Souvenirs de deportation (1)

J’ai été arrêté le 27 Avril 1944. Il était 10 heures lorsque deux agents de la Gestapo me dirent : ” Suivez-nous jusqu’à la rue des Saussaies, nous vous rendrons votre liberté dans quelques minutes, il s’agit d’un simple interrogatoire d’identité “. Je ne fus pas surpris d’être longuement interrogé sur mon activité dans la résistance. Ces ” messieurs “, fort bien renseignés, ne se montrèrent cependant pas satisfaits de mes déclarations. A 20 heures, ils me firent conduire à la prison de Fresnes.
« Wehrmachtgefängnis : Abt. Fresnes » Le premier souci, pour un détenu, est de graver un calendrier dans un petit coin de mur de sa cellule. La tenue à jour de ce calendrier, tout en permettant de conserver la notion du temps, est une occupation agréable. Le lendemain de mon arrivée, je me mis en devoir d’établir un calendrier pour trois mois. Cependant, au cours de mon travail. je fus interrompu deux fois par le gardien rôdeur. La première fois (6 Juin) devait coïncider avec l’annonce du débarquement allié, la seconde (15 juillet) avec celle de ma déportation en Allemagne.

Je partageais ma cellule avec :

– H.. un vieillard aux cheveux blancs qui avait mis son appareil téléphonique à la disposition d’agents de l’intelligence Service. (Sa femme, arrêtée avec lui, était à la 3ème division).

– J., jeune homme fort sympathique, qui assurait la liaison entre deux réseaux clandestins. Une réelle camaraderie naquit entre nous. Nous partagions la même savonnette, la même cigarette et il nous arrivait parfois de diviser un morceau de sucre en trois.

Hélas, aujourd’hui l’un de nous n’est plus ; « Vous ne verrez plus J.., m’a écrit sa soeur, il a travaillé très dur dans une mine de sel et, ayant eu une faiblesse au cours d’une marche forcée, il a été abattu d’une balle dans la nuque “.

H.. et moi l’avons pleuré ensemble.

Les détenus de Fresnes étaient toujours bien renseignés. Les principales informations provenaient : 1°/- des détenus nouvellement arrivés, 2°/- d’un détenu américain appelé par ses fonctions d’aide infirmier, à circuler assez librement à l’intérieur de la 1ère division, 3°/- de petits carrés de journaux mis gracieusement, chaque matin, à la disposition des détenus.
Les renseignements, qui en valaient la peine, étaient aussitôt transmis en morse aux cellules voisines (coups de cuiller contre les murs), par la cheminée, à celles des étages inférieur et supérieur.

Enfin, « Radio-Fresnes » (un détenu de la 2ème division mettant à profit l’heure de la relève du service de garde) diffusait tous les soirs, à 17 heures, la synthèse des évènements importants.

La transmission des nouvelles était très rapide. Pour ne donner qu’un exemple : le 6 Juin à 10 heures du matin, l’annonce du débarquement allié sur les côtes de France avait déjà fait le tour de la prison. Cette nouvelle avait été annoncée par l’aide infirmier américain. Le même jour, ” Radio-Fresnes ” donnait déjà d’intéressants détails et terminait par ” on les aura ” son extraordinaire et presque incroyable « émission ».

C’est en criant ” Promenade ” que les gardiens nous annonçaient chaque jeudi l’heure de notre sortie hebdomadaire. Dans une courette de 30 mètres carrés environ, entourée de murs de 4 mètres, nous pouvions, mes deux amis et moi, respirer un air « relativement » pur, nous donner un peu d’exercice par une marche rapide ou au pas gymnastique,et cueillir çà et là – et avec quelle joie – trois ou quatre pissenlits.

Mais le temps passe vite quand on peut voir le ciel. A la dixième minute, sur un coup de sifflet, nous regagnions tristement notre cellule sans soleil.

Le 6 Juin, à la suite d’une très sommaire visite médicale, je fus déclaré ” bon “, car je n’étais ni tuberculeux ni syphilitique. Je devais donc m’attendre à quitter assez rapidement la 1ère division pour rejoindre le camp de Compiègne. Cette pensée m’était extrêmement pénible, d’autant plus que nous venions d’apprendre la nouvelle du débarquement.

Les jours, cependant, s’écoulaient; 10 Juin, 12 juin. 15 Juin, 21 Juin, j’étais toujours avec mes amis H.. et J..

En Normandie et dans le Cotentin, les troupes alliées avançaient, c’est du moins ce que nous annonçait tous les soirs ” Radio-Fresnes “. J’espérais, J’étais même par moments optimiste.

Mais le 27 un message d’une cellule voisine parla de l’imminence d’un départ. Le 28, ce message fut confirmé par les gardiens eux-mêmes. Le 29 au matin, enfin, je fis à mes deux amis les adieux que l’on devine. Quatre camions attendaient dans la cour ; un peu à l’écart, les gardiens du convoi, l’arme à la main, regardaient et ricanaient. « Vingt-cinq hommes par camion, montez » dit un sous-officier. Rapidement, sous une pluie torrentielle, le convoi se dirigea sur Compiègne.
– II – LE CAMP DE ROYALLIEU (29 Juin – 15 Juillet 1944)

Le camp de Royallieu offrait aux détenus venant des prisons de l’air, de l’espace et des distractions.

En effet, en dehors des petites corvées d’entretien du camp, assurées à tour de rôle par chaque baraque, on pouvait circuler ” librement “, faire de longues siestes au soleil ou pratiquer quelques jeux sportifs. Malheureusement, on savait que c’était là un camp de passage et qu’il constituait un tremplin vers d’autres camps plus lointains et moins paisibles.

Le jour même de mon arrivée, je rencontrai L.., mon camarade du SSM/TR, chez lequel, au moment de sa capture, la Gestapo avait malheureusement trouvé mon numéro de téléphone .

Longuement L.. me parla de son interrogatoire.

« Je vais bientôt partir pour l’Allemagne, me dit-il, le prochain convoi est annoncé pour le 2 Juillet ». En effet, le 2 Juillet, L.. franchit la porte du camp. Quelques minutes avant, nous avions pu nous serrer la main. L., n’est pas revenu : dans ce convoi, il y avait 100 hommes par wagon et beaucoup sont morts asphyxiés pendant leur transfert en Allemagne. L.. est mort ainsi au milieu de quelques camarades de notre réseau.

Un imposant convoi de détenus venant des prisons évacuées de Bretagne et de Normandie est attendu au camp. Les « policiers » (ce sont des détenus français chargés du maintien de la discipline dans le camp) désignent une corvée pour préparer les chambres et le couchage de ces détenus. Je ne me dérobe pas à cette tâche. Avec plusieurs autres camarades, je balaie, je lave à grande eau, j’éponge, je mets des lits en place. Je tourne et retourne des paillasses. La chambre est grise de poussière. Un régiment de puces s’en va vers de nouvelles conquêtes. J’en ai dans le cou, dans le dos, et …ailleurs. Cela devient insupportable. En l’absence du ” policier “, je quitte rapidement les lieux pour me rendre dans un endroit discret. J’ai tué là 73 puces.
Vers l’inconnu 15 Juillet, après-midi : sous un soleil torride, on fait 1’appel des 2.000 détenus qui, dans la soirée, quitteront Compiègne pour l’Allemagne. L’appel est long et compliqué. Soudain, un grand coup de sifflet annonce l’heure du départ. En colonne par cinq, au pas cadencé, encadrés par des gardiens armés, les détenus traversent la ville en direction de la gare.

De nombreux Compiègnois accourent pour nous crier des mots de sympathie, mais, menacés par l’arme d’un gardien, ils se dispersent rapidement. Derrière une fenêtre. J’aperçois une vieille femme qui pleure. Nous arrivons à la gare.

Sur le quai, devant les wagons de marchandises qui composent notre train, des groupes de 60 hommes se forment. Peu après, l`ordre d’embarquer retentit : tel un troupeau pourchassé, nous nous bousculons pour monter dans le wagon.

Les premiers d’entre nous ont la chance de choisir une place offrant un appui contre la paroi. Les derniers, moins heureux, s’installent dans le centre. L’agitation qu’a occasionné l’embarquement s’apaise peu à peu et pendant prés de deux heures d’attente, règne un silence quasi complet.

Soudain le train s’ébranle. Ceux qui s’étaient endormis se réveillent. Des conversations s’engagent, certains affirment leur intention de s’évader, d’autres, en raison du grave danger et des représailles qu’entraînerait une tentative de fuite, les en dissuadent. Inévitablement, des querelles et des bagarres éclatent.

Le train roule depuis longtemps maintenant. La chaleur, qui est devenue suffocante, provoque des cris de rage et de détresse. Cet enfer a duré trois jours et trois nuits. Plus de cent détenus de ce convoi ne purent survivre à pareille épreuve.

J’avais préparé un message pour ma femme dans lequel je lui annonçais mon départ pour l’Allemagne. Pendant que le train roulait, je jetai mon message sur le quai de la gare de ROZOY (dans l’Aisne), il parvint à ma femme grâce à un cheminot résistant. – III – LE CAMP DE NEUENGAMME (18-24 Juillet 1944)

18 Juillet .- Le train arrive enfin à destination. Sur le quai de la gare du camp de Neuengamme, des S.S. et des chiens-loups attendent. Rapidement, sous la brutalité des coups de botte et de matraques, les détenus descendent des wagons et les rangs se forment.

Entièrement dévêtus, une centaine d’hommes se trouvent en fin de colonne. Qu’ont-ils donc fait pour subir pareille peine ?

Certains ont tenté de s’évader, mais des innocents sont parmi ces hommes. Qu’importe à ces brutes de S.S. : Harassés, sous un soleil brûlant, les détenus se dirigent vers le camp situé à plusieurs centaines de mètres.

A leur arrivée, tous les détenus du convoi sont enfermés dans un étroit sous-sol où, bientôt, l’air devient irrespirable. Le calme règne cependant car tout le monde se ressent des suites du voyage infernal.

Près de la porte d’entrée du sous-sol un groupe de prêtres et de séminaristes subissent, sans mot dire, les moqueries, les mesquineries et ensuite les coups des deux gardiens S.S.

Après une attente prolongée, un triste défilé commence ; 1°/- Vers le bureau chargé de recueillir les objets personnels des détenus (adieu alliance, chevalière, montre, stylo, portefeuille et photos…) 2°/- Vers le « salon de coiffure » où opèrent des « coiffeurs » inexpérimentés, mais qui réussissent cependant à épiler complètement un homme en moins de deux minutes; 3°/- Vers les douches, seul endroit où semble régner, pendant quelques secondes, une sorte de bien-être; 4°/- Vers le magasin d’habillement où sont distribués en toute hâte des vêtements usagés (trop étroits et trop courts pour les uns, trop amples et trop longs pour les autres); 5°/- Vers le bureau administratif où s’effectue l’établissement des fiches individuelles; 6°/- Vers la grande place du camp où se tiendra un interminable appel ; 7°/- Vers notre « bloc » que commande un condamné de droit commun (il est à Neuengamme depuis 1932); 8°/- Vers nos couchettes, enfin, sur lesquelles, complètement épuisés, nous sombrons dans un profond sommeil.
Les détenus, nouvellement arrivés, étaient en ” quarantaine “.

Dans une inactivité totale, ils passaient de longues journées (le réveil était à 4h30) assis au soleil devant leur baraque; ils ne parlaient guère. Avec impatience, ils attendaient l’heure de la distribution de la soupe de midi et celle du casse-croûte du soir; avec plus d’impatience encore ils attendaient l’heure à laquelle il leur était permis de se coucher (19h.).

L’aviation anglaise effectuait de fréquents vols de nuit au-dessus de la région. Les sirènes hurlaient au milieu de la nuit; au pas de gymnastique, les détenus se dirigeaient alors vers un soi-disant abri situé à 200 mètres de la baraque, malheur à celui qui s’attardait pour essayer de retrouver un sabot égaré, il était roué de coups pendant toute la durée de l’alerte.

Celle-ci. parfois, durait plusieurs heures. Aussi le signal de fin d’alerte était-il accueilli par tous avec un soupir de soulagement. Chacun, alors, retournait vers sa couchette, heureux de se rendormir. Mais ne fallait-il pas, quelques heures plus tard, se précipiter à nouveau vers l’abri ? Ainsi la nuit s’écoulait, moins calme que le jour.

Nous sommes à Neuengamme depuis quelques jours. Pour la plupart d’entre nous la fatigue du voyage s’est dissipée. Cependant, quelques camarades portent non seulement encore la trace d’une fatigue physique, mais aussi celle d’un épuisement moral. Ils demeurent absolument indifférents à la nouvelle réconfortante du complot du 20 Juillet, qui circule de bouche en bouche.

En proie à une crise de désespoir suivie d’une crise de folie, l’un d’entre eux – un homme d’une cinquantaine d’années – est étendu à terre, l’écume aux lèvres. Il ne cesse de crier et de hurler. Rapidement, le chef de bloc l’emmène. Il a ” succombé ” le même jour.

Notre ” quarantaine ” ne devait pas être de longue durée. Cinq jours après notre arrivée à Neuengamme, tout notre convoi fut rassemblé en carré sur la grande place du camp. Nous ne devions pas tarder à apprendre qu’un kommando de cinquante hommes devait être formé.

On fit appel à des ” volontaires ” et, bien qu’aucune indication ne fut donnée sur le genre de travail qu’aurait à accomplir ce kommando, il y en eut un certain nombre. Un S.S. en désigna au hasard pour compléter l’effectif.

Je m’étais présenté comme volontaire car, comme certains, j’avais hâte de rejoindre un petit kommando dont plusieurs ” anciens ” avaient exposé les avantages.

Nous devions, le lendemain, recevoir un uniforme rayé bleu et blanc (en échange des vieilles « frusques » perçues à notre arrivée) et partir pour une destination inconnue.

Avant notre départ, chacun reçut un casse-croûte et quelques cigarettes. Il n’en fallait pas davantage pour provoquer une bonne humeur qui dura presque pendant toute la durée du voyage.

Nos quatre gardiens partageaient notre joie et nous demandaient fréquemment de chanter. Ils applaudirent même lorsque nous entonnâmes “Lili Marlène” dont, heureusement, ils ne comprirent pas la version française. Soudain cette gaîté générale me donna l’audace de demander à un gardien ce que nous allions devenir.

Surpris par cette question, il fut un peu embarrassé mais me répondit bientôt avec un sourire aigre-doux : “Vous allez à Kiel pour déterrer des bombes non éclatées”. Surpris à mon tour et consterné, j’annonçai aussitôt cette nouvelle à mes 49 camarades, Les chants cessèrent, la joie fit place à une angoisse générale. Nous ne tardâmes pas à arriver à Kiel et plus d’un d’entre nous, regrettant Neuengamme, se repentit d’avoir été volontaire.
– IV – LE CAMP DE KIEL. (25 Juillet – 30 Août 1944)
Après avoir traversé Kiel au pas cadencé (escortés d’une garde imposante de 25 gendarmes), nous arrivâmes dans un camp de travailleurs – soi disant libres – russes, dont une baraque avait été libérée pour être mise à notre disposition.

Cette baraque qui comprenait huit chambres, devait non seulement abriter les 50 hommes de notre kommando, mais aussi notre ” chef ” un S.S. de 1 m, 90, ainsi qu’une dizaine de gardiens déjà assez âgés appartenant à la “Schupo”.

Le kommando disposait de trois chambres dont chacune avait pour tout ameublement une table et un tabouret. Deux jours après notre arrivée, nous reçûmes pour le groupe une quarantaine de paillasses bourrées de déchets de papier.

Nous ne vivions pas comme à NEUENGAMME, dans la crainte perpétuelle de recevoir des coups de matraque et pouvions donner libre cours à nos paroles, à nos plaisanteries et à nos jeux. Par ailleurs, la nourriture était relativement bonne et copieuse.
Aussi l’inquiétude manifestée au moment de notre arrivée se trouva bientôt apaisée en dépit du travail extrêmement dangereux que nous accomplissions et que les gardiens appelaient ” Himmelfahrt ” (promenade au ciel ou « Ascension »).

Le réveil avait lieu à 6 heures, l’appel à 6h45. Un quart d’heure plus tard, 3 groupes de 12 hommes et un groupe de 14 hommes étaient formés devant la baraque pour être conduits en camion à proximité des points où les bombes non éclatées (ou quelquefois à retardement) avaient été signalées.

Les points considérés comme dangereux étaient très nombreux et se situaient en général dans la banlieue de KIEL, dans un rayon de 5 à 6 kilomètres au Nord, à l’ouest et au sud de cette ville.

Munie de pelles et de pioches, une équipe de quatre hommes, escortée de deux ” Schupos “, se dirigeait vers un point de chute déterminé. Notre travail, duquel nos gardiens avaient bien soin de se tenir à respectable distance, consistait tout d’abord à tracer une ébauche – c’était en général un carré de 3 m x 3 m quelquefois davantage, autour de l’excavation causée par la chute de la bombe – ensuite à faire usage d’une grande sonde pour essayer de repérer l’endroit exact de l’engin que nous recherchions.

D’une manière générale, par la nature meuble du terrain, les bombes pénétraient loin dans le sol (certaines équipes creusèrent parfois jusqu’à 6 mètres de profondeur) et la matinée s’écoulait lentement; mais lorsque le coup de sifflet de midi annonçait la cessation provisoire du travail, nous avions fait déjà de gros efforts puisqu’il nous était impossible, du fond de notre trou, de voir autre chose que le ciel.

Ce zèle était voulu. A midi, les équipes étaient rassemblées et conduites – soit à pied, soit en camion – au restaurant le plus proche où le menu du jour leur était servi. Après le déjeuner, mais sans conviction réelle, chaque équipe reprenait ses outils.




1942-1943 : Sabotage des liaisons telephoniques allemandes et arrestation du Capitaine Gatard

Nous publions ci-après le témoignage de M. Jacques DUMAS-PRIMBAULT, Directeur régional des Télécommunications, à Limoges en 1943, sur les circonstances qui ont précédé l’arrestation à Limoges en mai 1943 du Capitaine GATARD, dont l’A.A.S.S.D.N. a honoré la mémoire au cours de son Congrès de Lyon.

Ce récit a le mérite de souligner l’intensité de l’action résistante dans cette région et le patriotisme engagé des fonctionnaires des Télécommunications.

Quand, en novembre 1941, les Allemands occupent la zone sud, Limoges devient pour eux un centre de communication important, et ils réquisitionnèrent nombre de circuits pour leur usage.

Or il se trouve que, dès 1942, j’avais reçu la visite d’un de nos jeunes ” conscrits ” de l’école polytechnique, le Capitaine Jean Gatard, qui, en fait, faisait de l’espionnage, ou plutôt du contre-espionnage, pour le compte de l’armée française.

Nous devînmes intimes et, pendant un an, je lui passais pas mal de renseignements. En avril ou mai 1943, il m’annonça, tout joyeux, qu’il disposait maintenant d’une liaison directe (radio, bien sûr avec Alger et qu’on lui demandait la carte des circuits de commandement allemands.

Dès le soir, vers 19 heures, à l’heure où le bâtiment était vide et l’équipe allemande au ” rata “, je descendis et relevai la liste des circuits allemands. Le lendemain, vers midi et demie, dans le bâtiment tranquille comme d’habitude, Gatard passa me voir et je la lui remis.

Or, au milieu de l’après-midi, son épouse, Denise Gatard, qui s’était liée d’amitié avec ma femme, vint lui annoncer que son mari avait été arrêté vers 14 heures par la police alors qu’il rentrait chez lui. Coup dur, car il devait avoir sur lui la liste manuscrite, de ma main, des renseignements recueillis la veille.

J’eus très, très chaud…, et restais sur le qui-vive pendant 24 heures, jusqu’à, ce que, le lendemain, Étienne Moineville, qui appartenait au même réseau, m’apprît que Gatard avait eu le temps, dès la visite qu’il m’avait faite la veille, de passer voir son radio…. et, par conséquent, de lui remettre le papier compromettant.

J’étais donc hors d’affaires ! Gatard ne l’était pas hélas ! Incarcéré par les Allemands à la caserne Marceau qu’ils occupaient, il essaya de s’en évader et se brisa les deux chevilles en sautant d’un mur. Repris, maltraité, durement interrogé, il put cependant donner de ses nouvelles par M. de Cathen qui, en sa qualité de délégué de la Croix-Rouge, obtenait parfois, à cette époque, l’autorisation de visiter certains prisonniers.

C’est par cette voie que le malheureux Gatard put faire passer à sa femme le nom du ” traître ” qui l’avait vendu.

Quelques semaines plus tard, Gatard fut transféré à Lyon, condamné par un conseil de guerre, et fusillé au Fort Montluc en août 1943.

Bien sûr, les autorités allemandes avaient des liaisons radio hors d’atteinte de tout sabotage, mais elles tenaient cependant beaucoup à leur réseau fil, et celui ci était beaucoup plus fragile.

Le câble Limoges-Ussel (un des deux seuls câbles LGD qui, à l’époque, desservaient Limoges), avait été vite coupé au pont de Combade. Quant aux grandes artères aériennes sur voie ferrée, vers Châteauroux, Guéret, Brive, Périgueux, leur état, au fur et à mesure que l’on avançait vers la libération, était devenu une vraie mascarade.

Les voitures K du service des lignes partaient chaque matin pour réparer les artères signalées coupées… et les rétablissaient de façon que les Allemands du répartiteur puissent constater leur action ; puis les chefs d’équipe faisaient le nécessaire auprès du maquis ou de ses patriotes locaux, pour qu’elles soient recoupées dans la nuit.




Le Réseau Marco du réseau Klebler SR Guerre

Parmi les formations du « Réseau Kléber » du S.R. Guerre, le réseau « Marco » a eu un rôle essentiel que retrace son créateur, notre ami de SAINT­-HILAIRE et dont l’ouvrage du général NAVARRE « Le Service de Renseignements » a souligné l’importance et les mérites.

Nous reproduisons ci-après les circonstances qui ont présidé à la reconsti­tution historique de « Marco » et les commentaires de SAINT-HILAIRE sur la naissance et la vie de ce réseau qui fut son oeuvre.

Un jour d’automne, en 1980, un lunch de « retrouvailles » réunissait une quarantaine de personnes. Elles étaient toutes entre deux âges, c’est-à-dire entre le troisième et le quatrième. Les plus jeunes qui n’avaient pas encore trois fois vingt ans, évoquaient des souvenirs de leur vingtième année. Les plus anciens venaient d’avoir quatre fois vingt ans, et les mêmes souvenirs étaient ceux de la « force de l’âge ». Les uns et les autres avaient surmonté, ensemble mais souvent sans se connaître, les rigueurs des années « terribles », celles de l’occupation allemande, en s’efforçant de contribuer à l’avènement de jours meilleurs par des moyens à leur portée.

Ils avaient choisi un combat où l’adversaire est constamment traqué par des cerveaux, des yeux et des oreilles, tenant lieu d’armes à des combattants sans armures, sans uniforme et sans troupe. Certes, ils avaient des chefs, mais ils n’en connaissaient généralement qu’un seul ; et les missions qu’ils en recevaient les éloignaient de lui comme de leurs camarades. Parfois, à leur retour, ils ne trouvaient plus personne. D’autres fois, c’est eux qui ne reve­naient pas.

C’est pourquoi les anciens combattants réunis ce jour-là ne ressemblaient guère à une amicale régimentaire. D’abord, ils étaient des deux sexes. Ensuite, ils ne se connaissaient que par petits groupes, et certains groupes n’avaient jamais vu les autres. Enfin, les grands chefs, celui qui commandait depuis l’Auvergne (le clandestin), et celui qui siégeait à Alger, voyaient pour la première fois un important échantillonnage des quelque cent soixante-dix agents immatriculés par le réseau.

Quant au chef de réseau, sans avoir pu connaître à l’époque considérée tous ses collaborateurs dispersés sur la moitié nord de la France – car il était installé (si l’on peut dire) à Paris – il était seul à en savoir assez, ses archives aidant, pour répondre aux voeux de tous : reconstituer l’histoire de leur réseau.

Un service de renseignements, avec ses structures nationales et internationales permanentes et parfois anciennes, obtient toujours les résultats appréciables. Tel fut le cas du S.R. français, institutionnel ou clandestin, et l’Histoire se charge de le démontrer.

Il n’en est pas forcément de même pour un Réseau de Renseignement clandestin, créé de toutes pièces pour répondre aux nécessités stratégiques de l’époque, mais soumis à tous les aléas de la clandestinité, pourchassé par l’adversaire, et parfois ballotté dans les mouvements du champ de bataille.

On peut toujours dire que l’on a créé un Réseau de Renseignement parce qu’on a eu l’intention de « faire du renseignement ». Encore faut-il prouver que ce but a été atteint. Et pour qu’il en soit ainsi, il est nécessaire que le renseignement ait été recueilli, transmis à qui de droit, et en temps utile. Reste à savoir si l’exploitation est intervenue, également en temps utile, mais ce n’est plus de la responsabilité d’un Réseau.

En ce qui concerne le réseau MARCO, avant de dire ce qu’il a pu faire en matière de renseignement – son activité exclusive – il convient d’abord de constater ou de rappeler :

– qu’il a pris la suite du poste S.R. de Paris (antenne de P2) en assurant ainsi dans la zone nord la continuité du S.R. KLÉBER, mais qu’il y a tout de même eu « hiatus » dans la fourniture du renseignement de type « O.D.B. » du fait que la destruction de P2 précéda la création de MARCO ;

– que l’intervention relativement tardive de MARCO dans la bataille du renseignement (vers le 1er janvier 1944), et sa courte durée en clandestinité (environ 8 mois), lui permirent de résister au perpétuel harcèlement de l’adversaire (1), donc de rester efficace ;

– que la quasi-totalité de son effectif permanent était composée de résistants anciens récemment reconvertis au renseignement ; un recrutement sélectif et un encadrement de quelques officiers déjà entraînés (2) avaient heureusement réglé le problème de l’instruction technique.

La mission prioritaire pour MARCO me semblait être de fournir en permanence aux États-majors concernés les renseignements leur permettant de tenir à jour l’ordre de bataille (ODB) des troupes d’occupation. Sauf le cas rarissime d’une information globale obtenue par document (ce qui ne nous est jamais arrivé), je n’ai pas imaginé d’autre procédé que le « ratissage » systématique du terrain, permettant de déceler et d’identifier les unités et les états-majors en stationnement ou en mouvement.

Aux échelons d’exploitation, le rassemblement des morceaux du « puzzle » reconstituerait les grandes unités, seules prises en compte pour l’ordre de bataille.

Il s’agissait donc d’une prospection méthodique que nous programmions nous-mêmes, mais nous avions aussi à répondre aux questionnaires, et à nous conformer aux orientations. Pour y parvenir sans discontinuité, il nous fallait un effectif nombreux et de qualité, et nous pûmes le réunir au point d’être en mesure de pallier de nombreux accidents. On sait aussi que les liaisons et transmissions ont fonctionné de telle sorte que les résultats acquis par les équipes de recherche sont parvenus en temps utile aux destinataires habituels (le S.R. d’Alger et le B.C.R.A. de Londres). Et l’on a vu qu’avant la libération de Paris, nous avons pu renseigner directement l’O.S.S. (3) du XIIe groupe d’armées U.S., en opérations.

Mais la notion de « Réseau » serait beaucoup trop restrictive si on n’y comprenait que les agents recrutés, instruits et administrés pour servir à plein temps, tout comme dans une unité de l’armée régulière. Autrement dit, les éléments constitutifs d’un réseau (au moins dans le « renseignement ») ne sont pas seulement ceux que l’on appelait « les agents P2 ou P1 » (4) dans le jargon administratif de la clandestinité. Chez MARCO, les agents de recherche dont il vient d’être question – tous « P » évidemment – ne furent pas les seuls à travailler pour l’O.D.B. Participèrent également à cette tâche des organisations amies qui avaient aussi une activité S.R., généralement accessoire, mais parfois structurée quand elles avaient créé un « Deuxième Bureau ».

Mais dans tous les cas elles n’avaient pas les moyens de transmettre à un utilisateur qualifié, directement et en temps utile, des renseignements qui sont toujours urgents par hypothèse.

Dans la catégorie des organisations ayant une structure de « renseignement », je citerai :

– Le Deuxième Bureau de l’O.R.A. qui, dans ses synthèses reproduisait des renseignements O.D.B. signés MARCO, mais apportait aussi des renseignements de même nature en provenance de ses officiers régionaux ;

– Le S.S.M.-précurseur du lieutenant-colonel NAVARRE; on sait que ce dernier échangeait avec moi, chaque semaine, des papiers S.R. contre mes papiers C.E.;

– Le Deuxième Bureau de « Libération », dont le pseudo était « Léon ».

Pendant quelques mois nous avons transmis le « courrier de Léon » auquel « Kléber » attachait de l’importance, mais aujourd’hui nos trous de mémoire ne nous permettent plus d’identifier la personne de « Léon ».

– Le Deuxième Bureau des F.F.I. de la Région parisienne avec lequel j’étais en rapports personnels ; il avait habituellement ses moyens de transmission autonomes ; mais on a vu qu’au mois d’août 1944, il a dû me confier son courrier O.D.B. pour l’armée américaine ;

– Le Comité d’Action contre la Déportation (C.A.D.), dont le chef était alors Léo HAMON. Nous avions des contacts assez fréquents dans les bosquets des Tuileries, et il m’apportait fidèlement la collecte de son organisation ;

– Enfin Jean MAURICHEAU-BEAUPRE, très introduit dans le milieu des Beaux-arts, et qui logeait à ce titre dans les combles du Louvre, affectionnait aussi les Tuileries pour nos rendez-vous. Il avait bien sûr des « tuyaux » de toute provenance. Mais il devint un jour chef du Groupe France-Sud « rattaché » au réseau « Samson » du S.R. Air. « Il couvrait une bande de 50 km le long de la Méditerranée, de la frontière italienne à Montpellier » (cf. Le S.R. Air du général BEZY, page 185).

C’est sans doute la raison pour laquelle, paradoxalement, les archives de MARCO – réseau de la zone nord – sont abondamment pourvues de renseignements O.D.B. sur toute « la Côte », et sur l’Italie. (Je me rappelle les avoir remis à l’O.S.S., faute de mieux, en août 1944). Il faut croire que ce groupe France- Sud avait plus de facilités à évacuer ses fournitures sur Paris (MARCO) et sur sa hiérarchie méridionale.

Cependant, parmi les amis qui renseignaient MARCO, et que MARCO a pu aider, notamment pour la transmission de leurs fournitures, il n’y avait pas que des spécialistes de l’O.D.B.

Il y eut aussi, par exemple, de bons observateurs de la politique et de la haute administration, des industriels connaissant bien la question du pillage de l’économie française, et de l’utilisation de notre industrie par les autorités civiles et militaires d’occupation. Il y eut enfin le cas très rare d’un diplômé des hautes études germaniques, autorisé à circuler librement en Allemagne, et « s’autorisant » à rapporter de ses voyages toutes informations intéressant les Alliés, dont celles concernant la fabrication des armes secrètes.

Mais son réseau « AUBRAY » était une émanation du très officiel commissariat à la main-d’oeuvre en Allemagne. Ce qui nous ramène aux divers organismes ou réseaux faisant du noyautage des administrations publiques, plus ou moins affiliés au « N.A.P. » et au « Super N.A.P. », spécialisés en la matière.

Il y avait donc, sur le terrain, un certain enchevêtrement de compétences, grâce aux bonnes relations et la grande appétence pour le renseignement « tous azimuts », dans un milieu somme toute assez restreint, si l’on ne compte que les personnes susceptibles d’avoir entre elles, sans enfreindre les règles du cloisonnement, des relations « au sommet ».

Pour n’oublier personne et rendre justice à tous, une dernière constatation s’impose :

Les réseaux n’avaient pas le monopole du patriotisme et de la compétence, et la plus élémentaire prudence les dissuadait de toute publicité. Un fonctionnaire bien placé pour telle ou telle catégorie de renseignement pouvait être collègue sans le savoir d’un membre du N.A.P. ou super-N.A.P., et devenir le fournisseur d’un réseau de renseignement qu’il « glanait » sur tout le territoire. Cela s’est produit souvent chez MARCO, et c’est pourquoi j’en parle savamment.




A la mémoire du Colonel Serot : 45 ème anniversaire de sa mort

45 eme Anniversaire de la mort du colonel Serot .

Article paru dans le Bulletin N° 159

Par le colonel Paul PAILLOLE

Le 17 septembre 1948, vers 16 heures, le Colonel André Sérot, médiateur de l’O.N.U. était abattu par une rafale de pistolet-mitrailleur dans le quartier juif de Jérusalem.

Il pressentait son destin.

Sa vision lucide de la situation créée au Moyen-Orient par les Nations Unies, son analyse des caractères, son expérience de plus de vingt ans dans les Services de Renseignements et de Sécurité, son robuste bon sens de Vosgien, tout l’amenait à désespérer de voir un jour la paix dans ces pays de passions et de rivalités livrés à l’aventure par les Nations Unies.

Un jour d’août 1948 il était venu en mission à Paris et m’avait consacré quelques heures.
II m’avait confié ses déceptions devant ce qu’il pensait être sa mission de Paix. Serein, il m’avait dit ses craintes pour l’avenir et aussi pour lui- même

« Mourir à Jérusalem, Paillole, croyez-vous qu’un chrétien puisse avoir une plus belle mort. »
Je ne l’ai plus revu. Un funeste pressentiment me faisait chaque jour écouter les radios, lire les nouvelles, et puis est venu ce jour fatal où le plus pur, le plus noble, le plus héroïque de nos soldats de la Paix est mort assassiné.

Trois jours avant, le 14 septembre 1948, il écrivait à l’un de ses intimes collaborateurs de la Sécurité Air qu’il avait créée en 1942 et dirigée jusqu’en 1948, une lettre bouleversante de simplicité de vérité et de stoïcisme.

Avec l’autorisation de son destinataire, le Colonel de l’Armée de l’Air Panthène, nous en publions ci-après de larges extraits.

Les anciens retrouveront dans ces lignes le visage de celui qui fut leur chef et qu’ils ont vénéré.
Les plus jeunes et surtout ceux qui ont chaque année rendu hommage au Colonel André Sérot devant sa stèle édifiée dans les locaux de leur service de Sécurité, apprendront à mieux le connaître et à comprendre jusqu’où peut aller l’esprit de sacrifice et la conception élevée du Devoir.

Tous pourront méditer sur le sort prévu, par Sérot et réservé à ce Moyen Orient où s’enlise toujours une Paix impossible.

Jérusalem, 14 septembre 1948.

Mon cher ami,
Aujourd’hui, j’en suis à mon 54e jour de mon second séjour à Jérusalem. Mais cette seconde trêve n’est pas du tout la même que la précédente, — autrement dit, il n’y a pas de trêve à Jérusalem. Nous avons eu, des journées et des nuits, de véritables batailles et nous nous bornons à enregistrer les coups. L’avant-dernière nuit par exemple, les observateurs, dans le secteur nord ont enregistré plus de 400 coups de mortiers. Cette nuit-ci, c’est la colline de Sion qui a été le centre d’activité.

Et nous sommes en plein dans le bain. Le couvent des Dominicains où j’habite avec huit officiers est en première ligne.

A cinq miles de là, l’Américan School où se trouve mon P.C. et où habitent une vingtaine d’Officiers. Entre les deux une petite butte sur laquelle l’arab legion a installé un Canon de 57 antichars et s’amuse de temps en temps à chatouiller les juifs avec son frère jumeau installé lui de l’autre côté des Dominicains. Et les Juifs les contrebattent à coup de mortiers… Nuit et jour, douze à quatorze observateurs sont en ligne de chaque côté. C’est très dur comme travail, et ce n’est pas sans danger vous le voyez. Jusqu’à présent, nous n’avons eu qu’un seul officier légèrement blessé : Pourvu que ça dure! Les deux groupes sont coiffés par un capitaine de vaisseau américain. Ce dernier devant rejoindre les Etats-Unis., l’Etat-major de Haïfa m’a demandé si j’acceptais de prendre la direction de l’ensemble du groupe de Jérusalem, soit 80 officiers. J’ai accepté pour mieux défendre les intérêts français. Je dois dire que j’ai une équipe d’officiers, français, excellente dans son ensemble, qui ont décidé de rester à Jérusalem et de ne pas profiter des possibilités de relève qui leur ont été offertes. Car le secteur de Jérusalem a la réputation d’être le secteur dangereux et pénible. Je me contenterai d’envoyer mes officiers en permission de détente à Beyrouth ou ailleurs lorsqu’ils seront fatigués.

J’ai interrompu ma lettre pour aller en liaison. J’apprends à mon retour que je prends décidément l’ensemble de Jérusalem et dès demain je vais abandonner la ville arabe pour m’installer dans la ville juive. Ça ne m’emballe pas mais il n’y a pas moyen de faire autrement. Je dois vous dire que la Défense Nationale se désintéresse de nous. Elle a été bien ennuyée lors qu’il a fallu envoyer en Palestine 125 officiers. Mais elle se désintéresse de la mission, les consignes qui nous ont été données sont lamentables « Pas de zèle! Et surtout votre sécurité avant tout ». Qu’on me laisse rire! la sécurité à Jérusalem n’existe pas, on peut recevoir une balle au moment où on s’y attend le moins; et nous vivons dans un secteur qui est battu par les bouches de mortiers. Quant au zèle, il faut bien qu’on vive et on ne peut pas moins faire que d’écouter les doléances des arabes et des juifs. Et pourtant il y a ici une partie importante qui se joue. Les Américains l’ont fort bien compris, ils ont envoyé des généraux, des Capitaines de Vaisseau, des Colonels anciens qui ont pris tout en mains et ont évincé les officiers (suédois) supérieurs incapables. Et nous Français, nous sommes considérés comme des gens de second plan. C’est la raison pour laquelle étant un des rares officiers français ayant un gros poste, j’ai accepté celui encore plus important du groupe total de Jérusalem. Je voudrais y monter une affaire spécifiquement française. Je m’aperçois que je vous raconte des histoires et que j’écris sans me rendre compte que je suis arrivé à la fin de mes deux pages.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas et que vous ne pensiez pas qu’après avoir reçu votre lettre, j’ai voulu, en représailles, vous imposer un pensum.
(Entre nous, si j’écris mal et peu lisiblement je crois que vous êtes dans le même cas! )
Cette expédition m’a permis de faire, non seulement un merveilleux voyage, mais un pèlerinage que je n’aurais jamais songé faire. Je peux dire que je connais Jérusalem., la vieille cité et ses environs immédiats, le mont des Oliviers, les jardins, la vallée de Josaphat, la colline de Sion, etc… Tous ces lieux sont devenus pour moi familiers. Jéricho, Bethléem, Emmaüs, que sais-je encore! Et si j’en ai le temps et le loisir, je voudrais avant mon retour voir Naplouse…, Nazareth et le lac de Tibériade. Mais pour cela il faudrait que la paix revienne dans ce malheureux pays. Mais y reviendra-t-elle jamais?


Toute notre bureaucratie se fait en langue anglaise, ce qui ne facilite pas les choses et c’est pour moi un travail supplémentaire d’essayer de comprendre parfaitement les papiers que je signe…
J’ai, paraît-il, fait des progrès en anglais et j’arrive à exprimer des choses pas très compliquées.

Autre question? Combien de temps resterons-nous ici? Je n’en sais rien. Mais plutôt que de ne rien faire à Paris, je préfère rester ici. La vie y est dure et austère, mais je me sens en pleine forme physique et morale.
Ne croyez pas que j’ai coupé les ponts avec le passé! Ma pensée est souvent à Paris vers ce service que j’aurais tant voulu avoir le temps de « peaufiner ».
J’en ai quelques rares nouvelles.

J’en reviens à mes officiers, la moitié sont américains; plusieurs capitaines de frégate et de corvette; j’ai aussi sous mes ordres un Colonel français Commandant le 40e régiment d’artillerie de Verdun; plusieurs Lieutenants-Colonels et Commandants brevetés. Dans l’ensemble tous ont fait très correctement et avec beaucoup de cran un métier dur et risqué.

J’ai aussi quelques belges. Mes relations avec l’Arab Legion sont excellentes, mes relations avec les juifs sont bonnes. Mais le métier est terriblement décevant. Il n’est pas facile de négocier avec de tels adversaires. Nous faisons de notre mieux et je suis un peu effrayé de la responsabilité que je viens d’endosser en acceptant l’ensemble du groupe de Jérusalem. A la grâce de Dieu!

Deux de mes camarades sont morts tragiquement à Gaza, littéralement assassinés par des irréguliers égyptiens. Parmi eux le Lieutenant-colonel Ceren du boulevard Suchet. Lorsque son nom a été donné à la radio, il a été si mal prononcé que certains ont cru que c’était moi la victime.

A Xertigny les gens venaient aux nouvelles à la maison. La nouvelle aurait été infirmée par la presse et mon père en apprenant que j’aurai pu être tué a eu une attaque. Pauvre papa! Je ne sais pas ce que l’année me réserve mais vraiment ce serait une misérable destinée que de perdre la vie ici.


signé : André SEROT.

Article paru dans le Bulletin N° 159

Par le colonel Paul PAILLOLE

Le 17 septembre 1948, vers 16 heures, le Colonel André Sérot, médiateur de l’O.N.U. était abattu par une rafale de pistolet-mitrailleur dans le quartier juif de Jérusalem.

Il pressentait son destin.

Sa vision lucide de la situation créée au Moyen-Orient par les Nations Unies, son analyse des caractères, son expérience de plus de vingt ans dans les Services de Renseignements et de Sécurité, son robuste bon sens de Vosgien, tout l’amenait à désespérer de voir un jour la paix dans ces pays de passions et de rivalités livrés à l’aventure par les Nations Unies.

Un jour d’août 1948 il était venu en mission à Paris et m’avait consacré quelques heures.
II m’avait confié ses déceptions devant ce qu’il pensait être sa mission de Paix. Serein, il m’avait dit ses craintes pour l’avenir et aussi pour lui- même

« Mourir à Jérusalem, Paillole, croyez-vous qu’un chrétien puisse avoir une plus belle mort. »
Je ne l’ai plus revu. Un funeste pressentiment me faisait chaque jour écouter les radios, lire les nouvelles, et puis est venu ce jour fatal où le plus pur, le plus noble, le plus héroïque de nos soldats de la Paix est mort assassiné.

Trois jours avant, le 14 septembre 1948, il écrivait à l’un de ses intimes collaborateurs de la Sécurité Air qu’il avait créée en 1942 et dirigée jusqu’en 1948, une lettre bouleversante de simplicité de vérité et de stoïcisme.

Avec l’autorisation de son destinataire, le Colonel de l’Armée de l’Air Panthène, nous en publions ci-après de larges extraits.

Les anciens retrouveront dans ces lignes le visage de celui qui fut leur chef et qu’ils ont vénéré.
Les plus jeunes et surtout ceux qui ont chaque année rendu hommage au Colonel André Sérot devant sa stèle édifiée dans les locaux de leur service de Sécurité, apprendront à mieux le connaître et à comprendre jusqu’où peut aller l’esprit de sacrifice et la conception élevée du Devoir.

Tous pourront méditer sur le sort prévu, par Sérot et réservé à ce Moyen Orient où s’enlise toujours une Paix impossible.

Jérusalem, 14 septembre 1948.

Mon cher ami,
Aujourd’hui, j’en suis à mon 54e jour de mon second séjour à Jérusalem. Mais cette seconde trêve n’est pas du tout la même que la précédente, — autrement dit, il n’y a pas de trêve à Jérusalem. Nous avons eu, des journées et des nuits, de véritables batailles et nous nous bornons à enregistrer les coups. L’avant-dernière nuit par exemple, les observateurs, dans le secteur nord ont enregistré plus de 400 coups de mortiers. Cette nuit-ci, c’est la colline de Sion qui a été le centre d’activité.

Et nous sommes en plein dans le bain. Le couvent des Dominicains où j’habite avec huit officiers est en première ligne.

A cinq miles de là, l’Américan School où se trouve mon P.C. et où habitent une vingtaine d’Officiers. Entre les deux une petite butte sur laquelle l’arab legion a installé un Canon de 57 antichars et s’amuse de temps en temps à chatouiller les juifs avec son frère jumeau installé lui de l’autre côté des Dominicains. Et les Juifs les contrebattent à coup de mortiers… Nuit et jour, douze à quatorze observateurs sont en ligne de chaque côté. C’est très dur comme travail, et ce n’est pas sans danger vous le voyez. Jusqu’à présent, nous n’avons eu qu’un seul officier légèrement blessé : Pourvu que ça dure! Les deux groupes sont coiffés par un capitaine de vaisseau américain. Ce dernier devant rejoindre les Etats-Unis., l’Etat-major de Haïfa m’a demandé si j’acceptais de prendre la direction de l’ensemble du groupe de Jérusalem, soit 80 officiers. J’ai accepté pour mieux défendre les intérêts français. Je dois dire que j’ai une équipe d’officiers, français, excellente dans son ensemble, qui ont décidé de rester à Jérusalem et de ne pas profiter des possibilités de relève qui leur ont été offertes. Car le secteur de Jérusalem a la réputation d’être le secteur dangereux et pénible. Je me contenterai d’envoyer mes officiers en permission de détente à Beyrouth ou ailleurs lorsqu’ils seront fatigués.

J’ai interrompu ma lettre pour aller en liaison. J’apprends à mon retour que je prends décidément l’ensemble de Jérusalem et dès demain je vais abandonner la ville arabe pour m’installer dans la ville juive. Ça ne m’emballe pas mais il n’y a pas moyen de faire autrement. Je dois vous dire que la Défense Nationale se désintéresse de nous. Elle a été bien ennuyée lors qu’il a fallu envoyer en Palestine 125 officiers. Mais elle se désintéresse de la mission, les consignes qui nous ont été données sont lamentables « Pas de zèle! Et surtout votre sécurité avant tout ». Qu’on me laisse rire! la sécurité à Jérusalem n’existe pas, on peut recevoir une balle au moment où on s’y attend le moins; et nous vivons dans un secteur qui est battu par les bouches de mortiers. Quant au zèle, il faut bien qu’on vive et on ne peut pas moins faire que d’écouter les doléances des arabes et des juifs. Et pourtant il y a ici une partie importante qui se joue. Les Américains l’ont fort bien compris, ils ont envoyé des généraux, des Capitaines de Vaisseau, des Colonels anciens qui ont pris tout en mains et ont évincé les officiers (suédois) supérieurs incapables. Et nous Français, nous sommes considérés comme des gens de second plan. C’est la raison pour laquelle étant un des rares officiers français ayant un gros poste, j’ai accepté celui encore plus important du groupe total de Jérusalem. Je voudrais y monter une affaire spécifiquement française. Je m’aperçois que je vous raconte des histoires et que j’écris sans me rendre compte que je suis arrivé à la fin de mes deux pages.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas et que vous ne pensiez pas qu’après avoir reçu votre lettre, j’ai voulu, en représailles, vous imposer un pensum.
(Entre nous, si j’écris mal et peu lisiblement je crois que vous êtes dans le même cas! )
Cette expédition m’a permis de faire, non seulement un merveilleux voyage, mais un pèlerinage que je n’aurais jamais songé faire. Je peux dire que je connais Jérusalem., la vieille cité et ses environs immédiats, le mont des Oliviers, les jardins, la vallée de Josaphat, la colline de Sion, etc… Tous ces lieux sont devenus pour moi familiers. Jéricho, Bethléem, Emmaüs, que sais-je encore! Et si j’en ai le temps et le loisir, je voudrais avant mon retour voir Naplouse…, Nazareth et le lac de Tibériade. Mais pour cela il faudrait que la paix revienne dans ce malheureux pays. Mais y reviendra-t-elle jamais?


Toute notre bureaucratie se fait en langue anglaise, ce qui ne facilite pas les choses et c’est pour moi un travail supplémentaire d’essayer de comprendre parfaitement les papiers que je signe…
J’ai, paraît-il, fait des progrès en anglais et j’arrive à exprimer des choses pas très compliquées.

Autre question? Combien de temps resterons-nous ici? Je n’en sais rien. Mais plutôt que de ne rien faire à Paris, je préfère rester ici. La vie y est dure et austère, mais je me sens en pleine forme physique et morale.
Ne croyez pas que j’ai coupé les ponts avec le passé! Ma pensée est souvent à Paris vers ce service que j’aurais tant voulu avoir le temps de « peaufiner ».
J’en ai quelques rares nouvelles.

J’en reviens à mes officiers, la moitié sont américains; plusieurs capitaines de frégate et de corvette; j’ai aussi sous mes ordres un Colonel français Commandant le 40e régiment d’artillerie de Verdun; plusieurs Lieutenants-Colonels et Commandants brevetés. Dans l’ensemble tous ont fait très correctement et avec beaucoup de cran un métier dur et risqué.

J’ai aussi quelques belges. Mes relations avec l’Arab Legion sont excellentes, mes relations avec les juifs sont bonnes. Mais le métier est terriblement décevant. Il n’est pas facile de négocier avec de tels adversaires. Nous faisons de notre mieux et je suis un peu effrayé de la responsabilité que je viens d’endosser en acceptant l’ensemble du groupe de Jérusalem. A la grâce de Dieu!

Deux de mes camarades sont morts tragiquement à Gaza, littéralement assassinés par des irréguliers égyptiens. Parmi eux le Lieutenant-colonel Ceren du boulevard Suchet. Lorsque son nom a été donné à la radio, il a été si mal prononcé que certains ont cru que c’était moi la victime.

A Xertigny les gens venaient aux nouvelles à la maison. La nouvelle aurait été infirmée par la presse et mon père en apprenant que j’aurai pu être tué a eu une attaque. Pauvre papa! Je ne sais pas ce que l’année me réserve mais vraiment ce serait une misérable destinée que de perdre la vie ici.


signé : André SEROT.




A la mémoire du colonel Serot : 33 éme anniversaire de sa mort

A la mémoire du colonet Serot -Article paru dans le Bulletin N° 108-octobre 1980

Cette année nous commémorons le 33° anniversaire de l’assassinat à Jérusalem de notre ami et camarade, le colonel André SEROT.

Il était médiateur de l’O.N.U. aux côtés du comte Folke BERNADOTTE.

Nous devons à l’obligeance de notre camarade lyonnais RÉAUX un émouvant récit de cet attentat. Nous l’avons extrait de son journal de marche, en même temps que quelques passages édifiants sur le climat qui régnait en Israël.

 

Mais est-ce bien différent aujourd’hui ?

 

par Mr. REAUX

 

… Dans la nuit du 17 au 18 août 1948, des détachements des trois armées se glissent vers le Government House, les Juifs avec des camions blindés, les Arabes à pied.

Rencontre sérieuse, combat de nuit, échange de mortiers et d’obus. La bataille fait rage jusqu’au jour.

Du côté juif : 50 tués ou blessés.

Le commandement juif prétend qu’averti de l’intention des Arabes de s’emparer de l’hôpital, il a voulu les devancer afin d’évacuer des malades juifs qui s’y trouvaient.

Mais les Arabes ont réagi, et le 17 au matin, ils occupent le Government House, tandis que les Juifs se sont installés dans l’université arabe et l’école d’agriculture juive.

Arabes, Égyptiens et Juifs sont au contact et chacun s’organise sur le terrain conquis.

Dans la journée, les observateurs de l’O.N.U. essaient en vain d’obtenir le retrait des troupes de part et d’autre.

 

Le 18 seulement, on obtiendra une trêve permettant de relever les cadavres et blessés restés entre adversaires. Malheureusement, malgré les engagements les Arabes tirent sur les brancardiers juifs et 3 cadavres restent sur le terrain, d’où ils ne seront relevés qu’en septembre. Les cadavres juifs ramenés sont atrocement mutilés, selon la vieille coutume arabe !…

Vers 10 heures, je descends en jeep avec deux camarades jusqu’à l’American School, P.C. du colonel SÉROT, commandant le secteur arabe de Jérusalem.

Je retrouve avec joie ce dernier, avec qui j’ai passé deux ans au S.R. de Belfort, en 37-38, et à qui j’ai toujours été très cordialement attaché.

 

Depuis quelques jours, violente campagne dans les journaux contre l’O.N.U., et surtout contre BERNADOTTE.

 

 

31 août 1948.

 

Un radio américain et un ouvrier juif sont grièvement blessés au carrefour du consulat américain. Cela fait les 4e et 5e victimes. On pense (enfin !)… à rechercher un itinéraire moins dangereux.

A 21 heures, je suis à Lifta avec tous mes officiers. La nuit est magnifique.. Sous le ciel bleu parsemé d’étoiles, à 40 m. des mitrailleurs au créneau, derrière la maison du P.C., une vaste cour entourée d’oliviers et de figuiers ; des chaises et des bancs sur toutes les faces. Au centre, un énorme projecteur qui inonde de lumière les dalles roses de la cour.

 

Cinq cents personnes au moins, civiles et militaires, s’y entassent. On nous a réservé des places à la table d’honneur, aux côtés du colonel venu pour l’occasion. Dans un coin, un orchestre à cordes sur une estrade.

 

La nuit est calme, fraîche. A l’arrivée du colonel, un commandement bref retentit, tout le monde est au garde-à-vous… L’hymne national retentit, chanté avec une ardeur sauvage, presque mystique…

 

 

18 septembre 1948.

 

Le comte Folke BERNADOTTE et le colonel SEROT sont assassinés par le groupe STERN (groupe choc de l’AGANA dont le chef était M. BEGIN).

On a beaucoup écrit, beaucoup épilogué sur ce meurtre. Voici exactement comment les faits se sont passés.

 

Dans la voiture de tête, l’officier de liaison juif, le secrétaire et l’aide de camp de BERNADOTTE.

Dans la deuxième voiture, devant : le commander Mox et, comme chauffeur, Mr. BUGLEY, chef de la sûreté de l’O.N.U. ; derrière, de gauche à droite, le général LANDSTROËM, le colonel SEROT au centre, le comte BERNADOTTE à droite.

 

Brusquement, une jeep barre la route au convoi, deux Juifs en descendent, mitraillette au poing, inspectent la première voiture, puis arrivent à la deuxième. Celui de gauche passe le canon de son arme par la portière de gauche et descend à bout portant le colonel SEROT qui se penchait vers lui, couvrant BERNADOTTE, puis le comte, qui s’effondre frappé à mort. Le comte meurt pendant son transfert à l’hôpital.

 

Mr. BUGLEY, non armé, n’a pu intervenir. Les deux Juifs se sont replié en tirant, crevant même le pneu avant droit de la voiture de tête, et la jeep a disparu.

 

L’officier de liaison juif (le capitaine HILLMANN) n’a « naturellement » rien vu ! On ne retrouvera jamais les agresseurs.

 

Dans l’après-midi, les corps sont déposés sur des brancards, dans une salle du YMCA transformée en chapelle ardente, et nous veillons toute la nuit les corps de ces martyrs de la Paix » dont la toilette funèbre a été faite par des religieuses françaises.

 

 

20 septembre 1948.

 

Les corps de BERNADOTTE et de SEROT sont transférés à Haïfa. Long cortège d’une vingtaine de voitures. Autorités juives et consulaires. A Latrum, l’Arab Legion, alignée le long de la route, rend les honneurs.

 

Parti à 9 heures, le cortège arrive vers 13 heures, en pleine chaleur. Les corps sont immédiatement embaumés.

 

Nuit d’une chaleur étouffante.

 

A 6 heures du matin, les corps de nos infortunés camarades sont partis en avion pour la France.

 

Nous leur adressons du terrain d’Haïfa un dernier adieu. Pauvre Mme SÉROT !…

 

A 8 heures, je prends l’avion à mon tour.

 

A 9 h 30 je suis à Colundia et à 17 heures je réintège le YMCA, sans incident, mais « vanné » !

 

Triste corvée enfin terminée !

 

La nuit est agitée, mais le sommeil l’emporte.

Les Juifs s’attendent à une réaction en Europe, et à l’application des sanctions.

 

22 septembre 1948.

 

Police, patrouilles, contrôles… le grand jeu ! Mais on a l’impression que c’est du bluff et que les coupables sont déjà à l’abri. Il faut bien calmer l’opinion mondiale ;

A 10 heures, service religieux, chez les Pères de Ratisbonne, pour le repos de l’âme du colonel SÉROT. Autorités juives et étrangères y sont représentées.

 




Biographie de P Brossolette

Une nouvelle biographie de P Brossolette a été réalisée par Eric Roussel en 2013.




Biographie du colonel Serot par colonel Paul Paillole

Vosgien, fils d’un maréchal des logis-chef de gendarmerie, il tirait de ses origines simplicité, droiture et cet amour de son pays, qui allait conduire sa destinée.

En 1915, dès le début de la première guerre mondiale, à dix-huit ans, il s’engage dans l’infanterie.

En 1916, il est élève officier à Saint-Cyr. Un an plus tard, il passe dans l’aviation. Nul ne l’entendra jamais évoquer ses faits d’armes…

La paix revenue, la vision lucide d’une inéluctable explication franco­allemande, autant que son besoin d’action, le poussent vers le Service de Renseignements. C’est faire vœu de désintéressement, de sacrifice et de pauvreté.

En 1923, il est affecté au poste de Strasbourg, où déjà son goût pour le contre-espionnage se manifeste. Précurseur de l’intoxication, il s’infiltre dans l’Abwehr. Dans le, même temps, il pousse d’audacieuses recherches au plus profond de l’industrie aéronautique allemande.

Du poste de Belfort, où il a été affecté en 1933 il transmet des rapports d’un intérêt capital sur les études et la production du troisième Reich, révélant l’état des recherches nazies jusque dans les domaines les plus secrets de l’aviation à réaction.

Tant d’activités audacieuses ne pouvaient que laisser des traces. En Allemagne, Sérot identifié devient l’homme à abattre. En Suisse, c’est l’indésirable et insaisissable agent du Deuxième Bureau, trouble fête de la sacro-sainte neutralité suisse, générateur permanent de complications diplomatiques. Imperturbable, maître de lui autant que de son métier, il poursuit sa mission.

Le désastre militaire de juin 1940 l’oblige à une action totalement clandestine. Recherché par l’ennemi, il change son fusil d’épaule et se lance résolument dans la chasse à la trahison. Avec cet autre aviateur qu’est Mayeur, tout aussi résolu que lui dans sa volonté de lutte, il jette les bases des services de sécurité de l’armée de l’Air.

En novembre 1942, ” Lors de l’occupation totale de la France, une élémentaire prudence nous contraint à forcer Sérot à se mettre hors de portée de la Gestapo. Il rejoint Alger, où il aura, en janvier 1943, la généreuse pensée de joindre ses efforts aux miens pour diriger les services de contre-espionnage et structurer définitivement la sécurité militaire. Jamais, je n’ai eu collaborateur plus dévoué, plus efficace, plus loyal, plus discret et plus humain.

Hélas, son épouse est demeurée en France. Impuissant à saisir l’homme, l’ennemi se venge sur la femme. Betty Sérot est déportée à Ravensbrück. Pendant vingt-quatre mois de “ nuits et brouillards ”, elle va être le pitoyable otage dont l’épreuve douloureuse suscite chez son époux une angoisse mortelle que l’impression de sa responsabilité rend plus cruelle encore. Couple meurtri et résigné, André et Betty gravissent alors le faîte du surhumain.

La délivrance intervient. Marquée pour la vie, chancelante, Betty va affronter de nouveaux tourments. Sérot, après avoir dirigé l’ensemble des services de sécurité des forces armées françaises, est désigné comme délégué de la France à la mission des Nations Unies en Palestine. Aux côtés du comte Folke Bernadotte il va en Terre Sainte, porter aux hommes déchirés par la haine, ce message de réconciliation et de fraternité qui fait son idéal spirituel. Pourtant, un funeste pressentiment l’habite : l’échec de ses efforts et la mort.

En juin 1948, il vient à Paris et m’ouvre son cœur de chrétien: “ Je ne reviendrai pas vivant de là-bas. Mais qu’importe. Si vous saviez quelle quiétude m’envahit, lorsque certains soirs je gravis seul le calvaire et me recueille sur le Mont des Oliviers ”.

Le 18 septembre 1948, il est assassiné à Jérusalem, en même temps que le comte Folke de Bernadotte.




A propos de “l’Enigme Jean Moulin”

Lorsqu’en 1977, mon ancien de Saint-Cyr et ami Henri Frenay écrivit ce livre, ce fut dans certains milieux résistants, un tollé général.

Comment pouvait-on soupçonner Jean Moulin d’avoir agi en crypto­communiste ?

L’aboutissement de cette violente réaction est aujourd’hui l’oeuvre marathon de Cordier sur la vie de Jean Moulin, son éphémère patron de 1943.

L’objectif, au delà de la simple réfutation de l’hypothèse envisagée par Frenay, semble bien la destruction de l’image si pure et si respectée de ce Soldat qui fut – n’en déplaise aux uns et aux autres – le premier et le plus efficace organisateur de la Résistance.

Sale besogne à laquelle le mort ne peut répondre, mais que ses amis sauront stigmatiser.

Déjà Henri Noguères commentant sévèrement le procédé, a pu écrire à propos du livre de Cordier… ” Les biographies les plus longues ne sont pas forcément les meilleures “…

Depuis, Mme Henri Frenay, courageuse et fidèle, a pu convaincre les Éditions Robert Laffont de rééditer l’ouvrage de son mari L’Énigme Jean Moulin en y ajoutant quelques cinquante pages d’arguments nouveaux et inédits rassemblés par Henri Frenay peu de temps avant sa mort.

Beaucoup de mes camarades, souvent offusqués, parfois troublés, par le battage énorme autour du livre de Cordier, m’ont demandé ce que je pense de tout ce tintamarre.

Je crois que ce qui précède résume déjà ma pensée.

Mais je ne saurais trop insister sur l’intérêt qu’il y a à lire (ou relire) l’oeuvre d’Henri Frenay. On y constatera la mesure dans l’expression, la sincérité dans la recherche, l’objectivité dans le jugement et pour tout dire l’honnêteté fondamentale de l’auteur qui se pose l’insoluble problème.

Mais je voudrais ajouter quelque chose de plus personnel. Je demande à mes camarades de lire attentivement ce qui suit.

J’ai souvent exposé que l’installation de nos Services clandestins de C.E. à Marseille avait été provoquée en juillet-août 1940 par divers impératifs géographiques, mais aussi, pour ma part, sentimentaux, en raison de la certitude que j’avais de pouvoir compter sur l’appui sans réserve de la famille Recordier à laquelle je suis lié intimement depuis mon enfance. Orphelin de guerre, elle m’avait adopté dès 1920.

On sait que c’est chez le Docteur Marcel Recordier – ami d’Henri Frenay – que Jean Moulin fit la connaissance en 1941 du Chef du groupe ” Combat ” et qu’il l’y retrouva par la suite.

Cordier, lors d’une récente émission d’ ” Apostrophe ” à la T.V. a affirmé n’avoir de considération pour les ouvrages traitant du rôle de Jean Moulin, que pour celui d’Henri Michel (2), Président du Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale.

Or celui-ci écrivait le 23 août 1963 à mon ami Recordier la lettre que je reproduis ci-après in extenso :

Le 28 août 1963

Monsieur le Dr. Recordier, Marseille.

Monsieur,

Je suis en train de rassembler la documentation nécessaire pour une exposition et peut-être pour un livre, consacrés à Jean Moulin. Je sais quel rôle vous avez joué pour guider à Marseille, ses premiers pas dans la résistance naissante.

Ce rôle, l’interrogatoire de Jean Moulin à Patriotic School (3) le 23 octobre 1941, le décrit ainsi : ” Le principal intermédiaire entre les divers groupes de résistance était le Dr. Recordier, des réunions eurent lieu chez lui et de cette façon Jean Moulin put connaître les Chefs des groupes de Résistance.

Quels étaient ces chefs, à part H. Frenay ? Le même interrogatoire fait état de contact pris par Jean Moulin grâce à une de ses amies, infirmière pendant la guerre, avec des milieux protestants. Savez-vous qui était cette ” amie infirmière ” ? S’agit-il de Mme Sachs ou de Bertie Albrecht ? Qu’étaient ces ” milieux protestants ” ?

Pourriez-vous nous préciser comment Jean Moulin, à ce moment, concevait-il la résistance ? Que savait-il du Général de Gaulle, et qu’en pensait-il ? Faisait-il la différence entre la France Libre et les Anglais ?

Il semble que, à ce moment, Jean Moulin n’ait pas été un organisateur de la clandestinité, mais un messager. Était-il d’accord avec H. Frenay sur la teneur du message dont il était le porteur ? Quel était le destinataire : les Anglais ou de Gaulle ?

Je serais surpris cependant que Jean Moulin n’ait pas, de son côté essayé de rassembler quelques amis. Il avait déjà rencontré Manhès, Danielou et, je crois, Scamaroni. Avez-vous été au courant de ces contacts ?

Naturellement toutes autres indications concernant la personnalité et l’oeuvre de Jean Moulin seront les bienvenues, car je suppose que vous l’avez rencontré souvent à son retour en France.

Excusez-moi de vous contraindre à évoquer des souvenirs aussi anciens. Je vous saurais grand gré de bien vouloir répondre à mes questions. Je vous en remercie par avance et je vous prie d’agréer…

H. MICHEL Inspecteur Général de l’Instruction Publique Docteur es Lettres.

QUE CONCLURE?

1° Les questions qu’Henri Michel se posait en 1963, pourquoi Henri Frenay n’aurait-il pas eu le droit de se les poser quelques années plus tard ?

2° Puisque l’oeuvre d’Henri Michel est taxée – à juste titre – de crédibilité, on constatera qu’en 1963 son opinion sur les débuts de la Résistance et sur la personnalité de Jean Moulin restent bien évasive.Par contre, elle est précise, tout comme celle de Jean Moulin, sur les titres et les mérites du Docteur Recordier. Dans ce dévergondage pitoyable, c’est pour nous, anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale, une bouffée d’air pur et un sujet de fierté, puisque Recordier était des nôtres.




Vichy et la résistance par le Colonel Paul Paillole

L’actualité remet périodiquement en évidence le rôle néfaste et trop souvent coupable de certains fonctionnaires, civils ou militaires, durant l’occupation. Avec tristesse sinon écoeurement, nos Services ont dû remettre à la Justice le sort de ceux de nos compatriotes coupables d’avoir servi l’ennemi en utilisant les moyens que leur conférait leur situation. Attitude d’autant plus condamnable qu’elle était celle de fonctionnaire parfois haut placés. Des faits aussi répréhensibles que la trahison ou le crime contre l’humanité révoltent aujourd’hui une opinion, sensibilisée – sans grandes nuances – par des médias avides de scandales.

Cinquante ans après, ils apparaissent comme la conséquence inéluctable et généralisée de la politique de collaboration de Vichy. Dès lors ils entraînent, souvent et trop vite, l’opprobre sur l’ensemble de ceux qui, à des titres divers, ressortissaient de la fonction publique de 1940 à 1944.

Un sentiment d’équité, face à l’Histoire, nous fait un devoir d’en appeler à de tels jugements. Trop rapides, trop brutaux, maladroitement répandus, ils ne peuvent que nuire à l’image d’une France qui, malgré sa défaite et les tortures de l’occupation, sut trouver dans tous ses milieux sociaux et professionnels la force de résister et de défendre son honneur.

Ainsi, allant de la complicité prudente à la volonté affirmée de lutter contre l’ennemi, de nombreux fonctionnaires et militaires furent associés au combat clandestin : actions ponctuelles, isolées, parfois anonymes, actions organisées, permanentes, avec le double risque de la répression impitoyable et de l’incompréhension par l’opinion ignorante des réalités. Plus les responsabilités étaient élevées dans la hiérarchie vichysoise, plus le ” jeu ” était délicat, ambigu…

 

Pour illustrer notre propos, nous avons fait appel à deux témoignages :

– l’un posthume, celui du grand Français que fut dans les échelons les plus élevés de la Police de Vichy, notre regretté ami, Pierre Mondanel ;

– l’autre de notre camarade Guy de Saint-Hilaire. Fonctionnaire à un rang plus modeste, il retrace avec sincérité ce que fut son existence de résistant, puis de Chef de Réseau des Forces Françaises Combattantes, Kléber-Marco ». Nous lui sommes reconnaissants de sa contribution à notre effort de VERITE.

Avant de livrer à nos lecteurs ces témoignages, je voudrais, en guise de conclusion de cette introduction, rappeler deux faits :

1) Les Réseaux de résistance militaires (1), tous homologués aux Forces Françaises combattantes entre Juillet et septembre 1940 furent, quoiqu’en pensent les falsificateurs de l’Histoire, les premiers réseaux français à se lancer dans la lutte clandestine contre l’Axe et à renseigner les Alliés.

Ils durent leur rapide efficacité aux concours spontanés qu’ils trouvèrent dans l’Armée de l’Armistice, sa Gendarmerie, la Justice Militaire, l’Administration, les Affaires Étrangères, et la Police.

2) Les deux principaux groupes de Résistance Français existant à la fin de 1940, n’ont vu le jour et n’ont pu s’épanouir qu’avec les initiatives et l’apport des militaires de l’Armée de l’Armistice :

– ” Combat ” du Capitaine Henri Frenay.

– ” Alliance ” des Commandants Loustaunau-Lacau et Faye, avec Marie-Madeleine épouse du Capitaine Meric.

Une abondante littérature (2) parfois stupidement qualifiée d’hagiographique par les détracteurs habituels de l’Armée, , authentifie ce qui précède. J’en conseille la lecture.

 

PIERRE MONDANEL, UN GRAND FONCTIONNAIRE DE VICHY DANS LA RÉSISTANCE

Entouré du respect de tous et de notre affection, Pierre Mondanel s’est éteint à quatre-vingt-seize ans le 1er septembre 1986 à Clermont-Ferrand.

Tout a été dit sur sa prestigieuse carrière de grand policier, sur ses éminentes qualités humaines, sur son érudition et bien entendu sur son attachement à l’Armée et plus particulièrement à nos anciens Services. Il fut de 1955 à 1986 le délégué régional exemplaire de notre Association en Auvergne.

Pour témoigner de son action résistante dans le cadre de ses attributions de haut-fonctionnaire de police à Vichy de 1940 à son arrestation par les Allemands et à sa déportation en 1943, nous avons extrait des archives du Réseau des Forces Françaises Combattantes S.S.M./F./T.R. dont Mondanel était un honorable correspondant, deux attestations d’authentiques ” résistants “.

 

MONDANEL ET LE C.E. RÉPRESSIF

M. Sauvanet, Préfet du Puy-de-Dôme, Officier de la Légion d’Honneur, atteste en date du 21 mai 1945 ce qui suit :

J’atteste que M. Mondanel m’a tout spécialement prié d’aller le rencontrer à Pont-du-Château au début d’août 1943 pour une communication importante. Il m’a signalé qu’un grave et imminent danger menaçait les membres de l’Armée secrète et les résistants de la région de Toulouse.

De ses renseignements, il se dégageait que l’Intendant de Police B… avait déclaré quelques jours plus tôt à Vichy qu’il avait introduit des informateurs dans les rangs de la Résistance et qu’avec de puissants moyens, il allait déclencher avant la fin de l’année une série d’opérations de Police en vue de procéder à l’arrestation des cadres et des principaux membres des organisations de résistance de la région toulousaine.

M. Mondanel a vivement insisté pour qu’un homme de confiance fut immédiatement dépêché à Toulouse pour aviser et mettre en garde les responsables de la Résistance de cette Région. Ce qui fut fait.

Signé SAUVANET

 

L’HÉROÏSME D’ALSFASSER

Le renseignement capital de Mondanel parvient à la D.S.M. d’Alger vers le 20 août 1943. Il confirme ce que nos Services de C.E. savaient déjà de l’attitude coupable de B…, notamment dans ses activités de Commissaire de police à Lyon, véritable auxiliaire du S.D. et de Barbie (3). Il faut agir.

La décision est prise en accord avec Londres de mettre un terme aux tristes exploits de ce dangereux personnage et de donner ainsi un coup d’arrêt au zèle répressif.

Ce fut la mission de l’envoyé d’Alger, Alphonse Alsfasser.

Avec l’aide du groupe ” Morhange “, le 23 octobre 1943 à 20 h 15 le traître B… était exécuté. Le retentissement en fut considérable.

Hélas, dans la nuit du 26 au 27 octobre 1943, une patrouille allemande surprenait le commando du Réseau S.S.M./F./T.R. sur le point de s’embarquer pour Alger à bord du sous-marin Casabianca.

Un homme fit face pour protéger le repli de ses camarades et sauver le courrier destiné à la D.S.M.

C’était Alphonse Alsfasser qui, mission accomplie, rejoignait son Chef. Il repose dans le cimetière de Ramatuelle où, chaque année l’A.S.S.D.N. et la commune lui rendent hommage.

 

MONDANEL ET LE C.E. PRÉVENTIF

M. René Vallet, du Cabinet du Ministre des Armées, officier de la Légion d’Honneur atteste le 24 août 1946 ce qui suit :

Ministère des Armées RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Cabinet Civil

Paris, le 24 août 1946.

Je soussigné René Vallet, Attaché au Ministère des Armées -Cabinet Civil, Service d’Information- Officier de la Légion d’Honneur au titre de la Résistance, atteste ce qui suit :

J’ai reçu de Georges Mandel, dont j’étais l’ami personnel, après avoir été son éditorialiste de politique étrangère à l’ ” Ami du Peuple ” – le 7 juin 1940 à 23 heures, au Ministère de l’Intérieur – des Instructions qui m’ont amené à me rendre à Vichy le 1er juillet.

En novembre et décembre, j’ai pris contact avec le Commissaire Jacques Coutant collaborateur de M. Mondanel, Inspecteur général des Services de Police. J’ai apprécié aussitôt la position anti-allemande et anti-collaborationniste de M. Coutant.

En janvier 1941, M. Coutant m’offrit d’entrer sous la direction générale de M. Mondanel, dans une section spéciale chargée de recueillir et de transmettre au mieux des intérêts français des renseignement secrets sur les milieux allemands, journalistes, diplomates, policiers, de Vichy, sur les agissements des membres du gouvernement Pétain, Laval et sur ceux des collaborationnistes français en général.

J’acceptai aussitôt. Je m’étais déjà préparé à ce travail. Il m’était facilité par les relations que j’avais établies dans les milieux français et étrangers au cours des vingt-cinq années de journalisme politique. Enfin, Georges Mandel m’avait parlé de M. Mondanel en des termes élogieux.

M. Coutant me le fit rencontrer et, dès lors, s’établit entre nous la collaboration quotidienne la plus intime, en prenant bien entendu , les précautions nécessaires.

Guidé par un patriotisme ardent, M. Mondanel était un Chef exigeant et clairvoyant autant qu’un soutien incomparable. Grâce à ses instructions précises, riches d’expérience, j’ai pu mener à bien pendant quinze mois des enquêtes délicates et fournir de longs rapports sur les divers objectifs cités plus haut, sur Krug von Nida, Lequerica, Geissler, Deloncle et leurs acolytes. J’ai pu déceler plusieurs missions secrètes d’émissaires de Von Ribbentrop., comme ” Lenz “, ou de Goebbels, comme ” Mercier “, surprendre des entretiens diplomatiques, dérober une méthode allemande applicable aux Services de Renseignements dans la presse, etc…

C’est sur les ordres de M. Mondanel que je suis entré à l’agence ” Inter-France ” dont nous avons pu connaître la plupart des rouages et des objectifs et les détails de sa collaboration étroite avec les Services Officiels allemands et l’agence ” Transocean “.

C’est, guidé par lui, que j’ai pu réussir à faire échouer avec l’aide du S.R. français prévenu par mes soins, une gigantesque entreprise de propagande et d’espionnage montée par l’ami de Von Ribbentrop, ” Lenz “, qui avait pris contact avec Tremoulet de ” Radio-Andorre “.

D’accord avec M. Mondanel, j’ai tenu l’Ambassade des États-unis au courant des résultats de notre action.

Après la révocation de M. Mondanel, en avril 1942, je suis resté à Vichy suivant ses instructions.

J’ai continué de mon mieux jusqu’à la Libération l’œuvre largement amorcée. J’allais le voir aussi souvent que possible, chez lui à Pont-du-Château. Nous confrontions nos informations. Il m’apporta toujours un puissant réconfort moral et m’évita maints dangers. En juillet 1942, il me signala que j’étais l’objet d’une étroite surveillance, en raison de mes visites à l’Ambassade Américaine.

A Vichy, par les conversations recueillies dans les milieux allemands, j’avais acquis la certitude qu’il était considéré aussi bien par les diplomates que par la Gestapo, comme l’un de leurs principaux ennemis en raison de ses sentiments et de son expérience professionnelle.

Nous avions en conséquence préparé notre départ pour l’Afrique du Nord par l’Espagne avec M. Coutant quand il fut arrêté en décembre 1943 et déporté en Allemagne. J’étais allé le voir quelques jours auparavant. Mon passage à Pont-du-Château avait été signalé à la Gestapo sans que l’on eut pu, toutefois, m’identifier. Interrogé à ce sujet sous la menace du revolver et malmené, M. Mondanel n’a pas révélé mon nom.

Je lui dois la vie. Si j’ai pu rendre à notre Pays quelques services, c’est à Georges Mandel et à lui que je le dois.

signé René VALLET




Dix Ans dans les prisons sovietiques -Rencontre qvec le General OBERST RUDOLPH SCHMIDT

LES SOUVENIRS DE LUCIEN GOUAZé

Entre l’eau alourdie des orages prochains Et le ciel triste où s’attarde le cri Des goélands marins qui sentent le carnage, Seul, impuissant, vaincu, enchaîné à l’avant D’une sanglante galère, Un homme de chez nous, un homme d’aujourd’hui, Un soldat, un ami, un frère, Minute après minute, en attendant la mort Compte le temps. Prison de Kiev, 1952.

Ainsi se termine le recueil de Poèmes en sous-sol que notre camarade Lucien Gouazé écrivit durant ses dix années de détention dans les prisons soviétiques.

Dans la présentation de ce recueil — qu’il a bien voulu dédier à l’A.A.S.S.D.N., Gouazé résume ainsi ce que fut sa misérable existence

Ces « poèmes » ont une histoire : la mienne durant les quelques dix années les plus sombres de ma vie — une vie pourtant riche en aventures et partant et mécomptes ! Septembre 48-mars 58, cela fait presque dix ans et un long, très long voyage dans les sous-sols du Goulag. De ce « Goulag » au sens convenu et désormais habituel du terme (ensemble des camps de travail soviétiques), depuis Soljenitsyne et tant d’autres : revenant ou dissidents, on n’ignore plus grand-chose. Mais des « sous-sols » du Goulag, ces prisons secrètes, quasi hermétiques où s’exprimait pleinement le génie de Staline, a-t-on suffisamment parlé et écrit? Me référant à mes seules expériences : épreuves traversées, moments douloureusement vécus, lieux de « séjours » plus ou moins prolongés,

je pourrai citer parmi ces sous-sols, et successivement — dans l’ordre à la fois du temps et de l’espace :

Les geôles militaires de Baden-hei-Wien, la prison du M.V.D. de Kiev, les cellules compressées de la célèbre Ljoubjanka à Moscou et enfin pour l’absolu repos du combattant à genoux : l’Isolateur politique (Politisolator) de Vladimir, à quelques 180 km au N.-O. de Moscou, où j’ai passé la meilleure part de ma détention : un peu plus de sept ans.

Je dis bien la meilleure part — sans euphémisme ni ironie. Là, en effet, après des saisons d’isolement total et tatillon, je retrouvais enfin d’autres hommes — des compagnons avec qui rompre le pain, confronter ma misère à la leur et partager, de temps à autre, la même folle espérance de libération.

Mais là aussi, dans cette solitude partiellement rompue des cellules pour quatre, huit, douze, voire vingt ou vingt-cinq détenus, la règle s’humanise. Des livres, surtout en russe mais aussi en allemand, anglais et français, circulant dans la prison sous le contrôle vigilant (un message est si vite passé!) d’une bibliothécaire assermentée.

Mieux encore, quelques porte-plumes par cellule et de l’encre d’écolier sont à notre disposition. Le tirage au sort décide de l’ordre d’attribution entre détenus et de la durée de celle-ci.

Grâce à cet « écritoire », deux ou trois fois la semaine et les quelques feuilles de papier mendiées ici et là, aurait pu s’achever, pour moi, l’effort, résolu dès les premiers jours de ma captivité, de fixer mes pensées, mes impressions par le souvenir écrit — volonté de mémoriser à tout prix mon destin, douloureuse certes mais libératrice, qui m’arrache aux fantasmes suicidaires du désespoir, à l’abrupte réalité des murs et des barreaux et par-dessus tout à la stagnation du temps à ce présent figé qui n’en finit pas de broyer l’homme au creuset de sa solitude. Aurait pu s’achever… C’était compter sans les fouilles réglementaires et toujours imprévues entraînant, selon l’humeur du chef de la prison, soit un coup d’oeil rapide sur nos papiers, soit une rafle générale de tous les écrits — par définition suspects. C’était compter surtout sans les mises en route brutales pour quelque destination inconnue — le voyageur plus que jamais sans bagage abandonnant derrière lui le moindre bout de papier.

RENCONTRE AVEC LE GENERAL RUDOLPH SCHMIDT Dans son livre « Notre espion chez Hitler » , le Colonel Paul Paillole expose l’importance exceptionnelle des renseignements politiques et militaires recueillis par l’agent n° 1 de notre S.R., Hans Thilo Schmidt, entre 1933 et 1940. Frère du Général d’Armée blindée Rudolph Schmidt, rival du fameux Guderian, notre agent recueillait ses confidences, pillait sans vergogne ses secrets, trahissait sa confiance. Arrêté par l’Abwehr en 1943, Hans Thilo Schmidt provoqua la disgrâce de son frère, pourtant l’un des généraux favoris de Hitler et nanti d’un prestigieux commandement sur le front russe. Devant l’ampleur de la trahison de l’un de ses hauts fonctionnaires et dignitaire du Parti, devant l’extrême gravité de la sanction impliquée par le Führer à un Chef d’Armée de grande et respectable réputation, le III° Reich et maintenant la R.F.A., ont imposé une règle absolue de silence sur cette affaire d’espionnage sans précédent. Il y va, semble-t-il, de l’honneur de l’Allemagne! Limogé, le Général Rudolf Schmidt s’était retiré à Weimar, mortifié, amer. Il s’efforçait de cacher à son entourage les vraies raisons de sa disgrâce. Pourtant son calvaire n’était pas achevé. Accusé à Nuremberg, par les Soviets d’avoir toléré en Ukraine des sévices contre la population civile et les prisonniers, il fut arrêté en 1947 et transféré en Russie. Par un hasard extraordinaire il va rencontrer en prison notre camarade Gouazé qui ignore tout des circonstances qui ont provoqué l’effacement du Général Schmidt et son arrestation par les Soviets.

Il nous a semblé intéressant de connaître l’opinion de Gouazé sur ce Grand Chef de la Wehrmacht et de savoir comment celui-ci expliquait sa situation .

Voici le récit de notre camarade :

Je dois préciser qu’avant 1950, je ne connaissais du Général Rudolf Schmidt que le nom — un nom parmi ceux des maréchaux et généraux du Reich qui combattirent sur le front russe en 1941 et 42.

C’est en 1950, entre le 23 février et le 1er mars, dans la prison de passage de Kiev, que j’ai fait là connaissance du Général d’Armée Rudolf Schmidt.

Nous sympathisâmes et, au cours de nos conversations, il me précisa qu’en tant qu’ancien Gouverneur Militaire de Stanislav sur le front russe, il avait été arrêté en Allemagne de l’Est, dès 1947 et remis aux Autorités soviétiques d’occupation et qu’il faisait route, selon toute vraisemblance, pour Moscou. Ce n’est que quatre ans plus tard que je reverrai le Général Schmidt, ayant achevé, comme moi-même, entre les murs du « Polit-isolator » de Wladimir, son parcours du combattant sans armes, avec les étapes obligatoires de la Centrale de Kiev et de la célèbre Ljoubianka prison spéciale du Ministère de l’Intérieur à Moscou où il séjourna, autant qu’il me souvienne plus longtemps que moi, donc au moins pendant un an.

En décembre 1954, nous figurons, tous deux sur les états du bâtiments Central — dit Block III — de la prison de Wladimir, le Général Schmidt à la cellule 17 et moi dans la 45, en compagnie de détenus de différentes nationalités, sauf soviétique : Allemands, Autrichiens, Japonais, Hongrois, Finlandais et Grecs, ex-partisans du Général Markos. Au total, une douzaine de personnes. Ayant ainsi tracé « en gros » le cadre de ma deuxième et durable rencontre avec le Général Rudolf Schmidt, je ne saurais mieux faire que de reproduire ici les lignes que je lui consacre au chapitre X de Polit-Isolator sous le titre chargé d’espérance « Les Trompettes de Jéricho ».

« Enfin, un beau matin, nous est tombé du ciel un autre général , un vrai, celui-là, bien qu’il refuse de se faire appeler par son titre. M. Schmidt comme il persiste à se nommer ne vient pas de bien loin.

Simplement d’une cellule voisine qu’il a longtemps partagée avec le vieux Maréchal Von Kleist, quelques Allemands plutôt falots et un certain Paul, gendarme autrichien au passé immonde. L’odieux personnage, n’ayant plus de Juifs à torturer, s’en était pris aux deux vieillards. Pour commencer, il avait terrorisé Von Kleist, de manière si efficace, que sa victime, moralement brisée, devait expirer quelques mois plus tard à l’hôpital. Il s’attaqua ensuite au général Schmidt — sous prétexte que le vieil officier était né de mère anglaise . Au bout de plusieurs semaines d’incessantes bagarres, Schmidt, écoeuré, sollicita son transfert. Ce fut ainsi qu’il échoua parmi nous. Dès le premier jour, il se révèle un merveilleux compagnon. Cet homme qui, dans sa vie, n’eut pas d’enfant, possède l’art touchant d’être grand-père. Il économise sur sa propre nourriture afin de pouvoir aider les voraces imprévoyants que nous sommes, surtout aux heures difficiles de la soudure quand, du dernier colis il ne reste que la ficelle. Un grand-père qui sait également d’extraordinaires histoires : trois fois par semaine, entre sept et neuf, il nous a raconté les campagnes qu’il a faites, souvent conduites parfois gagnées, parfois perdues. Pologne, Hollande, France, Russie — c’est l’Europe entière, en armes et en sang, qui défile devant nous.

Le Général d’Armée Schmidt, un ancien de l’armée impériale, puis celle de la Weimar, professeur à l’École de Guerre, stratège et tacticien de valeur, n’obtint jamais son bâton de maréchal. Et pour cause, puisque, sous le IIIe Reich comme auparavant, il prétendait ne point cacher ses sentiments.

En 1940, il osa dire son fait à Goering, lors du bombardement sauvage et inutile de Rotterdam. En 1942, de ce front central dont il assurait la défense à la charnière à Voroniej, il écrivait à un ami berlinois : « Le Führer se prend pour Bonaparte. C’est son droit; le nôtre est d’admettre qu’il existe une différence entre un caporal et un brillant officier du génie sortie de l’école de Brienne. ». Le hasard voulu que cette lettre tombât entre les mains du Maréchal Keitel, son ennemi personnel, qui obtint facilement son rappel du front et sa mise à la retraite anticipée.

La guerre terminée, le destin, décidément malveillant, devait lui réserver encore un mauvais tour. Considéré comme hors de cause par les tribunaux militaires alliés, Schmidt, en 1947, se fit arrêter par les autorités de l’Allemagne de l’Est, lesquelles, sans doute au nom de cette souveraineté nationale qu’elles prétendaient représenter… le remirent aux Russes. Aujourd’hui, à soixante-sept ans avec tout son passé d’honnête homme derrière lui Schmidt prend ses malheurs en philosophe. Il n’a vraiment que deux regrets celui de n’avoir pu agir contre la folie nazie qui souilla son pays et celui d’être probablement condamné à mourir en terre étrangère. — Crever en pays russe, sans la consolation d’y être tombé en combattant quel abominable destin! Cette pensée le tourmente; dans nos conversations, à l’heure de la promenade, elle revient comme une rengaine. Ému, je proteste avec force : — Ce n’est pas ici que vous fermerez les yeux, monsieur Schmidt. J’en suis convaincu. Au fond, je ne suis évidemment sûr de rien. Mais pour lui comme pour moi-même, je veux, je dois croire en la Justice — sinon celle des hommes, du moins celle du Ciel. D’ailleurs, même dans notre univers hermétique, quelque chose a bougé et la prison tout entière est parcourue de frémissements. On perçoit déjà dans le lointain l’appel libérateur des Trompettes de Jéricho. Demain ou après demain, enfin un jour ou l’autre, s’écrouleront les murs de la « Maison des morts » et les chaînes tomberont de nos mains. De toute manière, en ce qui concerne le Général Schmidt, je ne me suis pas trompé : libéré en 1955, il mourra, un an plus tard, à Krefeld, en terre allemande.