deng Xiaoping artisan de l’ouverture économie sévèrement contrôlée par l’appareil, le PIB de la Chine avait explosé à 4660 milliards de $, quarante fois celui de 1972.

Encore handicapée par de profondes inégalités, la vieille Chine impériale avait néanmoins commencé à secouer la gangue moyenâgeuse dans laquelle elle était restée en partie engluée, même après les révolutions de 1911 et 1949.

Au passage, moins de deux années auparavant, premier signal du rapprochement stratégique opportuniste sino-russe à venir après le traité de bon voisinage de 2001 entre Moscou et Pekin, Poutine avait, lors de son discours à la conférence de Munich, le 10 février 2007, déjà souligné à quel point, seize années après l’effondrement du pacte de Varsovie en juillet 1991, l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est, constituait une menace pour Moscou.

Il oubliait cependant que les anciens pays d’Europe de l’Est avaient majoritairement voté pour se rapprocher de l’Ouest – Union européenne et OTAN – par une série de référendums et d’élections commencées en 1997 qui se succédèrent jusqu’en 2003.

En parallèle des trois visites de Barack Obama, a surgi la crainte d’une menace chinoise

En novembre 2009, à Shanghai et Pékin, Obama rencontra le Président Hu Jintao, le premier ministre Wen Jiabao et le très conservateur président de l’ANP Wu Banguo, grand adversaire politique du réformateur pragmatique de Zhu Rongji.

C’est à cette époque, que, même chez les plus sinophiles, l’œil bienveillant de Washington à l’égard de la croissance chinoise commença à évoluer vers la perception d’une menace.

En 2014, à Pékin au sommet de l’APEC qui fut un apaisement en trompe-l’œil, passant sous silence les points d’achoppement majeurs dans le Pacifique occidental, en mer de Chine du sud et dans le détroit de Taiwan, devenu aujourd’hui une « ligne rouge », brandie sans esprit de recul par Xi Jinping (Lire : https://www.questionchine.net/l-apaisement-de-l-apec-et-les-hesitations-du-destin).

Du 4 au 7 septembre 2016, à Hangzhou, lors des sommets simultanés de l’APEC et du G.20, où par contraste avec le faste officiel d’État déployé lors des visites de D.Trump en 2017 et 2026, l’appareil avait même omis de dérouler pour Obama le tapis rouge, contrairement au protocole officiel réservé aux autres invités.

Alors que le PIB de la Chine avait atteint 11 200 milliards de $, la mauvaise humeur de la partie chinoise réagissait à la campagne présidentielle américaine entre D.Trump et Hillary Clinton, marquée par de continuelles attaques contre la Chine qui heurtèrent la sensibilité nationaliste du public chinois.

Il s’agissait, entre autres, des accusations de manipulations de la monnaie, de l’impérialisme agressif de la marine chinoise en mer de Chine du sud et autour de Taïwan, de la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme ainsi que des nombreuses études sur la captation des secrets industriels qui provoquèrent un brutal recul de la bonne image de la Chine dans l’opinion américaine.

Enfin, alors que Joe Biden ne s’était rendu en Chine que lors de son mandat de vice-président, la dernière visite d’État d’un Président américain organisée avec faste fut celle de Trump, lors de son premier mandat du 8 au 10 novembre 2017.

Déjà, à cette époque, le Président américain en quête d’un « deal », avait adopté un ton de conciliation. Tranchant avec celui de la campagne, il avait couvert d’éloges le président chinois et, prenant à contrepied la plupart des commentateurs, il évita même de blâmer Pékin de tirer profit de son excédent commercial.

Quant à la Chine, elle avait promis d’abaisser ses droits de douane dans les secteurs bancaires, de l’assurance, de la finance et des véhicules automobiles.

*

Cette fois, en pleine guerre en Iran allié de la Chine qui donne à Pékin un puissant levier stratégique, après la violente guerre des droits de douane de l’été 2025, la riposte chinoise de l’embargo sur les Terres rares et les restrictions de Washington frappant les hautes technologies, alors que les deux en quête « d’un accommodement raisonnable » sont convaincus de l’urgence d’éviter une escalade catastrophique des tensions, le contraste était total entre les amabilités flatteuses des bonnes paroles de Trump et le réalisme distant de Xi Jinping.

Dissonances et ambiguïtés

Le 14 mai, le jour même du départ de Trump dans un Pékin noyé dans la brume de Chine du nord et vidé de sa population, après un thé privé organisé par Xi en majesté dans la « nouvelle cité interdite  » de Zhongnanhai, résidence opaque des dirigeants chinois depuis 1949 ,aux portes frappées de la calligraphie de Mao, « Wei Renmin Fuwu – 为人民服务- Pour servir le peuple » – à 500 m à l’ouest du Mausolée du Grand Dirigeant, eut lieu un exemple frappant des dissonances du voyage que Trump rêvait comme « l’occasion de retrouvailles entre deux vieux amis. »

L’appareil chinois est en effet resté muet après les déclarations de Trump à Fox News selon lesquelles Xi Jinping qui se serait engagé à ne pas fournir d’équipements militaires à l’Iran, aurait aussi proposé d’aider à dégager le détroit d’Ormuz.

En marge du dîner de gala, alors que Pékin et Washington étaient déjà tombés d’accord sur la nécessité de libérer détroit d’Ormuz, Wang Yi le ministre des Affaires étrangères assis à côté de son homologue Marco Rubio, avait au demeurant sèchement répété l’appréciation de l’appareil sur les responsabilités de l’Amérique.

Il l’a fait, sans cependant dire un mot ni de l’arrière-plan hautement déstabilisant pour la région et le monde du terrorisme de Téhéran, ni sur ses projets d’arme nucléaire et sur son ambition mortelle d’éradiquer Israël de la carte.

« Il faut instaurer un cessez-le-feu et mettre fin aux hostilités. La sagesse chinoise ancestrale nous enseigne que les armes sont des instruments redoutables et ne doivent pas être utilisées sans discernement. Aujourd’hui, le Moyen-Orient est ravagé par les flammes ».

« Cette guerre n’aurait jamais dû avoir lieu ; elle ne profite à personne. L’histoire du Moyen-Orient a toujours démontré au monde que la force n’apporte aucune solution et que les conflits armés ne font qu’attiser la haine et engendrer de nouvelles crises. Une fois encore, la Chine appelle à un arrêt immédiat des opérations militaires afin d’éviter une escalade incontrôlée de la situation et d’empêcher que le conflit ne s’étende.  »

Une autre dissonance majeure est apparue dans le contraste des discours, au cours desquels Xi Jinping a, au passage, rappelé au président américain que son pays n’était indépendant que depuis 250 ans, quand l’histoire chinoise était vieille de 5000 ans.

Quand D. Trump ne tarissait pas d’éloges sur lui-même et sur son « ami Xi Jinping » qu’à la grande satisfaction du public chinois il qualifia, comme il le fit pour lui-même, de « Grand dirigeant  », le President chinois rappela les tensions et les risques de conflit.

Opportunément, il retourna comme une chaussette à l’intention de D.Trump, les inquiétudes du politologue américain Graham Allison qui, en 2017, mettait déjà en garde ses compatriotes contre l’obsession américaine de la compétition pour le magistère mondial et les risques d’un emballement fatal du « piège de Thucydide  » (https://www.questionchine.net/du-devisement-du-monde-au-piege-de-thucydide)

« La Chine et les États-Unis peuvent-ils surmonter le « piège de Thucydide » “中美能不能跨越‘修昔底德陷阱et créer un nouveau paradigme pour les relations entre grandes puissances 开创大国关系新范式 ? »

« Peuvent-ils se concentrer sur le bien-être des peuples des deux pays et sur l’avenir de l’humanité, 能不能著眼两国人民福祉和人类前途命运 et bâtir ensemble un avenir prometteur 美好未来 pour leurs relations bilatérales ? »

Enfin, une sévère rupture des illusions d’harmonie diffusées à jets continus par D. Trump est survenue à propos de Taïwan, non pas lors des discours publics, mais au cours d’une des rencontres à huis clos.

Rapportée par un témoin, elle a été répétée à l’envie par les commentateurs, quand bien même elle n’indique aucun changement dans la position chinoise qui, depuis 1949 et malgré les évolutions politiques dans l’Île, considère qu’il n’existe « qu’une seule Chine » et que les deux devront être réunifiés sans faute d’ici 2049, centième anniversaire de la prise de contrôle de la Chine par le PCC.

« La question de Taïwan est la plus importante dans les relations sino-américaines. Si elle est bien traitée, 理得当 les relations entre les deux pays resteront globalement stables 能保持稳定. Si elle est mal traitée, les deux pays pourraient se heurter 碰撞 directement et même entrer en conflit 冲突 »

De très maigres résultats commerciaux et la persistance des tensions stratégiques

Concrètement le bilan commercial du voyage est resté très en-dessous des espérances, malgré la présence des grandes figures industrielles et technologiques de Boeing, Apple, Tesla, N’Vidia, et Meta. Pas d’avancée sur la vente à la Chine de microprocesseurs de très grande finesse, malgré la présence de Jensen Huang, PDG du géant N.Vidia ; Et seulement 200 Boeing commandés contre 300 lors de la visite de Trump en 2017.

Une des seules notes positives fut un succès par défaut. Les deux se sont mis d’accord pour continuer à respecter leur trêve commerciale conclue après l’avalanche des taxes douanières en 2025. A cet effet, ils ont mis sur pied un mécanisme dit «  Board of Trade » destiné à gérer la réduction progressive des droits de douane et suivre les engagements d’achat de part et d’autre.

Dans le secteur agricole, que les deux voient comme un domaine non sensible moteur possible de relations apaisées, Pékin s’est engagée à importer 25 millions de tonnes de soja en plus des 12 millions de tonnes déjà prévues.

En même temps, Washington espère que les achats chinois de produits agricoles s’élargiront de manière significative vers le maïs, le blé et la viande de porc. Sur ces secteurs Pékin a accepté de faire un geste, accordant des prolongations aux licences d’importation des abattoirs et des groupes américains conditionnant la viande bovine.

*

Sur les contentieux stratégiques majeurs de l’Iran et de Taiwan, le voyage qui a mis d’accord Washington et Pekin sur les urgences d’Ormuz et de la paix en Iran, a aussi fait surgir une ambiguïté à propos de la situation dans le détroit de Taiwan..

Confirmant publiquement depuis Pékin l’ancienne position de Washington bien connu des Taïwanais et acceptée par eux affirmant que l’Amérique ne viendrait pas au secours de l’Île « très éloignée des côtes américaines », si elle déclarait l’indépendance sans avoir été attaquée, D.Trump a aussi initié au moins un retard sinon un blocage de la validation des récents contrats de ventes d’armes destinés à l’Ile.

Le glissement supposé ou réel a touché un nerf sensible dans l’actuel gouvernement de l’Ile qui fait remarquer que l’abandon des ventes d’armes contreviendrait au Taiwan Relation Act, (1979). Disposition de droit interne validée par le Congrès en même temps que la reconnaissance de la Chine par Washington, le décret stipule que la Maison Blanche est tenue de fournir à Taipei les moyens de se défendre contre une agression chinoise.

La crainte d’un « Deal  »ir 促进 le développement pacifique des relations entre les deux rives du détroit 海峡两岸关系的和平发展 ; et de permettre aux générations futures de partager un avenir radieux et prometteur. 使子孙后代能够共享一个光明美好的未来. »

La crainte d’un « Deal  »

L’autre inquiétude taiwanaise qui monte, s’angoisse que D.Trump inquiet du prolongement de la guerre en Iran pourrait demander à Pékin de jouer les médiateurs auprès de Téhéran en échange d’un assouplissement en faveur de la position de Washington à propos de Taiwan.

Dans l’Ile, alors que secrétaire d’État Marco Rubio, prenait la parole pour affirmer que sur Taiwan la position de Washington restait inchangée, en substance « Tout ce qui obligerait ou imposerait par la force un changement à l’actuel statuquo serait problématique. », le Bureau des Affaires continentales, minimisait les conséquences de la rencontre, en rappelant que les déclarations de Pékin à propos de Taiwan n’étaient pas nouvelles.

En même temps, sur le même thème que la porte-parole du gouvernement Michelle Lee 李慧芝, le nº 2 du Bureau des Affaires continentales Liang Wen-chieh 梁文傑, soulignait que « le plus grand risque menaçant la paix dans le Détroit était l’intimidation militaire de la Chine par l’incessant déploiement d’avions et de navires militaires qui harcèlent Taïwan.  » (…)

(…) Il ajoutait que « si Pékin voulait que Washington cesse de vendre des armes défensives à Taïwan, il devrait cesser d’intimider militairement l’Île »

Il reste qu’aujourd’hui le Président Lai Qing De pour qui la situation se complique, est aux prises avec une partie de l’opinion et un parlement hostile qui, sans être favorables à une réunification avec le Continent est de plus en plus en phase avec le discours de Pékin répétant que les ventes d’armes à l’Ile sont des provocations pouvant mettre le feu aux poudres.

C’est notamment le discours de Cheng Li-wun, la nouvelle présidente du KMT qui, à contrecourant de l’histoire des héritiers de Tchang Kai-chek, vient d’être reçue à Pékin par Xi Jinping. Ce dernier, heureux de l’aubaine surgie des querelles internes taïwanaises, a saisi la balle au bond, ouvrant selon lui, la perspective d’une réunification en douceur :

« Les dirigeants de nos deux partis se rencontrent aujourd’hui afin de préserver 维护 la paix et la stabilité 和平稳定 de notre patrie commune 共同家园 ; de promouvoir 促进 le développement pacifique des relations entre les deux rives du détroit 海峡两岸关系的和平发展 ; et de permettre aux générations futures de partager un avenir radieux et prometteur. 使子孙后代能够共享一个光明美好的未来. »

 (Lire notre article https://www.questionchine.net/en-chine-cheng-li-wun-accuse-lai-qing-de-de-fomenter-la-guerre-et-celebre-la-paix-d )

Editorial de François DANJOU
Source questionchine.net
17 mai 2026

Source photo bandeau : Pixabay




Equipement : Réarmement européen sous influence américaine

L’Europe a commandé pour 184 milliards de $ d’armes américaines depuis 2022,
comment les a-t-elle financées ?

La Defense Security Cooperation Agency (DSCA) fait partie du ministère de la Guerre américain et publie les autorisations d’exportations d’armes. Les dates d’agrément des ventes diffèrent parfois significativement de celles de décaissement des fonds et de livraison des marchandises. La première représente néanmoins un indicateur avancé. L’accent fut mis sur l’insuffisance des dépenses européennes d’armement dès le premier mandat du président Trump.

Les pays européens (Royaume-Uni compris) n’en avaient acheté que 8 milliards par an aux États-Unis en 2017 et 2018. Le sommet de l’OTAN en 2018 entraîna un changement de comportement. De 2019 à 2021, les importations européennes doublèrent, passant à 15 milliards par an. Sur les 60 milliards de ventes américaines entre 2017 et 2021, le Royaume-Uni représentait le premier client (23 %), suivi par l’Italie (14 %), la Norvège (7 %), l’Allemagne et la Suède (5 %).

Les pays européens commandèrent massivement de l’équipement dès les prémices d’une possible opération militaire russe, fin 2021. Leurs intentions d’achat ne firent que croître avec le développement du conflit russo-ukrainien. Entre novembre 2021 et janvier 2026, la DSCA a autorisé pas moins de 184 mil
liards de dollars de ventes à l’Europe, une hausse de plus de 340 %. À titre de comparaison, les exportations d’armes russes dans le monde entier ont représenté 27 milliards sur la même période. Les commandes européennes n’étaient pas toutes liées à l’Ukraine puisqu’elles comprenaient par exemple des frégates pour la Grèce (9,4 milliards) ou des catapultes électromagnétiques pour le futur porte-avions français (1,32 milliard). Une partie des importations européennes a pu être donnée à liards d’achats directs ukrainiens ne comptabilisent pas les donations américaines enregistrées dans un autre circuit. Depuis le mois de juillet 2025, les États-Unis ont autorisé principalement la fourniture de services de maintenance à l’Ukraine, à hauteur de 1,2 milliard de dollars.

Sur les 184 milliards d’armes acquises par les Européens, 38,4 correspondent à de nouveaux avions ou à la mise à jour de flottes existantes de F-35 (24,5 pour l’Allemagne, la Grèce, la Pologne et la République tchèque), F-16 (10,3 en Bulgarie, Belgique, Turquie, Roumanie, Pologne et Ukraine) et Orion (1,8 pour le Danemark). La Pologne (9,75) et la Roumanie (2,5) se sont procuré le matériel lourd (chars Abrams). 28,3 milliards ont été investis dans des hélicoptères par la Pologne, l’Allemagne, la Norvège et la Grèce. Les achats de missiles et des systèmes associés ont atteint 77 milliards (28 de Patriot ; 14,2 d’AMRAAM ; 12,9 de HIMARS ; 12,8 de missiles divers (Tomahawk, Hellfire, Jagm, Stinger) ; 2,5 d’AARGM-Ers ; 3 d’AGM 158B ; 2 de Javelin et 1,6 de Sidewinder). Les États-Unis ont aussi vendu 28,5 milliards de matériels variés. Les principaux bénéficiaires de ces contrats sont les fabricants Lockheed Martin (49 milliards), et Raytheon (24 milliards) et des partenariats entre ces deux sociétés (38 milliards).

[…]

Jean-Sébastien FEGER
Economiste.
Auteur de « la divergence T2 » sur les politiques monétaires
et les déséquilibres des soldes Target 2 dans la zone euro.

Revue Services Spéciaux de l’AASSDN – n°274 – Mars 2026

Découvrez l’extract de la revue Services Spéciaux de l’AASSDN n°274 en cliquant ICI.

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Géopolitique : En Europe, la pression des peuples

« Ce ne sont pas les pierres mais les hommes qui constituent le vrai rempart des cités ». Nicolas Baverez cite Périclès pour engager l’Europe à sortir de son vide politique, à « renoncer aux illusions de la sortie de l’histoire » pour « affronter les réalités du XXIsiècle », en s’appuyant sur « les grandes nations qui la composent » (1). Il sait aussi cette Europe aujourd’hui encalminée, sans avoir trouvé « la possibilité de s’accorder sur un nouveau projet pour le continent » – nous l’avons dit ici il y a quelques jours (2). Il sait encore que nous entrons, sous le double effet des guerres, en Ukraine, qui déchire le continent, et en Iran, « alors qu’elle se tient en retrait des opérations militaires » américaines, « dans un nouvel âge des empires ». Ceci alors que, « traumatisme inouï », l’Amérique, qui l’abandonne, « voit sa population diminuer, les capitaux se détourner et la dédollarisation s’amplifier ».

Oui, il le sent et le sait, les choses peuvent et doivent bouger pour cette Europe qui peut être à nouveau « le refuge des principes de 1945 qui firent le succès des États-Unis et de l’Occident : le libéralisme ; le respect de la souveraineté des nations ; le multilatéralisme ».

Et, en effet, les choses bougent.

Sans préavis public, brusquement, les Européens sont à la recherche d’un médiateur, ou d’une médiatrice, pour reprendre langue avec les Russes – pour peser enfin sur la solution du conflit en Ukraine – le seul qui soit à leur portée. C’est le président finnois Alexander Stubb qui le confie au Corriere delle Sera (3) : « Oui, il est temps d’entamer des discussions avec la Russie (…). Nous avons évoqué avec les dirigeants européens la question de savoir qui établira le contact, mais nous n’avons pas encore de réponse définitive. Le plus important est que tout soit coordonné entre nous, notamment entre les pays du groupe E5 (Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni et Pologne) et les pays nordiques et baltes, qui sont frontaliers ».

Alexander Stubb – qui pourrait être ce médiateur – n’est pas seul porteur de l’idée. Il a été précédé par le président du Conseil, le portugais Antonio Costa, nous dit le Guardian britannique : « Cette semaine, le président du Conseil européen, António Costa, a déclaré qu’il estimait que l’UE avait la possibilité de négocier avec la Russie et de discuter de l’avenir de l’architecture de sécurité en Europe » – enfin. Et encore, relayé par Euronews (4) : « Je discute avec les 27 dirigeants nationaux afin de déterminer la meilleure façon de nous organiser et d’identifier ce dont nous devons effectivement discuter avec la Russie lorsque le moment sera venu de le faire”, a précisé Costa à Florence, en Italie ». Le sujet a été de nouveau abordé lundi 11 mai lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères à Bruxelles.

Avec l’appui de la Finlandaise Elina Valtonen (« Nous devons nous décider ») et de l’Italien Antonio Tajani qui a déclaré que « l’UE n’était “pas en guerre” avec la Russie et qu’il était “important” de faire partie des négociations en cours ». Pendant que « l’Autrichienne Beate Meinl-Reisinger a noté qu’il était temps pour les Européens de devenir des participants actifs à travers leur propre équipe ». Le plus étonnant est que Kaja Kallas, l’estonienne qui joue le rôle de haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, invariablement opposée à tout dialogue avec la Russie, considéré comme « humiliant », s’est dite prête à réfléchir à « ce dont nous voulons parler à la Russie et sur nos lignes rouges » après un accord collectif (4).

Sans surprise, les pays Baltes (et la Suède) sont très réservés. « “La Russie doit être repoussée en Russie”, a ainsi déclaré l’Estonien Margus Tsahkna ».

Mais bien sûr, après l’échec du conseiller du président français, Emmanuel Bonne, le 3 février dernier – il s’est vu opposer une fin de non-recevoir par le Kremlin (5), c’est en Allemagne que le sujet a fait explosion. Pourquoi ? Parce que Vladimir Poutine en personne a répondu directement le 9 mai à une question posée par la chaîne de télévision Zvezda (6) : « Monsieur le Président, nous savons qu’il existe une « coalition des volontaires » soutenant Kiev et l’Ukraine, mais il semble également qu’une autre « coalition des volontaires », de plus en plus importante – voire réapparue – souhaite rétablir les contacts avec la Russie. Le président du Conseil européen l’a évoqué hier, ajoutant qu’ils recherchent un candidat idéal pour représenter l’Europe dans ces échanges. Question : Qui préféreriez-vous personnellement pour les négociations ? Pensez-vous qu’il reste encore des hommes politiques pragmatiques en Europe occidentale avec lesquels un dialogue est possible ? ».

Réponse de Vladimir Poutine : « Personnellement, je préférerais l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder. Sinon, les Européens devraient choisir un dirigeant en qui ils ont confiance, quelqu’un qui n’a pas dénigré la Russie. Nous n’avons jamais fermé la porte aux négociations. Ce n’est pas la Russie qui a refusé le dialogue, ce sont nos partenaires ».

Tempête dans la presse allemande, si l’on en croit Courrier international (7). Du Spiegel à Die Zeit, en passant par le Frankfurter Allegemeine Zeitung, Gerhard Schröder, l’ancien chancelier qui a été, après avoir cédé sa place à Angela Merkel (novembre 2005), président du consortium germano-russe pour la construction et l’exploitation du gazoduc Nord Stream, est considéré comme « l’homme de Poutine » : « Il ne peut donc être un médiateur neutre ni entre Kiev et Moscou, ni entre l’Europe et la Russie ». Bien que, ajoute Courrier international, « certains membres du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) ont salué la proposition ». Et que l’on sache que le sujet divise l’opinion comme les industriels allemands qui ont besoin de l’énergie russe – des prix du gaz russe.

Tempête aussi dans l’opinion allemande et pour le chancelier Merz, qui est en très mauvaise posture, critiqué pour son bilan économique et sanctionné dans les sondages : la CDU affichait au 12 mai un retard de cinq points sur les conservateurs de l’AfD (Alternativ fur Deutschland), avec 23% des suffrages contre 28% à l’AfD (8) – l’institut INSA donne l’évolution des partis allemands depuis 2012, un coup d’œil suffit. A ce point, nous dit le Spiegel, relayé par TASS (9),que l’on envisagerait comme médiateur un duo entre le président allemand, Walter Steinmeier, et Gerhard Schröder – « une option qui pourrait être intéressante » pour le Spiegel.

Conserver un médiateur allemand, donc, écarter les Français comme les Italiens pour garder la main. « Le simple fait que les autorités allemandes se demandent qui pourrait jouer le rôle de médiateur dans le dialogue entre l’UE et la Russie « montre à quel point la pression est forte » dans le contexte de la crise ukrainienne et des efforts visant à mettre rapidement fin au conflit, a souligné le magazine » (9).

C’est qu’en Allemagne comme ailleurs en Europe, Nicolas Baverez a raison, la pression des opinions sur les politiques au gouvernement de leurs pays respectifs est très forte. On sait la bérézina de Keir Starmer aux élections locales au Royaume-Uni (10), suivie de la fronde de quelque 70 (sur 403) députés travaillistes et par le lâchage de plusieurs ministres qui demandent sa démission. C’est Nigel Farage (Reform), le promoteur du Brexit, qui ne souhaite pas « embêter l’ours russe », qui ramasse la mise. Les électeurs ont sanctionné l’immigration sauvage (200 000 clandestins en plus), le marasme économique (endettement du pays à 106% du PIB), la violence dans les rues.

Voyons l’Espagne, nous dit Nicolas Baverez (1), où « le maître tacticien Pedro Sanchez se trouve rattrapé par son absence de stratégie et par les difficultés structurelles de son pays », avec un PIB qui stagne depuis 2019 et « le choix d’une immigration de masse » qui déstabilise le pays. Voyons même l’Italie, où Giorgia Meloni, qui, après un vrai succès, est en difficulté : « La coalition des droites se trouve prise en tenailles entre la mobilisation de la société civile et la création d’un nouveau parti d’extrême droite, Futuro Nazionale, dirigé par le général Roberto Vannacci ». Et si nous regardons la Roumanie, nous voyons un gouvernement imposé par l’UE être jeté à terre le 5 mai dernier. En Hongrie, celui qui a détrôné Viktor Orban, Peter Magyar, ne semble pas être l’européiste que souhaitait Bruxelles – après tout, il vient du même parti que celui qu’il a détrôné.

Quant à la France, écrit encore Nicolas Baverez, sévère, « Emmanuel Macron est discrédité en France comme dans le monde pour avoir ravalé notre pays au rang d’homme malade de l’Europe ». Chômage en hausse, constatons-nous en effet, plus de 5,7 millions selon France Travail (catégories A, B et C), dette à 3 500 milliards, institutions paralysées depuis la dissolution voulue par le président Macron, immigration non régulée, violences quotidiennes.

De fait, en dépit d’une presse détenue par des actionnaires qui soutiennent les vieux mantras des gouvernants actuels, les gouvernés s’en détournent. Non pas pour rééditer l’expérience des années trente, épouvantail fasciste qu’on leur agite sans désemparer, mais pour se retrouver une raison d’être dans le respect de la souveraineté des nations et dans un projet cohérent qui fonctionne pour le continent tout entier. Pour les politiques, rien de simple, une mise en cause violente, pression internationale et pression intérieure des citoyens, de leurs électeurs, aidant.

Mais pour le début d’une renaissance européenne, une lueur au bout du tunnel.

Hélène NOUAILLE
13 mai 2026
La lettre de Léosthène
n°1995/2026
http://www.leosthene.com

Notes :

(1) Le Figaro, le 9 mai 2026, Nicolas Baverez, « L’Europe entre chance historique et vide politique »
https://www.lefigaro.fr/vox/monde/nicolas-baverez-l-europe-entre-chance-historique-et-vide-politique-20260509

(2) Voir Léosthène n° 1994 du 7 mai 2026, Où est le nouveau normal européen ?

 (3) Corriere della Sera, le 11 mai 2026, Paolo Valentino, Stubb: «L’Europa parli con Putin. Noi e gli Usa? Un rapporto difficile, ma possiamo collaborare»
https://www.corriere.it/esteri/26_maggio_11/alexander-stubb-finlandia-putin-intervista-ae9e981c-8a2b-4cf2-9377-33493d5daxlk.shtml 

(4) Euronews, le 12 mai 2026, Jorge Liboreiro et Serge Duchêne, “Nous devons nous décider” : l’UE reste divisée sur les négociations directes avec la Russie
https://fr.euronews.com/my-europe/2026/05/12/nous-devons-nous-decider-lue-reste-divisee-sur-les-negociations-directes-avec-la-russie

(5) Le Monde, le 5 février 2026, Philippe Ricard, Le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron en visite à Moscou, plus de trois ans après l’interruption du dialogue avec la Russie
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/02/05/macron-envoie-son-conseiller-diplomatique-en-visite-a-moscou_6665496_3210.html 

(6) Réponses de Poutine aux questions des médias le 9 mai 2026, traduction en français de Bruno Bertez, mise en ligne le 11 mai 2026
https://brunobertez.com/2026/05/11/reponses-de-poutine-aux-questions-des-medias/ 

Site du Kremlin (en anglais) : Answers to media questions
http://en.kremlin.ru/events/president/news/79718

 (7) Courrier international, le 11 mai 2026, Poutine propose Gerhard Schröder comme médiateur en Ukraine : une feinte pour “provoquer le chaos”
https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-allemagne-poutine-propose-gerhard-schroder-comme-mediateur-en-ukraine-une-feinte-pour-provoquer-le-chaos_243865

 (8) INSA – Sonntagsfrage, 2012-2013, 2013-2017, 2017-2021, Aktuell
https://www.wahlrecht.de/umfragen/insa.htm

(9) TASS, le 10 mai 2026, German coalition discussing Steinmeier mediating in EU-Russia dialogue — magazine
https://tass.com/world/2129307 

(10) Courrier international, le 11 mai 2026, Noémie Taylor-Rosner, Royaume-Uni. La pression s’accentue sur Keir Starmer, lâché par plusieurs ministres
https://www.courrierinternational.com/article/royaume-uni-la-pression-s-accentue-sur-keir-starmer-lache-par-plusieurs-ministres_243907

Source bandeau : Pixabay




Sport : Alain Mimoun, soldat et légende du sport

Alain Mimoun
un sportif légendaire, combattant de la France Libre

Les personnalités françaises qui ont servi la patrie avec bravoure occupent toujours une place particulière dans notre récit national. Dans ce registre, l’histoire poignante d’Alain Mimoun (1921-2013) reste un exemple saisissant à double titre : le célèbre coureur de fond au palmarès impressionnant a manifesté son amour pour la France non seulement sur les champs de bataille mais aussi tout au long de sa prestigieuse carrière sportive.

Le combattant de la France libre et le sportif légendaire

Né le 1er janvier 1921 à Telagh près de Sidi-bel-Abbès, Mimoun réussit brillamment son certificat d’études primaires. Son père, saisonnier agricole, demande une bourse pour que son fils, l’aîné
d’une fratrie de sept enfants, puisse devenir instituteur. L’aide financière est refusée. Mortifié, le jeune Mimoun va chercher une autre voie pour obtenir la reconnaissance de ses capacités. à 18 ans, il s’engage dans l’armée française au 19e régiment du génie à Hussein Dey. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se distingue sur plusieurs fronts : la campagne de Tunisie contre l’Afrika Korps (novembre 1942- mai 1943) puis la campagne d’Italie dans le corps expéditionnaire français commandé par le général Juin. Grièvement blessé au pied gauche à Monte- Cassino (janvier 1944) par un éclat d’obus, le caporal Mimoun est sur le point d’être amputé par des médecins américains. Pris en charge par les services médicaux français à l’hôpital militaire de Naples, son membre est finalement sauvé. Rétabli, décoré de la Croix de guerre, il participe au débarquement de Provence le 15 août 1944.

Après la guerre, le caporal miraculé qui a failli perdre une jambe entame une carrière éblouissante de coureur à pied. Son bilan est éloquent : 32 titres de champion de France dont le dernier remporté à 45 ans en 1966 (marathon), 3 médailles d’argent aux Jeux olympiques (10 000 mètres en 1948 à Londres, 5000 et 10 000 mètres en 1952 à Helsinki, à chaque fois derrière l’illustre champion tchèque Emil Zatopek) et surtout une médaille d’or au marathon olympique en 1956 à Melbourne.

[…]

Michel Klen
Saint-cyrien, auteur de plusieurs ouvrages dont « La tragédie
de l’Algérie française », « Les ravages de la désinformation »,
« L’odyssée des mercenaires », …

Revue Services Spéciaux de l’AASSDN – n°274 – Mars 2026

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Géopolitique : Chine, entre rivalités globales et guerre iranienne

Wang Yi, chef de la diplomatie chinoise, en compagnie d’Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien à droite, et de Musaad bin Mohammed Al Aiban, conseiller à la sécurité nationale saoudien, à Pékin le 10 mars 2023. Source : China Daily.

En dépit de sa proximité avec Téhéran, la Chine se présente comme un médiateur neutre, déterminé à résoudre les conflits entre États rivaux et à réduire les risques d’escalade dans la région. Le rapprochement irano-saoudien de 2023, facilité par la Chine, qui a mis fin à sept années de crise diplomatique et est considéré comme l’un des plus grands succès de la Chine au Moyen-Orient.

Pour autant, trois ans plus tard, la diplomatie de conciliation des contraires, entre l’Iran et l’Arabie saoudite de part et d’autre du détroit d’Ormuz, où transitent 45% des importations chinoises de pétrole et 29% de son GNL se heurte à la déflagration de la guerre existentielle entre les Mollahs terroristes et l’alliance entre Tel Aviv et Washington, dont la brutalité est à l’origine d’une riposte iranienne contre une des plus grandes raffineries saoudiennes.

*

Aux dernières nouvelles de la Maison Blanche, le sommet Xi Jinping – D. Trump initialement prévu fin mars à Pékin aura lieu les 14 et 15 mai.

La même déclaration précisait aussi que « le couple présidentiel américain Donald et Melania Trump accueillera à Washington Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan “plus tard cette année” »
Dans la foulée, le 26 mars, Lin Jian, l’un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, confirmait les bonnes dispositions de Pékin en déclarant aux journalistes que « les deux parties maintenaient le dialogue concernant la visite du président Trump en Chine ».

Alors qu’officiellement Washington et Pekin et nombre de commentateurs présentent le sommet à venir comme l’occasion de redéfinir la relation sino-américaine sur un mode plus positif, le nouveau calendrier suggère que pour la Maison Blanche, la guerre en Iran n’entrera pas avant six semaines dans une phase de désescalade, seule condition d’un sommet entre Trump et la Chine de Xi Jinping qui, au cœur de la guerre contre les Mollahs, est le premier partenaire stratégique de Téhéran.

Mais un doute demeure. Compte tenu de l’obstination jusqu’au-bouliste des belligérants en Iran et en Israël, rien ne dit qu’à l’échéance de la mi-mai D. Trump pourra se prévaloir d’un succès.

Il risque au contraire d’arriver à Pékin avec, sur les bras les embarras d’une guerre aux répercussions économiques et énergétiques globales dont les effets sur l’opinion américaine, ses alliés du Golfe et toute la sphère occidentale le mettront en porte-à-faux face au Président chinois dont la propagande brandit le discours d’une Chine à la fois opposée à l’Occident et, en même temps, porteuse de paix.

Plus encore, malgré les bonnes paroles, la liste des contentieux est telle que l’exercice de réajustement en quête d’accommodements raisonnables souhaités par les deux rivaux, pourrait s’avérer problématique. Enfin, la carte sauvage de la guerre contre l’Iran a transformé en « guerre chaude », une situation que nombre d’analystes ne voyaient jusqu’à présent que comme une marche insistante vers une nouvelle « guerre froide ».

Avec cependant la différence que les rivalités des propagandes autour de l’efficacité des systèmes politiques chinois et américain se doublent de féroces compétitions technologiques (guerre des puces IA, de l’innovation et de la robotique), tandis que les fortes interpénétrations économiques et commerciales dessinent un paysage stratégique global plus diffus rendant la maitrise des risques infiniment plus complexe qu’à l’époque où les « blocs » étaient séparés par un « rideau de fer » étanche.

La sensibilité explosive du tonneau de poudre international attisée par la reprise d’une course aux armements aux capacités létales infiniment plus élaborées (missiles hypersoniques, armes intelligentes, drones tueurs), est pour la première fois depuis 1969, aggravée par la disparition du cadre de contrôle et de limitation des armements nucléaires stratégiques.

L’expiration le 5 février 2026 du traité START faisait suite au retrait en 2019 de l’Amérique, aussitôt suivi par la Russie, du traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire et, en 2020, du traité dit « ciel ouvert » qui autorisait les observations aériennes des installations nucléaires adverses.

La dernière décision en date achevant le retrait du couvercle de la chaudière, fut en novembre 2023, la décision formelle de Moscou d’abandonner le traité FCE de limitation des forces conventionnelles en Europe, 21 mois après avoir mis fin à l’illusion de la paix perpétuelle en Europe en attaquant l’Ukraine, le 24 février 2022.

Au milieu de l’évaporation récente des garde-fous contre le risque d’une apocalypse nucléaire, le cas chinois mérite une attention particulière.

Montée en puissance de l’arsenal nucléaire chinois au milieu de tensions tous azimuts.

Une batterie de missiles chinois hypersonique DF-17. Selon la revue « National Interest », « Discrètement et sans grande médiatisation, les plus hauts responsables scientifiques militaires du Pentagone admettent que la Chine a, dans le domaine stratégique clé du développement des armes hypersoniques, pris l’avantage sur les États-Unis, malgré le considérable écart des budgets de défense. » (…)

« Ayant investi l’équivalent de 10 milliards de dollars dans le développement non pas d’une seule arme hypersonique de pointe, mais de tout un écosystème de missiles, la Chine a, cœur de sa stratégie anti-accès, déployé ces engins redoutables le long de sa zone de défense, notamment en mer de Chine méridionale où ces systèmes peuvent atteindre et menacer des bases aériennes et des porte-avions américains éloignés. 

*

Partie au traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP 1992), la Chine n’est en revanche signataire d’aucun accord de limitation et de contrôles des armes stratégiques ou intermédiaires, au motif que son arsenal très inférieur à celui des Russes et des Américains correspondrait à une stricte suffisance stratégique dissuasive, qui plus est, articulée à la garantie de non-emploi en premier.

Il reste que, contrastant avec son discours d’autosuffisance, les observations du Pentagone et du SIPRI convergent pour souligner que la Chine se livre à un des plus grands renforcements nucléaire militaire de son histoire.

L’accélération se traduit par : 1) Le doublement de ses ogives depuis 2019, passées de 300 à 600 et dont, selon le Pentagone, le nombre atteindra 1000 d’ici 2030 ; 2) La construction de nombreux sites de lancement de missiles balistiques intercontinentaux (DF-41) au Gansu (région de Yumen), à l’Est du Xinjiang (région de Hami) et en Mongolie Intérieure (près de Ordos) ;

3) Le déploiement de SNLE dotés de missiles JL-2 et JL-3 (portée de 8 à 10 000 km) ; 4) Le développement de missiles à double usage, à moyenne portée (DF-26) ou hypersoniques (DF-17) portant des charges nucléaire ou classique.

Dans ce contexte embrasé non seulement par la brutalité meurtrière des guerres en Ukraine et en Iran, mais encore par la violence endémique d’une soixantaine de conflits en Afrique (Soudan, Sahel, Érythrée), en Asie (Myanmar), au Moyen-Orient (Syrie, Liban, Gaza, Cisjordanie) que voit-on ?

D’une part un bloc Chine-Russie-Iran-Corée du Nord renforcé par la proximité de la nébuleuse du « Sud Global » aux allégeances parfois incertaines, mais dont l’affirmation anti-occidentale ne cesse de se préciser par le truchement des BRICS et de l’OCS (lire : Xi Jinping au centre, avec V.Poutine et Kim Jong Un, vent debout contre l’Occident) ; d’autre part, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, les Israéliens, la Corée du sud, le Japon, l’Ukraine et certains pays du Golfe.

Dès lors que saute aux yeux le hiatus d’une Chine première alliée stratégique de l’Iran lui-même directement attaqué par l’Amérique, mais cherchant en même temps un accommodement raisonnable avec Washington, on peut, avec la Revue Esprit du 27 mars, se demander « Combien de temps la Chine pourra-t-elle tenir cette position d’équilibre ? ».

Alors que Pékin a refusé de répondre à la demande américaine de s’impliquer pour sécuriser les flux commerciaux dans le détroit d’Ormuz, la question de la capacité de l’appareil à Pékin de concilier les contraires entre sa proximité avec Téhéran et sa recherche d’un apaisement avec Washington, sera assurément le fond de tableau du sommet de la mi-mai.

En attendant, dans le contexte où Pékin et Washington s’accordent pour considérer qu’un affrontement militaire entre les deux ferait entrer le monde dans le « brouillard » incontrôlable d’un déchaînement de violence universellement funeste, la plupart des observateurs s’appliquent à passer en revue les termes et les limites d’un « accommodement raisonnable » entre les deux.

Il serait certainement possible de conclure des accords exprimant une bonne volonté réciproque, par exemple pour confirmer le moratoire sur les droits de douane réduits à 10% et le renouvellement de l’accord sur la suspension par la Chine de son contrôle des Terres rares (valable jusqu’au 27 novembre 2026) ou encore sur la poursuite des achats chinois de soja, de maïs ou de blé américains dont le montant atteint déjà 25 milliards de $.

Autre espoir d’apaisement au milieu des férocités vindicatives, à l’étage stratégique, un consensus existe déjà sur la sécurité maritime et aérienne dans le cadre du MMCA (Military Maritime Consultative Agreement) conclu en 1999, dont le rôle a été élargi à la sécurité aérienne, pour tenir à distance une éventuelle méprise en mer de Chine du sud et dans les parages de Taïwan.

Enfin des pourparlers sont en cours pour circonscrire les risques posés par les automatismes de l’Intelligence artificielle dans la mise en œuvre des systèmes d’armes nucléaires.

Pour autant, l’inventaire des sources de friction reste impressionnant.

François DANJOU
Site : Questionchine.net
Editorial


Une longue liste des contentieux.

Selon le New-York center for Foreign Policy Affairs, « la compétition stratégique sino-américaine façonne la dynamique économique et sécuritaire mondiale. Exacerbée par les tensions commerciales, les restrictions technologiques et les démonstrations de force militaire, cette rivalité influence les politiques publiques, les alliances internationales et la stabilité mondiale. L’enjeu central réside dans la confrontation des visions de la domination mondiale, notamment en matière de politiques commerciales, de contrôle des technologies de pointe et de stratégies de sécurité. » Image : discoveryalert.com.

*

L’inventaire des sources d’inquiétude va de la guerre commerciale et technologique avec la persistance, malgré une baisse 31% par rapport à 2024, du déficit commercial américain voisin de 200 milliards de $ et le maintien en retour des droits de douane de 10% imposés par Washington et leurs répliques chinoises sur le charbon, le pétrole et le gaz ;

En même temps, constatons qu’aux restrictions structurelles de la Chine à l’ouverture de son marché, Washington a, en riposte, interdit l’accès d’entreprises comme Tencent et CATL qui travaillent avec l’armée chinoise, aux hautes technologies du numérique et de l’IA.

En réalité, le fond de tableau reste une rivalité systémique des modèles politiques de société fondamentalement concurrents et du rapport à l’ordre mondial. L’antagonisme se cristallise autour des revendications chinoises sur 80% de la mer de Chine du sud au mépris du droit de la mer et sur l’Île de Taïwan où la démocratie s’exprime avec de plus en plus de force en faveur d’une identité séparée du Continent.

L’évolution, politique de l’Île, « trou noir » de la pensée politique chinoise, crée entre Washington et Pékin une tension dans le Détroit qu’au cours de son deuxième mandat, Donald Trump a, chiffon rouge pour l’appareil chinois, échauffée en augmentant notablement la vente d’armes défensives à l’Île.

Après qu’en décembre dernier, la Maison Blanche avait, en accord avec le Congrès approuvé [1] dans le cadre du Taiwan Relation Act, la vente de 11,1 milliard de $ d’équipements militaires à l’Île (dont, entre autres, des Himars, des drones, et des missiles anti-char) – record depuis les 18 milliards vendus sous la présidence de Georges W. Bush en 2001 -, le ministre taïwanais de la défense, Wellington Koo déclarait le 17 mars, qu’une nouvelle vente d’une valeur totale de 14 milliards de $, était en cours d’examen à Washington.

Enfin et surtout, si malgré la somme des divergences anciennes et récentes, le sommet était confirmé, D. Trump ira à Pékin avec en tête la preuve obtenue sur le vif, que, contrairement à son discours de neutralité, Pékin a ostensiblement pris parti pour Téhéran.

Une nouvelle guerre froide dont les mèches explosives sont allumées.

Selon Reuters, le 25 mars, le port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge, actuellement le seul point d’exportation du pétrole brut d’Arabie, a été la cible d’une attaque iranienne qui visait la raffinerie Aramco-ExxonMobil (SAMREF).

L’attaque a eu lieu deux jours après que l’Arabie saoudite qui anticipait d’importantes perturbations dans le détroit d’Ormuz avait offert à ses clients pétroliers la possibilité de recevoir leurs allocations du mois d’avril avril via le port de Yanbu. Photo publiée par The Economic Times.

*

Selon le Pentagone et la CIA, la coopération militaire entre la Chine et l’Iran des Mollahs s’est renforcée en 2025 et 2026. Notamment après la guerre de juin 2025, par une aide chinoise à la défense aérienne de Téhéran, au moyen des systèmes HQ-16, HQ-17AE et HQ 9-B dont l’efficacité a cependant été décevante [2], et par la fourniture de technologies de pointe permettant d’augmenter la capacité des frappes missiles.

Dans ce domaine crucial de la précision des frappes, Pékin a notamment mis à disposition des Mollahs terroristes, son système de navigation BeiDou 北斗, opérationnel depuis 2020 et indépendant du GPS des américains qui ne parviennent pas à le brouiller localement.

Si comme le souligne la Revue Esprit, l’incapacité de l’Amérique à rétablir la circulation dans le cul-de-sac d’Ormuz, verrou majeur de l’économie mondiale, confirme sa perte de puissance, la guerre en Iran met aussi à l’épreuve la capacité diplomatique globale de la Chine à défier l’Amérique notamment sur ses plates-bandes au Moyen Orient.

Que vaut en effet aujourd’hui le rapprochement entre les deux théocraties rivales du Golfe, Ryad et Téhéran, mis en scène le 11 mars 2023 par Wang Yi, le ministre des Affaires d’un régime chinois athée ? (lire Un vent chinois s’est levé au Moyen Orient).

Ayant à la fois fait l’impasse sur la carte sauvage d’Israël menacé dans son existence et la culture terroriste des Mollahs, la stratégie de Pékin est percutée de plein fouet par l’embrasement de la guerre en Iran. Dernier exemple en date que la conciliation des contraires n’est pas sans limites, le 25 mars, réduisant au moins pour l’instant à néant la stratégie du grand écart chinois, une attaque de drone iranienne ciblait le site névralgique de la raffinerie saoudienne de Samref à Yanbu, permettant de contourner le détroit d’Ormuz.

François DANJOU
Site : Questionchine.net
Editorial
30 mars 2026

Note(s) :

[1] Si le président américain a l’autorité finale de décider la vente d’armes à Taïwan, le Congres dispose d’un droit de regard et de blocage qu’il peut exercer pendant une période de trente jours. La procédure s’inscrit dans le cadre légal du Taiwan Relations Act de 1979.
(Lire : Relations Chine, Taïwan, États-Unis)
Historiquement, le Congrès manifeste un fort soutien transpartisan aux ventes d’armes à Taïwan. Il est souvent arrivé qu’il presse l’exécutif d’accélérer les livraisons.
[2] Selon des rapports datant de janvier 2026, les systèmes antiaériens (missiles HQ-9B et radars YLC-8B) n’ont pas été à la hauteur des attentes iraniennes pendant la guerre de juin 2025.




Vidéo. Jeu de go : la géopolitique de la Chine.

Le jeu de go, né en Chine il y a plus de 3 000 ans, est bien plus qu’un simple jeu de stratégie : il reflète une philosophie, une façon de concevoir le monde et d’anticiper l’adversaire. Dans cette émission, OpenBoxTV explore comment ce jeu offre une grille de lecture saisissante de la stratégie géopolitique chinoise, à la lumière de la crise iranienne. Pour nous guider, Pierre Saillard, fidèle auditeur d’OpenBoxTV, partage son expertise et nous révèle ce que les pièces sur le goban nous disent des ambitions mondiales de Pékin.

Date de mise en ligne : Vendredi 03 avril 2026
Durée : 00:38:35
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