A propos du livre ” L’homme des services secrets” (1)

De l’abondant courrier reçu, trois lettres, parmi tant d’autres, traduisent l’intérêt autant que l’émotion suscités à la fois par la lecture du livre que par les propos tenus lors de l’émission de télévision ” Bouillon de Culture “.

« … Une de mes filles a eu l’heureuse initiative de m’offrir votre dernier livre. Comme tout le monde, j’ai eu la surprise d’apprendre beaucoup sur une période que je pensais déjà connaître pour l’avoir vécue dans la clandestinité. Votre passage à la télévision nous a passionnés. Votre confiance, votre jeunesse, voici des confidences qui ne se trouvent pas dans des ouvrages sur la guerre… Les pages que je viens de lire m’ont rappelé mon émotion quand après la libération j’ai reçu mon ” décret de naturalisation ” vous avouerai-je que j’ai pleuré ! et j’avais 23 ans…

« … Revenant au début de cette lettre, permettez-moi de vous dire mes félicitations sincères car vous avez su mettre l’accent sur le rôle de notre Maison, ses méthodes de recherches, ses sources exceptionnelles de renseignements. Vous avez su montrer une machine au nom et au fonctionnement mystérieux qui ont laissé rêveurs bien des téléspectateurs. Vous avez surtout et avec fermeté souligné les atermoiements et le laisser-aller de nos vieux gouvernants face à des informations de premier ordre qui commandaient une action sans délai. Le 5 mai au soir, les Français ont compris les conséquences d’une incroyable négligence, les raisons de la défaite de juin 1940. Vous avez eu le courage de proclamer publiquement la Vérité et j’en ressens personnellement un honneur comme germaniste, puisque j’étais pendant près de dix ans chargé des correspondances ” sympathiques ” avec notre célèbre fournisseur (H.E.). Je tenais, mon Colonel, à vous dire ce qui précède ; je vous dis aussi que vous m’avez fait chaud au cœur et que je suis certain que vos paroles ont été entendues et qu’elles seront retenues. Puissent-elles également inciter les historiens et en faire état dans une page de notre longue Histoire !…

«… J’espère qu’il rencontrera un grand succès car sa ” densité ” historique le mérite. Bien sûr, le rétablissement de cette ” sacrée vérité ” pour laquelle vous vous êtes battu, sans défaillance, pendant nombre d’années. Encore et surtout ce témoignage direct, non édulcoré pour quelle que raison que ce soit et surtout pas commerciale. Une tranche d’histoire si importante mais si mal connue, vécue et non plus ou moins rafistolée. Enfin, pour montrer aux français que les services spéciaux ont une place dans la société. Ce livre est un livre à relire, l’exposé est serein mais sans concession. Vous ne vous souvenez sans doute pas de ma dernière correspondance qui remonte maintenant à plus de dix ans et dans laquelle je regrettais d’une part, le peu d’enthousiasme de nos compatriotes pour ce genre de témoignage et d’autre part, le nombre trop faible de témoignages de cet ordre. C’est avec de tels ouvrages que l’histoire, notre histoire, passionnera les Français un peu plus. Que cela serve de leçon à nos sauveurs quotidiens et aux grands méritants auto-proclamés (d’hier, d’aujourd’hui et de demain) ».

Des nombreux commentaires parus dans la presse, il a paru utile de retenir :

De ” Télé Obs “ sous la signature de Georges Buis, qui signale : …Il monte alors un prodigieux réseau fondé sur la “pénétration” du réseau ennemi: l’Abwehr. Il le sauve dans le désordre de l’exode de 40 et le camoufle en “Travaux ruraux “… et conclut ce long article, intitulé : Les Secrets d’un Cyrard : …Il aura été jusqu’au bout un Saint-Cyrien, c’est-à-dire un anti-James Bond, et aura toujours misé sur le dévouement, la qualité humaine et les dossiers bien tenus qui sont ” les clés du renseignement “…

Du ” Monde “ où Jacques Isnard rappelle : …Dès mars 1940, le service de Paul Paillole avertit le gouvernement et le commandement que la Wehrmacht réunit des informations sur l’axe Sedan-Abbeville, par où s’engouffra l’invasion allemande après la percée des Ardennes. Nul n’en tiendra compte. Avec trois jours d’avance, le même service annonce l’entrée en guerre de l’Italie: le ministère des affaires étrangères préfère s’en remettre aux télégrammes apaisants de son ambassadeur à Rome. D’une manière générale, note le Colonel Paillole, les autorités ont “un mépris souverain “ pour le renseignement, car, entre elles et lui, il y a ” une accumulation d’échelons hiérarchiques ” qui dénature le renseignement et ” stérilise sa crédibilité “…

De ” Monde & Vie “ où Pierre de Villemarest souligne notamment : …L’appareil secret créé par Paillole est suffisamment implanté et rodé pour désormais servir les Alliés… Au point que Paul Paillole est le seul Français qui ait participé aux préparatifs du débarquement en Normandie puis en Méditerranée, auprès du commandement anglo-américain. Même de Gaulle n’en savait ni les lieux, ni le jour, ni l’heure. Au contraire de Paillole qui, avec ses réseaux apprenait aux Alliés qui et quoi serait en face d’eux : Wehrmacht ou services proprement nazis, collaborateurs réels et non pas supposés, etc… Cet ouvrage gênera ceux qui depuis 1945 ont réduit à deux camps le combat: d’un côté les gaullistes et les communistes, de l’autre les “ kollabos ” ou les ” neutres “. Les professionnels du renseignement et du contre-espionnage ont été eux, oubliés alors qu’ils étaient les seuls à même, comme l’a fait remarquer l’amiral Pierre Lacoste durant l’émission, par leur formation et leur connaissance de certaines techniques, de pénétrer le dispositif ennemi…

Du ” Figaro “ où dans son commentaire, Éric Roussel cite abondamment cet ouvrage en réponse aux questions que se pose quiconque s’intéresse à la fois à l’histoire de la seconde guerre mondiale et au monde du renseignement. …Mais, au-delà des anecdotes dont il fourmille et qui contribuent à faire mieux connaître l’histoire, souvent sous-évaluée, des services secrets français, l’intérêt majeur de ce livre est de donner au lecteur une précieuse mise en perspective. Aujourd’hui, et des controverses récentes l’ont encore montré, on a tendance à croire que le contexte réel de l’Allemagne hitlérienne était bien connu en France — surtout après la défaite de 1940. Or ce livre atteste précisément le contraire. “Quand je suis entré dans la maison en 1935, je connaissais bien entendu la situation de l’Allemagne, celle de l’Italie; c’était le moment où les Italiens s’appropriaient l’Ethiopie. Les méthodes des fascistes comme celle des hitlériens ne nous échappaient pas. Nous en avions conscience mais on n’imaginait pas que tout cela pouvait un jour déboucher sur le chaos que nous avons connu en 1939. Nous n’avions pas idée de l’ampleur du danger “. Dès 1933, Paul Paillole, confronté à la réalité, prit conscience du péril constitué par le IIIe Reich. En vain, avec ses collègues il tenta d’attirer l’attention sur l’ampleur du réarmement allemand, au moment de Munich, il plaida en faveur d’une intervention. Après la guerre, Edouard Daladier lui en donna acte. Pour autant ce n’est que tardivement qu’il sut ce qui se passait dans les camps nazis. “Quand nous avons eu connaissance du décret Nuit et brouillard au début de 1942, nous avons bien compris que le régime imposé à nos camarades arrêtés, serait extrêmement sévère. Nous avons commencé à nous poser des questions, mais, malgré tout, sans imaginer l’outrance dans la sauvagerie et la brutalité qui nous fut révélée deux ans plus tard “. On ne soulignera jamais assez combien avait été analysé légèrement Mein Kampf et les premières dispositions raciales prises par les nazis dès leur arrivée au pouvoir…




L’Homme des services secrets -Ouvrage P Paillole AG Minella

Sous ce titre, les Éditions Julliard publient en avril 1995, une série d’entretiens à bâtons rompus, entre un jeune auteur Alain-Gilles Minella et moi-même. C’est l’aboutissement d’une initiative de Régine Pernoud, écrivain et historienne qui consistait à retracer, sous forme d’entretiens les « trajectoires » de diverses personnalités et de confronter leurs souvenirs aux questions que peuvent se poser les générations actuelles. Ainsi ont été publiées par les Éditions Marne, en 1993, les « trajectoires » du R.P. Riquet et du Général Massu recueillies par Alain-Gilles Minella. D’autres devaient suivre.., dont la mienne.

Commencée en 1992 et achevée fin 1993, ma « trajectoire » ne put être publiée en raison des modifications de structure de la Société Marne. Le projet fut repris en 1994 par les Éditions Julliard.

Le manuscrit d’origine dut être allégé de certains passages trop personnels, pour donner à l’ensemble une tournure plus actuelle et plus proche de mes activités militaires et civiles, notamment dans les Services Spéciaux de l’Armée.

Ce n’est pas un ouvrage dans le genre de Services Spéciaux 1935- 1945 où je retraçais chronologiquement ma carrière de soldat durant cette période. C’est un survol de mon existence depuis mon enfance jusqu’aux termes de ma vie active dans une entreprise industrielle.

Ce sont mes réponses à des questions que je n’ai pas inspirées, posées par un garçon de bonne foi, désireux de savoir et de comprendre le parcours d’un homme dans les événements majeurs de l’Histoire contemporaine.

Il était normal qu’Alain-Gilles Minella m’interroge sur les révélations récentes du livre ” Une jeunesse française François Mitterrand ” (1), où l’auteur, Pierre Pean, évoque nos anciens Services et met mon nom en avant.

Je n’ai jamais répondu avec la langue de bois même si, parfois, les questions posées dénotaient une ignorance fondamentale de certaines réalités historiques ou une conception par trop romanesque, sinon caricaturale, des Services Spéciaux et de ceux qui les servent.

En définitive, je me suis prêté à cette initiative, convaincu qu’en toutes circonstances, il est bon de lutter contre la désinformation, de rappeler les servitudes militaires, mais aussi leurs grandeurs, de démontrer enfin que le Renseignement est à la base de notre Défense.

(1) Éditions Fayard.




Evolution de l’association – L’ouverture : jusqu’ou aller ?

Depuis plusieurs années nos Assemblées Générales se sont inquiétées de la survie de notre Association. Le problème du recrutement a été et demeure l’une de nos préoccupations majeures. Demain, c’est-à-dire à l’occasion de notre prochain Congrès du 12 au 15 mai 1988 à Bordeaux, nos adhérents seront saisis d’un projet de modifications de nos statuts afin de permettre l’ouverture de notre Amicale à des générations plus jeunes. Lesquelles et comment? C’est à cela qu’il faut réfléchir, c’est pour cela qu’il est donné ci-après quelques éléments de réflexion.

 

1° Notre origine et nos buts : Nous les retrouverons résumés sous la plume du Général L.RIVET, notre Patron de 1936 à 1944, à la fois sur la page de nos statuts et sur celle de notre Bulletin.

J’en reproduis quelques phrases essentielles

…« Nouvelle par la densité de son titre, riche de son contenu français… Dans la chaude communauté des Anciens des Services Spéciaux, il y aura moins de souffrances et plus de joie » …« Un passé riche de gloire et de services rendus au Pays. » Voilà les raisons de notre Association et les seules. …« L’A.A.S.S.D.N., association de qualité qui a pris figure de groupement pilote parmi ceux voués à des buts identiques »

 

2° Nos réalisations: Nous nous sommes efforcés depuis trente-cinq ans de rester fidèles à ces affirmations de base. …« Riches de notre contenu français » : Notre action nationale, dépouillée de toute coloration politique, a toujours défendu les intérêts et la grandeur de la France. Dans les grandes crises qui ont secoué notre Pays, nous avons soutenu ce que nous pensions conforme à l’idéal de Patrie qui a conduit tant des nôtres au sacrifice. Ainsi voulions-nous d’une façon ou d’une autre garder l’Algérie dans la France… Ainsi, plus récemment, avons-nous pris la défense des Services Spéciaux et de leurs collaborateurs dans les crises qui ont mis leur efficacité voire même leur existence en cause.

… « Un passé riche de gloire et de services rendus au Pays » Notre action morale n’a cessé de mettre en évidence cette réalité si souvent ignorée, contestée, parfois même tendancieusement déformée. Notre Mémorial de Ramatuelle est devenu le symbole national et respecté de l’histoire contemporaine des : « Services Spéciaux de la Défense Nationale. » Nos réunions nationales à Paris et en province ont fait connaître à l’opinion leur vrai visage. Des ouvrages de qualité, parfois couronnés de prix littéraires, ont largement diffusé et diffusent toujours en France et à l’étranger la Vérité sur ce que fut notre vieille Maison, ses mérites, ses réalisations et aussi ses faiblesses. Nos réactions devant les insultes, les oublis, les mensonges, s’imposent désormais à l’audience des médias, comme à celle des Français. Enfin, chaque fois que nous l’avons pu — pas assez souvent à notre gré, nous avons aidé nos camarades à faire reconnaître leurs titres et leurs mérites.

… « Moins de souffrances et plus de joie ». Notre action sociale demeure prioritaire. Nous lui consacrons l’essentiel de nos moyens financiers. En toutes circonstances, nous manifestons notre solidarité, notre présence auprès de ceux des nôtres qui sont dans la peine. A cet égard, on ne saurait trop remercier la vigilance de nos délégués et leur dévouement si désintéressé. Il reste pourtant que notre action sociale ne saurait être complète si elle négligeait l’aspect moral de notre mission. A cet égard, notre Bulletin trimestriel demeure le lien irremplaçable entre nous. Je n’oublie pas non plus le rôle humain de liaison joué en permanence avec tant de générosité et de gentillesse par nos secrétaires.

…« Groupement pilote », nous le sommes si j’en juge par les réactions amicales que suscite notre façon d’être auprès des Associations amies. Mais « groupement pilote » sous-entend l’idée que nous avons des devoirs pour l’avenir et sans doute un rôle dont il reste à définir les contours. C’est bien de cela qu’il s’agit désormais.

 

3° L’Avenir. Il est possible de l’envisager de deux façons:

a) Rester dans le statu quo, c’est-à-dire limiter rigoureusement notre recrutement à ceux qui ont appartenu aux Services Spéciaux de la Deuxième Guerre mondiale et à leurs ayant droit (enfants, parents, etc…) le Conseil d’Administration accordant quelques dérogations à cette règle. C’est sensiblement la situation actuelle. A plus ou moins long terme, elle voue notre Association à la dissolution.

b) Ouvrir notre Association aux Anciens des Services Spéciaux actuels, étant entendu que leur adhésion doit comporter l’engagement de veiller scrupuleusement au respect de notre Passé, de nos traditions et des principes de base qui ont présidé à la création de notre Association. C’est, en bref, les modifications que notre Conseil d’Administration envisage de soumettre à l’appréciation de nos adhérents




Editorial de Michel Garder sur l’evolution de l’AASSDN (1987)

Depuis sa création, fin 1953, notre Association a connu une lente mutation transformant un rassemblement spontané de femmes et d’hommes ayant en commun l’amour de la Patrie, les preuves concrètes de cet amour et leur attachement aux Services Spéciaux et à leurs anciens chefs en une grande famille unie par des liens ineffables.

De ce fait, au sein du monde des Anciens Combattants, l’A.A.S.S.D.N. occupe une place à part grâce à une âme collective exprimant la totalité des vivants et des morts réunis à jamais dans un même idéal.

Le miracle ne s’est évidemment pas réalisé en un jour. Pour en être digne notre Amicale a dû passer — à l’instar de la France elle-même, par une série d’épreuves telles que la fin douloureuse de la guerre d’Indochine, le drame algérien, le trait tiré sur notre Empire, le repli sur l’Hexagone.

De part sa nature même l’Amicale s’est trouvée à la fois plus sensible aux blessures infligées par les épreuves et plus apte à les supporter que la plupart des autres composantes de la collectivité nationale — le passé de ses membres étant une quintessence de patriotisme, d’abnégation et de foi dans les destinées du pays. Ajoutons que nous avons eu la chance d’être animés et représentés par un chef digne de ce nom en vue d’une mission exaltante : défendre la mémoire de nos glorieux morts en servant la cause de la Vérité Historique.

Et c’est ainsi qu’aux années d’incertitude devaient succéder les années marquées par un feu d’artifice de mises au point et d’oeuvres historiques originales rétablissant en France et à l’étranger le rôle véritable joué par nos Services avant, pendant et après la Deuxième Guerre Mondiale (1).

Ce feu d’artifice n’a pas été uniquement le fait de quelques historiens improvisés issus de nos rangs. Chaque membre de l’Amicale, grâce à son témoignage écrit ou oral, s’est vu obligé d’apporter sa pierre à l’édifice de cette Sacrée Vérité. Le bouquet final de ce feu d’artifice a été « Notre Espion Chez Hitler du Colonel PAILLOLE; « Les Renards de l’Ombre » du regretté Elly ROUS et, en voie d’exploitation, le travail de fond du non moins regretté MORANGE.

Il restait à l’Amicale d’assurer sa survie en recrutant une relève de jeunes camarades dignes de recevoir le flambeau de la génération des survivants du 2 bis, de la S.T. et des Réseaux S.R. (Kléber, Gallia, Marco, etc.), S.R. Air, SSM.T.R. S.A. L’opération est actuellement en cours. L’avenir étant assuré, nous entrons désormais dans l’ère de la Sérénité — non pas cependant celle de l’autosatisfaction béate, mais celle de la conscience du labeur accompli — celle du « Nunc dimittis ! » du Témoin de la Promesse réalisée.

Ce dernier Congrès dont la réussite est attestée par le compte rendu figurant dans le présent Bulletin a été celui de la Sérénité. Et c’est sous son signe que nous voudrions répondre à la question que se pose notre Président National dans l’émouvant nécrologue qu’il consacre à son ami d’enfance, à son « frère », le Professeur Maurice RECORDIER, ce grand Patron, ce grand Français qui vient de nous quitter.

Non, mon Colonel, ne regrettez pas cette occasion effectivement unique, ou du moins contentez-vous de la souligner comme vous le faites. Chacun des protagonistes du drame, Jean MOULIN, FRENAY et vous-même avait alors sa propre vision du Devoir et même si ce que nous croyons sincèrement, la vôtre était la vraie, vous n’étiez pas en état de la faire triompher.

Au soir d’une vie bien remplie les regrets sont quand même plus faciles à supporter que les remords et donnent à la Sérénité son halo de Sagesse. C’est en somme le tribut qu’il nous faut payer à cette Sacrée Vérité. (1) En particulier les ouvrages du Général NAVARRE, le Général BEZY, de Michel THORAVAL, de Michel GARDER et du Colonel PAILLOLE




1983 : Destruction par l’laviation sovietique d’un Boeing sud-correen : un crime sans chatiment

Article du Colonel Michel Garder en 1983 :

Le 1er septembre 1983 à 06 h 26 – heure locale, un chasseur « Soukhoï 15 » de la P.V.O. (1) soviétique abattait à quelque 67 km au sud-ouest de l’île Sakhaline un Boeing 747 de l’Aviation Civile sud-coréenne, avec à son bord 269 passagers. Deux fusées « air-air » tirées au but par le pilote – un commandant des Forces aériennes soviétiques, avaient frappé à mort le gros avion civil dont l’agonie allait durer quelque douze minutes jusqu’à son immersion dans les flots de la Mer du Japon.

Le 2 septembre 1983, la presse soviétique publiait un communiqué laconique selon lequel « un avion de nationalité non établie » avait par deux fois violé l’espace aérien soviétique. Se déplaçant sans feux de circulation aérienne, cet avion n’avait à aucun moment répondu aux demandes d’identification, ni pris contact avec le service de guidage aérien au sol. Les chasseurs soviétiques « avaient tenté de le guider en vue d’un atterrissage sur l’aérodrome le plus proche », mais « l’avion violeur » n’avait pas réagi à leurs signaux et avait poursuivi sa route en direction de la Mer du Japon ». Dans le communiqué de l’Agence Tass il n’était nullement question de la destruction de « l’avion violeur » et sans la mise au point des services spécialisés américains et japonais parue le même jour dans les pays du Monde Libre, il est certain que les citoyens de l’Empire communiste n’en auraient jamais rien su.

Cette mise au point entraîne une première réaction de l’Agence Tass répétant, pour commencer, la version initiale complétée toutefois par les détails suivants :

– l’avion non identifié a survolé le territoire soviétique pendant plus de deux heures ;

– la chasse soviétique lui avait tiré plusieurs salves de semonce d’obus traçants ;

– finalement on avait perdu la trace de cet avion qui avait quitté l’espace aérien soviétique.

Toutefois ce communiqué comportait une conclusion pour le moins étonnante dans laquelle on accusait les États-unis d’avoir expédié « à des fins d’espionnage » cet avion non identifié dans l’espace aérien soviétique et de porter l’entière responsabilité dans une inexplicable perte de vies humaines – dans la mesure où il n’était pas fait mention dans le communiqué de la destruction du Boeing coréen.

Toujours ce même 2 septembre, le Conseil de Sécurité de l’O.N.U. saisi par les États-unis et la Corée du Sud examinait l’affaire à la lueur des preuves indiscutables – sous la forme des enregistrements américains et japonais, tant des derniers moments du Boeing que des liaisons air-sol de la chasse soviétique. Mis au pied du mur, l’ambassadeur soviétique à l’O.N.U, eut l’aplomb de nier toute responsabilité soviétique dans la destruction de l’avion et de qualifier cette session du Conseil de Sécurité de « spectacle de propagande » destiné à ternir l’image de l’U.R.S.S.

Le 3 septembre, Tass, toujours sans mentionner la destruction de l’avion dont les passagers avaient néanmoins mystérieusement péri, s’attaquait personnellement au Président Reagan et à sa « haine hystérique de l’U.R.S.S. ».

Il faut attendre le 4 septembre pour que paraisse un article dans la Pravda sous la plume du Général Romanov, chef d’état-major du Commandement en Chef de la P.V.O., disant entre autre que les chasseurs soviétiques ne pouvaient pas savoir qu’il s’agissait d’un avion civil, cela d’autant plus que le Boeing incriminé ressemblait à l’appareil de reconnaissance américain RC 135.

Une telle énormité de la part de ce haut responsable de la Défense aérienne soviétique eût mérité à elle seule pas mal de commentaires. Mais non content de cela, le général écrivait que l’avion non identifié se déplaçait tous feux éteints – oubliant probablement que même avec un éclairage de nuit les dizaines de hublots d’un Boeing 747 doivent se voir de loin.

Ceci dit, le Chef d’Etat-Major de la P.V.O., bien que mentionnant on ne sait trop pourquoi « de nombreuses victimes », ne daignait pas expliquer le sort de l’avion. Les arguments de cette « haute autorité » devaient être repris le 5 septembre.

Le 6 septembre, la Pravda s’indignait encore des mensonges grossiers de la propagande occidentale selon laquelle « l’avion coréen aurait commis une erreur de parcours et aurait été abattu par la chasse soviétique ». Pourquoi la Chasse, s’étonnait le rédacteur de l’article, alors que la P.V.O. soviétique dispose de fusées sol-air ?»

Toutefois le lendemain, la même Pravda publiait sans le moindre mot d’excuse à l’intention de ses lecteurs un communiqué du gouvernement soviétique annonçant que le vol de l’avion civil sud-coréen qui effectuait une mission d’espionnage dans l’espace aérien soviétique avait été « interrompu » (sic) par un avion de combat soviétique.

Le 9 septembre, on eut droit à Moscou à un spectacle unique en son genre : une conférence de presse du Maréchal Ogarkov – Chef d’Etat-Major Général des Forces Armées et Premier Suppléant du Ministre de la Défense, flanqué des « camarades » Zamiatine – Chef du Département Etranger du Comité Central, et Kornienko, Suppléant du Ministre des Affaires Etrangères.

Enfin le 11 septembre, la version officielle se trouvait enrichie de par la grâce d’un Maréchal de l’Air d’un développement rocambolesque, à savoir que le Boeing sud-coréen « espionnait » en liaison avec un satellite américain d’observation, lequel survolait la zone de Sakhaline toutes les deux heures.

Entre-temps, des journalistes britanniques avaient pu recueillir de la bouche du Directeur de la Pravda lui-même et de deux autres représentants de l’intelligentsia soviétique des jugements critiques sur les militaires de leur pays (2).

« On finira bien par oublier cette histoire », devait de son côté déclarer Gromyko, lors de son passage en France. Et il est vrai qu’on en prend le chemin !

Toutefois, nous estimons, quant à nous, que ce crime doit – à défaut de châtiment – être rappelé périodiquement et que de plus il mérite d’être commenté.

UN SCÉNARIO PROBABLE

Le seul point demeuré mystérieux dans le drame du 1er septembre 1983 est l’erreur de navigation commise par l’équipage du Boeing sud-coréen. On sait néanmoins que lors de l’escale d’Anchorage l’inspection de l’appareil avait permis de déceler quelques anomalies dans son système de navigation et que des techniciens s’étaient employés à y remédier.

Mais quelles que soient les causes de l’écart de près de 200 kilomètres commis par le KE 007, son entrée dans l’espace aérien soviétique vers 04 h 30 dans la région de la presqu’île de Kamtchatka va coïncider avec un vol de reconnaissance d’un RC 135 américain (version militaire du Boeing 707) non détecté par les radars soviétiques.

Il est possible d’ailleurs que ce dernier appareil ait été rendu « indétectable », grâce à un procédé révolutionnaire actuellement essayé par les Américains. En même temps on peut supposer que le RC 135 se trouvait périodiquement en liaison avec un satellite d’observation et que ce trafic a été détecté par les services soviétiques et mis sur le compte du Boeing sud-coréen.

Peu avant 05 h 00, la chasse soviétique du Kamtchatka tente vainement d’intercepter le Boeing sud-coréen, lequel poursuit son vol en direction de l’île de Sakhaline.

La Région Anti-aérienne d’Extrême-Orient rend compte des faits à Moscou, c’est-à-dire au Commandement en Chef de la P.V.O. dont le Général Romanov cité plus haut est le Chef d’État-major. Le Commandant en Chef, le Maréchal Toloubko – voire tout simplement Romarrov lui-même, prend la décision de faire abattre l’« avion violeur » sans en référer plus haut. D’où l’air gêné du Maréchal Ogarkov lorsque pendant la conférence de presse du 9 septembre un journaliste américain lui demandera a quel niveau la décision a été prise.

L’ordre parvient en Extrême-Orient au moment ou la chasse de Sakhaline a déjà pris l’air et faute de disposer du système IFF – dont les avions de combat soviétiques ne sont plus dotés depuis la désertion du lieutenant Belenko en 1975 à bord d’un MIG 25, les Soukhoï 15 ne peuvent pas entrer en contact avec le Boeing sud-coréen.

Le P.C. au sol donne l’ordre à 06 h 21 à l’un de ces Soukhoi 15 d’abattre l’appareil civil, et cela alors même que le pilote signale que sa « cible » navigue avec des feux d’identification.

A 06 h 25, le pilote signale que sa « cible » ralentit sa vitesse de vol mais se voit confirmer l’ordre d’attaque, ce qu’il exécute à 06 h 26′ 20″ et annonce la destruction de sa « cible » 1 seconde plus tard.

Il est fort possible que le Commandement en Chef de la P.V.O. (auquel celui de la Région P.V.O. d’Extrême-Orient a dû rendre compte immédiatement de l’exécution de son ordre, soit vers 07 h 00 heure locale, ce qui fait 01 h 00 à Moscou) ait attendu la matinée du 1er septembre pour en référer à l’État-major Général – Direction Principale des opérations : Maréchal Akhromiev. Ce dernier a dû attendre quelque peu avant d’aller en parler à son chef Ogarkov, lequel a peut-être mis une sage lenteur pour en informer le Ministre Oustinov. Quant a Youri Andropov, il ne l’a peut-être appris dans sa version « édulcorée » que dans l’après-midi du 1er, et son Cabinet a pu ainsi dicter à l’Agence Tass le texte du premier communiqué.

A noter que le Numéro Un soviétique n’évoquera cette affaire que près d’un mois après, ulcéré qu’il était d’avoir été court-circuité par les militaires de la sbiro-strato-partocratie soviétique.

LES ENSEIGNEMENTS DU CRIME DU 1er SEPTEMBRE

Le crime odieux et stupide commis par la P.V.O. soviétique le 1er septembre 1983 comporte de nombreux enseignements. Nous retiendrons en ce qui nous concerne les suivants :

– Contrairement aux rêveurs libéraux ou aux aveugles politiques qui prolifèrent dans les classes dirigeantes du monde occidental, les oligarques civils ou militaires lénino-marxistes raisonnent en fonction du conflit permanent qu’ils mènent contre nous. Ce conflit étant inexpiable, ils agissent en conséquence et, de même qu’ils massacrent sans le moindre scrupule les civils afghans – en en rejetant la responsabilité sur les Américains ou les Chinois, de même ont-ils agi avec le Boeing sud-coréen.

– Cette affaire illustre par ailleurs les « failles » du système anti-aérien soviétique, failles que le Haut Commandement connaît depuis la victoire israélienne au Liban au cours de l’été 1982 sur les forces aériennes syriennes équipées par Moscou. La chasse soviétique n’a pas pu intercepter le Boeing 747 au-dessus du Kamtchatka cependant que les moyens de détection le confondaient avec un RC 135. C’est certainement la peur de se voir accuser qui a poussé le Commandement en Chef de la P.V.O. (ou son chef d’Etat-­Major) à donner directement l’ordre d’abattre « l’avion-violeur ».

Le scénario que nous avons donné – et qui selon nous cerne très près la vérité – éclaire, si besoin était, les changements intervenus depuis 1976 dans le fonctionnement du système soviétique. Tchékistes et militaires se sont en partie affranchis de la tutelle de l’Appareil du Parti (d’où l’expression de sbiro-strato-partocratie). Jamais, même sous Khrouchtchev et au cours de la première décennie du règne de Brejnev, des militaires ne se seraient permis de prendre seule une telle décision.

Ce dernier point fait, enfin, frémir ; car il souligne les dangers que le monde court actuellement du fait de la stupidité et de l’inconscience de responsables militaires soviétiques. Supposons que le Boeing 747 ait appartenu à la Panam ou même aux British Airways, c’est-à-dire que sa destruction ait été ressentie aux États-unis ou en Grande-Bretagne comme un crime contre l’un ou l’autre de ces pays !

UN CRIME SANS CHÂTIMENT

En attendant, les 269 victimes du Boeing ne sont plus pleurées que par leurs proches, oubliées qu’elles sont par le reste du monde. On continue à donner du « Monsieur » au sieur Andropov et à se mettre au garde à vous devant les pattes d’épaules dorées et étoilées des maréchaux soviétiques. Il est vrai que tout ce joli monde possède sur les condamnés du procès de Nuremberg un avantage certain dans la mesure où ils sont – avec une certaine ostentation, des « criminels de paix » et non « de guerre ».




Article du Colonel Michel Garder dans l’Aurore : “Une guerre pas comme les autres”

Une guerre pas comme les autres “, c’est ainsi que Staline baptisait dès juillet 1941 le conflit qui, pendant près de quatre terribles années, allait opposer l’U.R.S.S. à l’Allemagne. Cette expression sert de titre au passionnant ouvrage que l’historien Michel Garder, spécialiste des questions soviétiques, vient de consacrer à cette guerre. C’est qu’à ses yeux, jamais conflit militaire ne révéla autant d’aspects singuliers.
Tout d’abord parce qu’il était mené par deux éléments, deux despotes fous : Hitler et Staline. Et qu’on allait voir s’affronter le pangermanisme païen brandissant l’étendard du Christ, et le communisme international, invoquant les plus pures traditions de la Sainte Russie.
Dès le ” pacte de non-agression “, l’absurde éclatait. C’était le roturier Ribbentrop qui le signait pour l’Allemagne et l’aristocrate Scriabine-Molotov pour les Soviets.

Une ivresse collective

Le contraste ne fut pas moins frappant au début de la guerre entre les manifestations d’ivresse collective des foules allemandes et les mornes ” meetings ” des masses soviétiques.
Au cri de ” Vorwaerts ” (en avant) tout parut d’abord s’effondrer du côté russe. L’armée rouge ne s’était pas encore relevée des terrifiantes ” purges ” d’officiers de 1937-38 (90 % des généraux, 80 % des colonels). On dut sortir en hâte des prisons ceux qui n’étaient pas encore liquidés, rappeler même d’anciens officiers tsaristes. Mais ce n’était là que des expédients.
Et puis, il y eut l’accueil chaleureux aux ” libérateurs ” des Baltes, des Ukrainiens, las du régime communiste, de ses épurations, de ses famines.
Mais la cruauté des troupes allemandes, leur mépris pour ” ces races inférieures ” allait retourner ces populations , en faire presque malgré elles des «” patriotes “.
C’était le moment où l’on voyait le révolutionnaire Staline, déguisé en maréchal, invoquer ses grands ancêtres : le grand-duc Alexandre, canonisé par l’Église orthodoxe, le grand duc Dimitri, vainqueur des Tartares, Souvorov, Koutouzov…

On priait à Moscou

Jamais on n’avait tant prié à Moscou, à Leningrad. On priait sur le front, on mourait en ébauchant un signe de croix.
Staline se résignait à dissoudre son corps de commissaires politiques aux armées ; les officiers retrouvaient leurs épaulettes. On exaltait ” l’honneur des armées russes “, le patriotisme russe “.
Et pourtant, même en novembre 1942, en pleine bataille de Stalingrad, Hitler aurait pu encore mobiliser à ses côtés d’importantes forces russes. Des centaines de milliers de prisonniers soviétiques, qui rendaient Staline responsable de leurs souffrances, et redoutaient le sort qui les attendaient à l’issue de la guerre, étaient prêts à combattre le despote. Mais les Allemands n’ont pas su exploiter l’anticommunisme du général prolétarien Vlassov. Pas plus que, dans l’autre camp, les Russes ne prirent au sérieux les propositions de l’aristocrate von Seydlitz qui, en haine de Hitler, misait sur la victoire du prolétariat.
Le rideau tomba enfin sur l’absurdité la plus folle de cette guerre : par la grâce de Hitler, constate justement Michel Garder, ” la victoire du soldat russe devenait la victoire de Staline sur le peuple russe “.




Avons nous au moins utilise nos chars ? comment naissent les legendes ?

AVONS -NOUS , AU MOINS, UTILISE TOUS NOS CHARS

Suivant une légende tenace. aujourd’hui encore largement répandue, des centaines de chars modernes seraient restés inutilisés dans les dépôts alors qu’ils manquaient tant aux Armées en Mai et Juin 1940. Paul Raynaud, devenu Président du Conseil le 21 Mars et Ministre de la Guerre le 5 Juin 1940, en écrit ce qui suit : « Utilisons-nous, au moins, tous nos chars ? » demandais-je en arrivant au Ministère de la Guerre, après la catastrophe. « On me répondit que l’on jetait dans la bataille des chars sortant de l’usine, dont les moteurs n’étaient même pas rôdés. » « Et pourtant, depuis le procès de RIOM, un bruit a couru et s’est amplifié : nos chefs militaires auraient commis la faute incroyable de ne pas utiliser tous les chars mis à leur disposition. » « C’est la déclaration faite par Daladier au procès de RIOM qui est à l’origine de cette rumeur. » Maître Ribet (avocat de Daladier), la com­mente ainsi : « Et l’on apprend avec stupeur que des centaines de chars en bon état ont été laissés dans les dépôts : ce qui représente plusieurs divisions cuirassées. » (Paul Reynaud, « Au coeur de la mêlée », p. 471-72). BRUITS… RUMEURS… AURAIENT été… ONT été…

M. Paul Reynaud nous montre comment en quelques lignes naissent certaines légendes. La plus typique est celle des « chars disponibles, mais inemployés ».

Bataillon de Chars de Combat de la 4e Division Cuirassée (de GAULLE).

Suivons un exemple caractéristique : celui du 44e B.C.C. formé le 16 Novembre 1939 dans la Drôme, devant être apte à partir aux Armées le 15 Mars 1940, et que l’auteur entendit tirer ses premiers coups de feu aux abords de la Somme le 27 Mai 1940, alors que l’évacuation par DUNKERQUE était commencée.

A sa formation, le 44e B.C.C, reçoit pour son instruction : – 3 chars R 35 ; – 33 chars FT 1918 (dont 8 chars-canons sans armement, servant d’auto-école et 25 chars-mitrailleuses).

On relève dans ses archives : 27 Janvier 1940 : La Direction de l’Infanterie (Section chars) demande que soit complété en matériel le 44e B.C.C, qui, formé depuis le 16 No­vembre 1939, ne possède encore que trois chars modernes. 5 Février 1940 : La Direction de l’Infanterie (Section chars) demande que le 44e B.C.C. devant partir aux Armées au début de Mars, son matériel soit mis en place pour le 15 Février, en raison de son station­nement éloigné et du rodage à effectuer. 5 Mars 1940 : L’Etat-Major de la 14e Région Militaire (LYON) sur le territoire de laquelle stationne le 44e B.C.C., signale qu’il pourrait partir aux Armées le 15 Mars 1940, s’il recevait ses chars avant cette date. 4 Mars 1940 : Le 44e B.C.C. a exécuté : – 5 tirs à la mitrailleuse (sur chars FT 1918) ; – 2 tirs seulement au canon (du fait qu’il ne possède que 2 chars R 35 armés de canons, le troisième étant indisponible). 21 Mars 1940 : La Direction de l’Infanterie (Chars) fait savoir : « Les chars R 35 ne pourront être fournis au 44e B.C.C. du fait du manque de disponibilités en tourelles. D’après les renseignements obtenus auprès du Ministère de l’Armement, les tourelles nécessaires aux 42 chars de ce Bataillon (3 chars sont en place) ne pourraient être livrées avant le mois de Mai 1940. 15 Mai 1940 : Le 44e B.C.C, est toujours à l’instruction dans !a Drôme dans l’attente de son matériel. (Le 15 Mai au soir, des chars allemands ayant débouché de MONTHERME arrivent à MONTCORNET. ) 16 Mai 1940 : La 4e Division cuirassée du Colonel de Gaulle doit se rassembler dans la région de LAON où sont dirigés les éléments qui doivent la constituer. 16 Mai 1940 : Un télégramme prescrit à l’entrepôt de Chars de GIEN de charger immédia- tement sur wagons 45 chars R 35 pour armer le 44e B.C.C. alerté pour partir aux Armées. « Les chars-mitrailleuses FT 1918 dont ce Bataillon dispose actuel­lement seront reversés à l’entrepôt de GIEN où ils seront « classés dispo­nibles à l’entrepôt »(n° 15.53 S – 2/3). Il n’y a plus de chars R 35 à l’entrepôt de GIEN. Mais le deuxième Bataillon R 35 (des 2 Bataillons destinés à la TURQUIE), que le Gouver­nement Turc vient de réclamer à l’Ambassade de France, est encore en instance d’embarquement à MARSEILLE. La S.N.C.F, fait diligence et les choses vont très vite. Tandis que, le 16 Mai, le personnel du 44e B.C.C. et ses véhicules embarquent en 3 trains en Gare de BOLLENE, on annonce l’arrivée en cette gare de 45 chars R 35 (venant de MARSEILLE) dont les 3 rames suivront celles du personnel. Destination inconnue. Trains de personnel et rames de chars arrivent au petit matin du 19 Mai aux environs de SOISSONS. Le Chef de Bataillon fait reconnaître sur wagons les chars (dont l’armement et le lot de bord sont en caisses auprès des chars). Il les attribue aux commandants de compagnie qui les font débarquer et font monter l’armement et l’optique. Le 44e B.C.C. ayant fait ainsi connaissance de ses chars tout neufs est affecté à la 4e Division Cuirassée du Colonel de Gaulle, qui pour l’heure tente de franchir la Sarre (Nord de LAON). Les chars FT 1918 laissés à Suze-la-Rousse pour être reversés et « classés disponibles à l’entrepôt » de GIEN, figurent au nombre de « ces chars laissés dans les dépôts qui représentent plusieurs divisions cui­rassées… » De P.-E. CATON,




L’objectif de notre amicale : rétablir “cette sacrée Vérité”

Par Paul Paillole en 1973 :

Depuis plusieurs mois, nous assistons à la sortie massive d’écrits de toutes sortes, d’émissions radio et télévisées, qui prétendent projeter des lueurs de vérité sur les événements des années 1939 à 1945.

Je constate à regret – comme vient de le faire le Général BAILLIF à propos de la guerre d’Indochine dans sa protestation adressée à l’O.R.T.F. – le manque d’informations et d’objectivité de la plupart des auteurs.

Connaissance incomplète des événements, témoignages partiaux, subjectifs, récits hagiographiques, plaidoyers orgueilleux, présentations partisanes ou tendancieuses des faits, telles sont les caractéristiques de tant d’oeuvres diffusées avec une prétention historique.

Nous avons trop souvent dénoncé les manquements à la VERITE pour ne pas stigmatiser le « bourrage des crânes » et plus particulièrement celui qui s’exerce jusque dans nos foyers par les moyens officiels audio­visuels.

Ainsi a été pratiquement monopolisé le mérite de la Résistance à l’envahisseur de 1940 et minimisée toute action patriotique en marge de ce monopole.

Je ne veux pour preuve de ce que j’avance que cette monstrueuse disposition administrative qui interdit encore aujourd’hui au Ministre des Armées (D.P.M.A.T.) de prendre en considération les titres de résistance établis autrement que par les fichiers du B.C.R.A.

J’imagine la réaction de LOCHARD ou de VERNEUIL si on leur avait prescrit en 1943 ou 1944 d’adresser à Londres les listes de leurs agents pour qu’elles soient mises en fiche !

Que l’on me comprenne bien : la pensée de minimiser les mérites de ceux – quels qu’ils soient – qui « ont fait quelque chose de bien », ne m’effleure pas.

Ce que nous sommes un certain nombre à ne plus pouvoir supporter, c’est la prétention sacro-sainte au « monopole », c’est l’audace de présenter avec un label plus ou moins officiel des événements tronqués, c’est l’impudeur de donner une dimension démesurée à des faits bénins, en ignorant – ou feignant d’ignorer – des faits essentiels.

Alors, comment ne pas saluer cette amorce de renversement de tendance que nous percevons dans les flots que déverse la littérature. Nous ne saurions trop remercier les quelques auteurs courageux, consciencieux, qui tentent de rétablir la VERITE.

QUELS QU’ILS SOIENT, nous avons LE DEVOIR DE LEUR OUVRIR NOS DOSSIERS ET NOS SOUVENIRS.

L’objectif majeur de notre Association demeure d’ordre moral.

Nulle récompense, nulle satisfaction, ne saurait honorablement et pleinement sanctionner les sacrifices des nôtres, sans le rétablissement complet de « cette sacrée VERITE ». Elle chemine lentement dans l’accumulation des mensonges, et des produits des imaginations perverses; mais cette marche annonce la fin d’une époque où trop de médiocres et d’ambitieux ont trouvé dans l’astucieuse exploitation des événements, le tremplin nécessaire pour sauter sur les honneurs et les bonnes places.

Je crains fort que notre PAYS n’y ait pas trouvé son compte, et que l’HISTOIRE, la vraie, en subisse les conséquences.




Congres de Lyon 1998 -Lettre de Henri Amouroux

Mon Colonel, ( Ndlr : P. Paillole) En vous écoutant ce matin à l’Hôtel de Ville un mot m’est venu à l’esprit, il a vous surprendre peut-être, c’est le mot ” rafraîchissant “. J’ai pensé qu’aujourd’hui, avec vous, nous sortions des miasmes de la politique, de tout ce qui fait le quotidien souvent nauséabond. C’est pourquoi avec vous j’ai l’impression de vivre une cure de rafraîchissement en compagnie des hommes et des femmes qui n’ont jamais cessé d’être ce qu’ils étaient en 1940 et dans les années suivantes, lors d’un désastre dont nous porterons toujours le poids, dont l’Europe portera le poids.

Nous oublions trop, en effet, que 1940 constitue l’une des grandes fractures du siècle ; il y a eu 1917 et la révolution bolcheviste, 1940, drame pour l’Europe entière, 1989 et la fin, sinon du communisme du moins du communisme bolcheviste de Moscou.

1940 aura marqué la fin de la puissance politique de l’Europe car aujourd’hui il n’est pas concevable qu’un problème important, sur les rives de la Méditerranée… ou ailleurs, soit réglé autrement qu’à Washington et que par Washington, ce qui n’aurait pas été le cas avant la Deuxième Guerre Mondiale.

Cette montée en puissance rapide des États-Unis, conséquence de l’affaiblissement considérable de l’Europe, est le résultat du grand désastre de 1940.

Un désastre raconté aujourd’hui comme si le transistor, la télévision, internet, avaient existé en 1940 !

Un désastre dont on parle en oubliant les millions de fuyards sur les routes ; les deux millions de prisonniers, le drame de notre armée battue, cette armée dont les journaux écrivaient, après le défilé du 14 juillet 1939 qu’elle était irrésistible ! Un an après il n’en restait que la petite armée d’armistice : cent mille hommes en zone non occupée. Des hommes cependant allaient répondre les uns à l’appel du Général de Gaulle, les autres à l’appel de leur conscience, de leur coeur ou à celui de leurs traditions familiales ou militaires. Ils étaient minoritaires ?

La résistance à ses débuts ? Une addition de solitudes et une addition de solitaires. Des solitaires qui n’ont aucune ambition politique, qui ne jouent aucun jeu politique et qui ne misent rien ni sur le rouge ni sur le noir.

C’est ce qui fait leur grandeur, leur héroïsme. Ce désintéressement mérite d’être rappelé aux garçons et aux filles d’aujourd’hui qui n’ont, fort heureusement, à l’horizon aucune perspective de guerre, de conflit mondial.

Le monde a ainsi changé : alors que la France a eu des ennemis presque héréditaires (la maison d’Autriche, l’Angleterre, l’Allemagne), la voici en paix avec tous ses voisins.

Votre courage mon Colonel, Mesdames et Messieurs, a été d’aller à contre courant quand tout le monde disait et croyait que la France était battue, que sur les routes fuyaient neuf millions de personnes dont le premier souci, après l’armistice, fut de retrouver la famille dispersée, les enfants perdus.

Dans les journaux de l’époque il y a ainsi des pleines pages d’annonces de recherches de femmes, d’enfants. J’ai même retrouvé une annonce stupéfiante par laquelle un général recherchait sa division perdue.

Cela fait rire aujourd’hui, mais cela n’était nullement risible à l’époque puisque c’était le signe de la rapidité avec laquelle l’État, l’armée, le pouvoir, tout s’était effondré.

Oui, ces premiers mois ont été terribles car il a fallu continuer à espérer et à se battre dans l’absolu de l’ignorance, de l’incertitude, des drames qui se succédaient et atteignaient une France abandonnée, il faut le rappeler, par le monde entier.

Au cours d’une émission de Jean-Marie Cavada, on a pu entendre M. Paxton dire : ” Les Français auraient dû être plus courageux en juillet 40 “. Je lui répondis que juillet succède à juin et qu’aux appels désespérés du gouvernement français, de M. Paul Reynaud, Président du Conseil, demandant au Président Roosevelt non pas de déclarer la guerre mais de dire que les États-Unis entreraient un jour en guerre, le Président Roosevelt répondit par la négative car cinq mois plus tard se déroulaient les élections présidentielles américaines, qu’il était candidat et qu’il avait promis aux femmes américaines de ne pas envoyer leurs fils de l’autre côté de l’Atlantique.

Abandonnés par les États-Unis, menacés par le pacte germano-soviétique dont on ne parle pratiquement plus alors que, laissant les mains libres à l’Allemagne à l’Est, il permit à Hitler d’évacuer le souci d’une bataille sur deux fronts ; délaissés par l’Angleterre qui ne nous a pas considérablement aidés à la mesure de sa puissance (elle n’avait que dix divisions sur le sol français en 1940 alors qu’en 1916 elle en avait soixante), nous nous sommes trouvés en mai et juin 1940 dans une solitude totale.

Grand choc de la défaite, choc de l’exode, choc de la capture de 2 millions de prisonniers. Ces hommes avaient des familles, des femmes.

Dois-je rappeler qu’il a fallu attendre octobre 40 pour connaître le sort réservé à la moitié de ces prisonniers.

Cette complexité de la vie quotidienne et de l’histoire faite non par les généraux ou les chefs d’État mais, dans les heures dramatiques, par le peuple, j’ai essayé de la reconstituer non pas avec objectivité, mot journalistique, non pas en prétendant à la ” vérité ” car il y a autant de vérités que d’hommes et de femmes mais avec pudeur et modestie, en essayant de faire comprendre, qu’il y eut une suite d’évolutions et que 1940 ne ressemble pas à 1941 qui ne ressemble pas à 1942 ainsi jusqu’en 1945…

Je ne suis pas partisan du noir et du blanc. Le ciel n’est pas bleu ou noir tous les jours, il y a des nuages et ce sont ces nuages qu’il faut essayer de capter, de refléter par l’écriture. Si j’ai écrit tant de livres, c’est bien pour essayer de faire comprendre les évolutions des Français.

Quant à vous, Mesdames et Messieurs, votre rôle était d’autant plus difficile que vous n’étiez pas de ceux qui pouviez ou qui vouliez revendiquer votre résistance ; vous n’aviez pas le droit de brandir un drapeau et vous ne politisiez pas votre combat.

Or, à partir de 1942/1943, le combat est devenu bien souvent un combat politique, et ceux qui, comme vous, appartenaient aux Services Spéciaux, ont été pris entre deux grandes forces qui fatalement les laissaient de côté.

C’est ainsi que la bataille de Paris, bataille du peuple a également été, entre communistes et gaullistes, une bataille politique ; pour le pouvoir proche. Cette ambition de pouvoir était parfaitement normale mais elle écartait ceux qui, comme vous, avaient participé à des actions efficaces qu’ils ne pouvaient revendiquer alors même que certains se paraient de l’héroïsme et du sacrifice des morts.

Aujourd’hui le problème est un problème de communication. La mémoire collective retient ceux qui se mettent le plus outrageusement en avant dans les medias. Je n’ai pas, on n’a pas, vous n’avez pas assez parlé de votre action qui, au contraire de celle de beaucoup d’autres, a été une action menée dès les premiers jours de la défaite.

Action difficile et dangereuse puisque il s’agissait de percer les secrets de l’adversaire. L’espionnage et le contre-espionnage sont des métiers, cela s’apprend et lorsque l’on en ignore les règles on court à la catastrophe.

Nous sommes à Lyon; on a souvent parlé du drame de Caluire. A son origine d’abord des négligences graves : 12 ou 13 personnes étaient au courant du rendez-vous, cela en fait certainement 10 de trop. En vérité il existait, dans la résistance, une volonté de parler, de faire savoir, de s’afficher.

Les Polonais, dans la mesure où ils avaient été occupés à trois reprises et où ils l’étaient pour la quatrième fois, avaient tendance à considérer les Français comme manquant de discrétion, comme s’exposant à des risques excessifs en faisant étalage de leurs sentiments. Mais vous, Mesdames et Messieurs, vous avez mené votre action avec passion et efficacité. Il y a une phrase très belle, très juste que cite le Général de Gaulle : ” Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu “.

Vous pourriez la mettre en exergue car vous avez été des passionnés en sachant rester des raisonnables. Si vous n’aviez pas été des raisonnables votre travail aurait été détruit rapidement par vos adversaires que vous n’avez jamais ni sous-estimés, ni méprisés. Or l’une des grandes erreurs des Français, en 1870, en 1914, en 1940, a été de sous-estimer l’adversaire au lieu de le connaître après l’avoir étudié. Et votre travail à tous a été de connaître l’adversaire.

Il est stupéfiant que les renseignements que vous avez apportés n’aient pas été sérieusement pris en compte et d’abord avant la guerre. Le gouvernement ne pouvait pas dire qu’il ne savait pas, en 1939 il savait et lorsqu’il a déclaré la guerre, vous le savez mieux que moi, mon Colonel, il déclarait une guerre perdue d’avance.

Voici un exemple tristement représentatif de la situation de l’époque : Dans le rapport d’une séance de travail présidée, le 31 mars 1940, par M. Dautry, Ministre de l’Armement, on apprend que le ministre est allé incognito dans une usine d’armement, que nul ne l’a arrêté à l’entrée de l’usine, qu’il est entré librement dans un bureau, a pris des dossiers, est reparti pour Paris et a téléphoné au directeur de cette usine pour lui dire de venir rechercher ces documents. Comment ne pas être atterré ?

Vous, vous connaissiez la force de l’armée allemande, son plan de bataille et personne n’a pris en compte tous les renseignements que vous apportiez, notamment après octobre 1939, sans doute en vertu de ce raisonnement stupide :” les Français ne sont pas des Polonais “. En revanche l’armée allemande de mai 1940 avait tiré les leçons de sa campagne contre la Pologne et, notamment en ce qui concerne les chars, la coopération char-avion, elle était beaucoup plus forte en mai 40 qu’en septembre 1939.

Vous avez été de ceux qui auraient dû permettre au gouvernement de préparer la guerre, de ne pas politiser les problèmes de défense nationale. Quand on pense qu’en 1937-1938 il était interdit de travailler plus de 40 heures par semaine dans les usines de la défense nationale, comment voulez-vous ne pas perdre la guerre alors qu’il y a en face de 41 millions de Français, 80 millions d’Allemands qui eux travaillent 60 à 70 heures dans les usines d’armement ! Comment voulez-vous que le déséquilibre ne soit pas flagrant ?

Le système D cher au coeur des Français ne répare pas des fautes aussi flagrantes que celles-là. Ce qui était sans doute vrai quand les armées marchaient au même pas, à la même vitesse, comme en 1914, ne l’était plus en 1940. Et encore, en 1914 la France aurait été vaincue plus vite qu’en 1940 si les offensives russes qui devaient mal finir, n’avaient pas obligé le haut commandement allemand à retirer des troupes de l’Ouest.

En 1940, l’association des chars et des avions ayant fracassé les lignes de défense nationale, Paul Reynaud d’abord, puis l’assemblée nationale font appel à un vieux Maréchal dont on oublie de rappeler qu’il avait appris les rudiments de latin avec un prêtre qui avait fait la guerre d’Italie avec Bonaparte en 1797… On oublie que le Maréchal était né en 1856, un an après la fin de la guerre de Crimée et qu’il est un homme du XIXe siècle.

Il est important de comprendre que la France du XIXe siècle, celle de Pétain ne ressemblait en rien à la nôtre. Le transistor, internet, la télévision étaient à venir. Les rapports entre supérieurs et subordonnés, entre parents et enfants étaient très différents de ceux d’aujourd’hui.

En 1940 la France, nation paysanne, est toujours cruellement blessée par la guerre de 14-18. Aujourd’hui, avec les autoroutes, plus personne n’emprunte les petites routes et ne s’arrête dans les villages. S’y arrête-t-on et va-t-on au centre du village, là où se trouve le Monument aux Morts, alors on s’aperçoit qu’il y a souvent plus de noms inscrits sur le monument que de vivants dans le village.

En 1940, cette guerre de 14-18 était tellement proche que beaucoup de Français vivaient dans son ombre, et que les Anciens Combattants, qui n’étaient pas, comme on le croit, de grands vieillards, ils avaient 42, 45, 50 ans, avaient une influence considérable.

Les mots qui reviennent dans les journaux de mai-juin 1940, sont des mots qui font allusion au miracle de la Marne à Verdun et à Pétain, homme de Verdun, mais la guerre a changé de rythme, de style, elle n’est plus celle de 1916, ni même celle de 1918.

Plus rien ne ressemble à rien. Dans cet abandon, dans ce noir absolu, notre courage aura été de croire à cette petite lumière au bout du tunnel : l’Angleterre qui continuait la guerre. Mais qui pouvait être certain de l’avenir alors que les Américains croyaient bien peu à la victoire anglaise puisqu’ils avaient demandé à Churchill d’envoyer la flotte anglaise aux États-Unis !

Pour vous, votre devoir et votre mission étaient de continuer à vous renseigner sur l’adversaire vainqueur et de le faire depuis la France non occupée comme depuis la France occupée. Cette mission vous l’avez remplie et on ne le sait pas assez.

Les historiens vous négligent beaucoup trop parce que vous n’appartenez pas à un clan, à un parti. Vous appartenez au clan des honnêtes gens qui, aujourd’hui, passent pour des naïfs dans un monde où la naïveté est durement sanctionnée.

Vous ne revendiquez rien si ce n’est d’avoir fait votre devoir et je suis toujours ému. Je l’étais ce matin par les porte-drapeaux parce qu’ils sont un symbole, parce que, pour eux, ce jour était un grand jour. Mais dans cinq ans, dans dix ans est-ce que les drapeaux auront encore un sens dans des nations au passé oublié ?

Or, je ne crois pas à la paix éternelle, à un monde sans problèmes ; je crois que l’on aura toujours besoin de racines. Pourquoi avez-vous pris la décision de continuer la lutte, de poursuivre votre mission, non pas quand vous saviez que c’était gagné mais à l’instant où la majorité disait que ” c’était perdu ” ? Parce que vous vous accrochiez à l’essentiel, à votre éducation militaire et familiale, à votre sens du devoir et de la Patrie.

Mais quand tout cela sera dilué dans l’incertain, dans la vague, dans la confusion historique, que restera-t-il ? Que représentera ce passé pour nos enfants ? C’est la véritable interrogation.

L’exemple vivant devrait se transmettre à travers les livres et par les medias. Mais les medias ne sont pas favorables, il ne faut pas se leurrer, à certains exemples dans la mesure où ces exemples se rattachent à des valeurs qui sont bafouées quotidiennement… et collectivement.

Alors je veux vous dire ma très grande affection, ma très grande sympathie pour vous, pour ce que vous avez fait.

Ce sont ces moments que vous avez vécus qu’il faut essayer de faire revivre. Un peuple n’est pas toujours admirable mais je crois que c’est un tort politique, un tort patriotique que d’accuser toujours un peuple, que de le mettre au ban de l’histoire. Il ne se révèle pas tous les jours. Il lui faut des grandes et rudes occasions. Il lui faut des entraîneurs. Dans ces grandes, dramatiques et rudes occasions, mon Colonel, vous avez été un entraîneur.

Réponse du Colonel Paul Paillole

Mon cher Maître,

Vous avez élevé le débat et parlé de notre engagement avec infiniment de nuances et beaucoup de vérité. Vous me permettrez de revenir sur quelques points de vos propos. D’abord cette impression de fraîcheur que vous avez ressentie. Cette fraîcheur est incompatible avec tout esprit de combinaison, toute ambition personnelle. Elle est effectivement empreinte d’une certaine naïveté.

Et cette naïveté qui fut la nôtre au début de notre combat était de croire encore à la France et nous y croyons toujours. Vous avez aussi, au cours de votre intervention, mis en évidence deux problèmes : Celui de la résistance qui, dans des conditions difficiles, s’est constituée avec des hommes sans liens. Je voudrais toutefois attirer l’attention de mes camarades sur le fait que, au départ, la résistance fut l’oeuvre de militaires, probablement parce que les militaires sont hostiles à tout esprit de combinaison et n’ont qu’une passion, servir leur pays.

C’est tellement vrai que le premier des résistants c’est le Général de Gaulle, et que le second c’est Henri Frenay, un de mes camarades de promotion; les autres sont ceux de l’armée française. Je voudrais que mes camarades comprennent bien que notre ambition était que l’histoire sur ce point ne soit pas tronquée.

Je vous remercie de bien vouloir la diffuser avec l’autorité que confèrent votre nom et votre compétence. A l’appui de ce que je viens d’exprimer, je peux vous dire que j’ai reçu récemment la visite de Daniel Cordier, auteur d’un ouvrage sur Jean Moulin, qui avait souhaité me rencontrer. Il me dit :” Mon Colonel, je désirais vous voir car je ne peux plus rencontrer Henri Frenay, il est mort. Je suis maintenant convaincu, je vous l’avoue et je l’écris dans le livre que je vous dédie, que vous êtes les premiers à avoir fait acte de résistance. Je voudrais que nous en soyons fiers et convaincus les uns et les autres que si pareille situation se représentait nous ferions de même.

Vous avez soulevé un autre problème plus grave et auquel j’aimerais que mes camarades, surtout ” les jeunes “, réfléchissent : l’exploitation du renseignement.

Vous avez mis en lumière le fait que ” nous savions ” mais que le gouvernement et le commandement ne voulaient pas ” savoir “. Je vous livre à ce sujet, deux témoignages : l’un de Daladier qui écrivit dans son livre: ” Je dois reconnaître que les services du Colonel Rivet, qui ont été les premiers résistants, étaient bien renseignés mais je dois reconnaître aussi que le commandement n’en a pas tenu compte “.

D’un autre côté Weygand m’écrit: ” Je reconnais que vos services nous ont parfaitement renseignés mais que le gouvernement n’a pas voulu en tenir compte ” Alors qui est responsable ?

C’est tout le problème de l’exploitation du renseignement, et aujourd’hui c’est une question cruciale.

L’exploitation du renseignement est en effet entre les mains de ceux qui l’organisent mais elle est tributaire du gouvernement pour le renseignement élevé et de l’État-major. Seulement il y a bien souvent une politique que l’on ne veut malheureusement pas voir infirmée par les renseignements transmis,… alors on laisse ceux-ci de côté.

Le problème qui se pose donc et que je pose aux “jeunes “, et c’est pour cela notamment que je les invite à venir dans notre association afin d’y réfléchir, est le suivant:

Comment faire pour que, désormais, les événements que nous avons vécus ne se reproduisent plus, pour que les renseignements recueillis, qui sont fondamentaux pour la conduite de notre pays, ne soient pas dénaturés ou ignorés et par conséquent mal exploités par souci politique ou esprit de discipline mal compris ?

J’ai lu récemment que certains parlementaires se penchaient sur ce problème. Pourquoi pas ? Dans la mesure où on n’interférera pas dans le fonctionnement même des Services Spéciaux.

Je me demande en effet si la représentation populaire n’a pas le droit de dire à ceux qui nous gouvernent: ” Qu’avez-vous fait du renseignement que tel service vous a transmis ?

” Le problème est donc bien celui de l’exploitation et l’utilisation du renseignement. Mon cher Maître, vous l’avez soulevé et je vous en suis reconnaissant. Vous m’avez aussi permis d’exposer à mes camarades l’orientation que je veux donner à notre association. C’est précisément dans cet esprit que je voudrais qu’ils réfléchissent et qu’ils s’engagent plus que je ne peux le faire à présent.

Je voudrais tant que l’on évite des drames comme ceux que nous avons vécus et que vous avez si bien définis. Je vous en remercie.




Une lettre de Monseigneur Boyes- Mas

Mon Colonel,

Il est vrai que j’ai été surpris de recevoir de vous une lettre, mais bien agréablement. Vous n’êtes certes pas un revenant, parce que vous n’êtes jamais sorti de ma mémoire, que l’admiration que je vous ai vouée ne s’est pas refroidie, que je ne manque pas une occasion de parler de vous quand je rencontre ceux qui furent en contact avec vous et sous vos ordres. L’été dernier encore, ce fut avec le Général BEZY avec lequel j’ai maintenu des relations fréquentes. Au contraire, depuis les jours qui ont suivi sa réhabilitation, je n’ai pas vu le colonel MALAISE.

Paul FORET a été jusqu’à la nuit de sa mort, un ami très fidèle et cordial. RAMONATXO-Tonton, ne manque pas de se manifester de temps en temps, dans cette forme pleine de bonhomie qui caractérise son individualité. De tout ce que je fus à l’Ambassade de France à Madrid, j’ai conservé par devoir et bénévolement ma Délégation Générale de Croix-Rouge. Depuis seize années je réponds aux nombreuses demandes d’attestations de passage de nos compatriotes qui allaient, par l’Espagne, rejoindre les Forces Françaises Libres, car je suis seul à avoir conservé le fichier qui les concerne ! Si, donc, je ne me promène plus autant sur les Pyrénées, je ne les ai pas désertées et je les connais davantage. Votre pensée de mettre en évidence les services rendus par nos camarades frontaliers et ceux qui résidaient en Espagne, et leur rendre ainsi l’hommage qui leur est dû rencontre mon adhésion enthousiaste ; rien n’est plus juste. Je voudrais pouvoir publier la véritable histoire du peuple espagnol dans la Seconde Guerre Mondiale. Nul pays plus que celui-ci n’est moins grégaire et n’est plus heureusement individualiste dans son courage, son indépendance humaine ; nul n’a la conscience plus naturellement disposée à la responsabilité personnelle. San Bernado était une grande maison et, dans l’ampleur de ma soutane s’abritaient, à demeure ou au passage, bien de ceux qui étaient à vos ordres. Ce n’est pas seulement sur les Pyrénées que l’Espagne était ” non-belligérante ” en notre faveur, mais partout et à Madrid jusque dans les antichambres des administrations et les cabinets de ministres. Partout ou étaient la sympathie et l’amitié, là était l’aide à la Résistance, parce que l’Espagnol ne comprend rien mieux que l’indépendance. Si Dieu le veut, comme vous le désirez, je serai donc les 4 et 5 Mai prochains à Perpignan. En attendant l’honneur et la joie de vous retrouver, Mon Colonel, et rencontrer tous ceux que je voudrais pouvoir encore assister dans leurs nécessités, comme c’est le but de votre Amicale, je vous prie d’agréer tous les sentiments avec lesquels je vous suis dévoué et attaché.»

Mgr. BOYER-MAS.