WEYGAND CONDAMNE A MORT PAR L’ O.K.W. bulletin 46 -1965

Compte-rendu in extenso du Procès des Grands Criminels de Guerre devant devant le Tribunal de Guerre International de NUREMBERG. Séance du vendredi 30 novembre 1945




Le long prologue de la catastrophe du 10 mai 1940 -bulletin 109-1981

Temoignage de M.VANWELKENHUYZEN, le distingué directeur du Centre belge de Recherches et d’Études historiques de la Deuxième Guerre Mondiale sur la catastrphe du 10 mai 1940.




Plan Fortitude : la stratégie défensive de l’Allemagne selon des historiens allemands

Nous publions ci-après la suite (et fin) d’extraits d’une étude réalisée par des historiens allemands en collaboration avec des officiers supérieurs de la Wehrmacht et en utilisant les ressources inédites des archives allemandes.

L’impact du Plan ” Fortitude “

Mais, à ce moment déjà, la défense contre un débarquement allié était depuis longtemps une entreprise manquée. Il restait encore à préciser dans quelle mesure les Allemands furent surpris par le lieu et l’instant de l’attaque. L’abondante littérature qui traite de ce sujet est – c’est le moins qu’on puisse dire – pleine de contradictions.

Ce qui est sûr, c’est que le Commandement avait été submergé d’informations contradictoires. Mais, à cette époque, il ne lançait presque plus de reconnaissances aériennes sur le Sud de l’Angleterre, et les rares rapports d’agents (18) qui arrivaient encore de Grande-Bretagne étaient tout juste bons pour la corbeille à papiers, – ce que, bien sûr, on n’avouait pas alors. On n’attribuait de la valeur qu’aux résultats de l’écoute et de la surveillance du trafic radio écoulé par la Résistance et par les agents de renseignement alliés.

Mais dans leur exploitation et leur transmission, il se produisit encore des défaillances qui auraient pu être évitées, et qui sont peut-être imputables au fait que la vigilance des États-majors avait été progressivement émoussée par le flot d’informations qu’ils recevaient depuis déjà longtemps. Un handicap supplémentaire, dû à l’efficacité du plan ” Fortitude “, fut le fait que jusqu’au mois de juillet, tous les Commandements du front Ouest considéraient encore le débarquement de Normandie comme une manoeuvre de diversion, et attendaient toujours le débarquement principal dans le Pas-de-Calais, dans la zone de la 15e Armée.

Ainsi s’explique l’emploi parcimonieux des forces dont ils disposaient. D’ailleurs, quelque fût l’importance des forces engagées, toutes les contre-attaques allemandes étaient mises en échec par les effets dévastateurs de l’aviation et de l’artillerie alliées. Toutes les attaques étaient irrémédiablement stoppées, au plus tard, dans la zone battue par l’artillerie des navires ennemis.

L’acheminement des réserves demandait des délais indéterminés. Mais, dès que l’adversaire pouvait passer à la guerre de mouvements, alors la disproportion des forces en personnel et surtout en matériel faisait sentir pleinement ses effets. Par suite de la défaillance de leur aviation – qui entraînait ipso facto la défaillance de l’observation aérienne, les Allemands combattaient en enfants perdus.

Le Commandant en Chef ne pouvait qu’ordonner à ses troupes, entre-temps déjà fort malmenées, de tenir le front quoi qu’il advint :” Et si aucun moyen de secours ne vient améliorer radicalement notre situation, il faudra mourir avec honneur sur le champ de bataille !” (19).

A la fin du mois de juillet, le groupe d’armées B avait perdu 393 chars, 60 canons d’assaut, 150 véhicules blindés et 4.200 camions (20) . Les pertes en hommes s’élevaient à 80.000 le 7 juillet, à 159. 000 le 13 août, dont 10 à 30.000 réservistes (21) .

Rommel et le Commandant en Chef Ouest, von Kluge, attendaient de Hitler qu’il tire les conséquences – d’ailleurs non précisées – de ce combat inégal et sans espoir.

Les événements s’étaient déroulés à peu près comme Hitler l’avait imaginé presque deux ans auparavant: ” On devra compter sur l’emploi de 3 à 4.000 engins de débarquement. La première action aura lieu de nuit. L’adversaire utilisera des groupes de sabotage en France, pour couper les réseaux de communications et les liaisons, attaquer par surprise les États-majors, etc…, ainsi que des troupes parachutées et débarquées par planeurs. Le comportement des Français, dans de telles circonstances, est incertain. Le débarquement débutera à l’aube, avec l’engagement de nouvelles forces parachutées, des attaques sur 100 points différents et des débarquements lourds dans deux ou trois zones distinctes. L’adversaire disposera de la supériorité aérienne ” (cf 21) Le déroulement des combats a été exposé à maintes reprises, et l’on se dispensera d’y revenir. Des divergences d’opinion entre chefs des troupes combattantes et direction suprême de la guerre caractérisèrent également les étapes suivantes.

Même entre les chefs engagés dans la bataille, il n’existait pas d’unité de doctrine sur des questions tactiques, comme l’emploi des forces blindées (22) . Le seul point d’accord était qu’au surplus, quelle que soit la manière de conduire la lutte, il n’existait pas de chance de succès.

L’armée allemande ne parviendrait qu’au prix de lourdes pertes à ramener ses troupes sur ses propres frontières occidentales, après avoir reconnu trop tard des positions de repli où des travaux n’avaient pas encore été exécutés. L’Ouest et le Sud de la France ne pourraient, au mieux, être tenus, avec les faibles forces qui les occupaient, que jusqu’au jour où aurait lieu un débarquement en Provence. Et même avant, ces territoires risquaient d’être coupés par la progression des Américains sur la ligne de la Loire. Il ne restait plus que deux solutions : se replier sur les secteurs fortifiés, ou effectuer une retraite rapide en direction de Dijon ; mais le passage obligé par l’étroite vallée du Rhône serait fort pénible pour les troupes, les États-majors et tout ce qui escortait la Wehrmacht dans le Sud de la France.

(18) Ces agents étaient en réalité des agents de pénétration alliés (W). En dépit de ses efforts (parachutages et dépôts d’agents par bateau sur les côtes britanniques) de l’Abwehr, il est permis d’affirmer qu’il n’était plus aucun espion du IIIe Reich en mesure de fonctionner dans les îles.

(19) Von Kluge à ses Généraux le 21 juillet 1944

(20) CR du Commandant en Chef Gl. B. du 29 juillet 1944

(21) Propos de Hitler du 2 août 1942

(22) Général von Schweppenburg – 6 juin – 7 juillet 1944

L’effort allemand et la situation intérieure de la France

Par comparaison avec le débarquement de Normandie, toutes les questions économiques et politiques, ainsi que la sécurité militaire à l’intérieur de la France, étaient d’une importance secondaire. Ce qui passait avant tout dans les préoccupations de Hitler, c’était que le succès ou l’échec du débarquement aurait une influence décisive sur l’issue de la guerre. A la différence des autres fronts, l’abandon de vastes territoires sur le front ouest signifiait que le Reich lui-même, et en particulier la Ruhr, seraient immédiatement menacés. A vrai dire, en 1944, le gouvernement français de Vichy ne jouait plus en aucune manière un rôle de partenaire dans la politique de Hitler.

La France n’intéressait plus le Führer que dans la mesure où elle pouvait fournir à l’économie de guerre allemande la main-d’oeuvre, les matières premières (bauxite, wolfram), les produits finis et les vivres dont elle avait un urgent besoin.

Le transport de toutes les marchandises devenait, certes de plus en plus difficile, et l’utilisation de main-d’oeuvre française à l’intérieur du Reich avait en 1944, presque complètement cessé.

La plupart des organismes militaires et civils allemands dans les territoires occupés avaient renoncé à pratiquer la déportation de main-d’oeuvre, en raison des conséquences fâcheuses qui s’ensuivaient. A cet égard, Laval avait pour seul adversaire le ” Commissaire Général à l’emploi de la main-d’oeuvre “, le Gauleiter Sauckel ; mais celui-ci ne parvint pas à imposer ses vues à Hitler, ni à s’opposer à Speer et aux effets de l’accord Speer-Bichelonne (23) .

Le programme de Sauckel, qui comportait le recrutement d’un million de travailleurs français à envoyer en Allemagne, et d’un autre million à affecter aux industries françaises travaillant pour l’Allemagne, ne peut donc pas être réalisé. D’autres plans, tels que l’évacuation des gens aptes au travail habitant les zones côtières, à l’arrière du front ou dans les centres de Résistance, étaient pratiquement inexécutables du seul point de vue technique. Au lieu du million prévu pour 1944, Sauckel parvint tout juste à fournir encore à l’Allemagne quelque 50.000 travailleurs : principalement, des réfractaires au Service du travail obligatoire, arrêtés au cours de la lutte contre les maquis, et des membres des partis de collaboration, qui commençaient à se préoccuper de leur avenir.

Du gouvernement de Vichy, qu’ils contrôlaient étroitement, et dont la résistance passive ne les surprenait pas, les Allemands attendaient en premier lieu qu’il accepte les mesures prises par eux, et qu’il incite l’administration et la population à se bien conduire. Les deux proclamations pour le jour X (du débarquement), péniblement négociées, ne satisfaisaient pas la partie allemande. Mais en fait, cela n’avait guère d’importance, car le sort des pays occupés de l’ouest dépendait uniquement de l’issue de la lutte contre les envahisseurs.

De même, la puissance occupante ne surestimait nullement la valeur du petit groupe de Français partisans de l’Allemagne. Les partis de la collaboration et leurs divers représentants avaient encore une certaine utilité dans la mesure où ils constituaient un moyen de pression sur le gouvernement de Vichy et pouvaient servir d’auxiliaires pour l’exécution des réquisitions de main-d’oeuvre et pour le maintien de l’ordre.

La police de sûreté et le SD avaient appris que Bousquet aurait adressé aux Préfets l’ordre secret de faire arrêter, en cas de débarquement allié, les chefs de la Milice et des partis collaborateurs, sous l’inculpation de trahison. On pouvait donc encore se fier à des gens de cette espèce parce qu’on les tenait bien en main. Mais les groupes paramilitaires qu’ils constituaient ne pouvaient pas améliorer de façon notable la situation allemande.

(23) NDLR : Bichelonne, Secrétaire d’État au Travail du Gouvernement Laval avait conclu en décembre 1943 avec Speer, son homologue allemand un accord de planification des économies françaises et allemandes. Il en résulta que 723 124 ouvriers français furent écartés du STO

Milice et Franc-Garde – La Résistance française

Ces considérations s’appliquaient aussi à la Milice qui prenait une part active à la lutte contre la Résistance. Depuis janvier 1943, elle représentait essentiellement une sorte de police auxiliaire dans les zones nouvellement occupées et était l’objet d’une surveillance attentive de la part des Allemands (24) .

Des agents, recrutés dans la population locale, fournissaient des rapports circonstanciés. Les Allemands apprirent ainsi que ” Darnand serait un soldat loyal et strict, intellectuellement très moyen, mauvais politicien, mais adepte convaincu de la collaboration franco-allemande “, et que son adjoint, Jean Bout de l’An, possédait ” un tempérament résolument combatif ” (25) .

Selon les informations allemandes, la Milice comprenait encore, au milieu de 1943, un minimum de 30.000 hommes ; mais depuis cette date, ses effectifs avaient diminué (26) . Il en était de même pour sa partie active et militaire, la Franc-Garde, qui comptait environ 13.000 hommes. C’était dans ses rangs que se recrutaient pour partie les formations françaises de volontaires, l’unité ” Charlemagne ” et la ” Légion des Volontaires contre le Bolchevisme “. On avait songé à employer la Légion dans la lutte contre la Résistance française. Mais Hitler avait abandonné cette idée. Les Allemands s’intéressaient surtout aux volontaires unis de la Franc-Garde, encasernés depuis l’automne 1943, – environ 30 hommes par département -, pour lesquels Darnand cherchait lui aussi un emploi.

Il trouva un accueil favorable auprès de la police allemande, en la personne du Commandant de la Police et du SD. Alors que les autorités allemandes, tant civiles que militaires, n’attribuaient aucune importance particulière à la Milice ordinaire, et envisageaient même l’éventualité de l’interner en cas de débarquement ennemi, elles prirent au contraire en considération l’armement supérieur de la Franc-Garde encasernée (27) et la police de sûreté résolut de l’utiliser pour certaines de ses propres missions.

Étant donné le caractère tendu de la situation en effectifs, il n’était évidemment pas question de l’encadrer par des sous-officiers allemands. Les Allemands pensèrent qu’ils pouvaient faire confiance à quelques 600 miliciens qui, en étroit contact avec le SD, participèrent dès le début de 1944 à la lutte contre les maquis dans le sud de la France.

Du point de vue politique, l’Allemagne ne tenait pas à enlever au Ministère français de l’Intérieur et à sa police la responsabilité de la répression de la Résistance armée. La fiction de la souveraineté française pouvait être maintenue, aussi longtemps qu’elle n’allait pas à l’encontre des intérêts allemands. En outre, il fallait assurer à la collaboration des moyens d’autodéfense et, pour cela, étendre le domaine de la Milice à la zone anciennement occupée (28) ; ce qui fut fait, avec l’agrément du Commandant militaire allemand en France du 24 janvier 1944, après que Laval y eut consenti.

Du point de vue allemand, l’organisation de la Milice s’était consolidée au cours du printemps 1944. On estimait que ses premiers succès remportés sur la Résistance lui avaient donné confiance, et les effectifs avaient retrouvé leur niveau du milieu de 1943 (29) . La méfiance antérieure ne paraissait plus justifiée, même aux yeux des militaires, alors que la Milice dénombrait déjà dans ses rangs 85 victimes à la date du 1er mars 1944, et que, depuis décembre 1943, elle avait fait ses preuves d’une façon ” manifestement remarquable ” sous le contrôle du Commandant en Chef de la Police et des SS, le Général Oberg.

Par ailleurs, il existait dans la zone anciennement occupée des groupes paramilitaires dépendant des partis collaborateurs, dont l’existence avait été autorisée par le Commandant militaire en France au cours de l’été 1943, après que les organes de police allemands se furent assurés de leur sérieux et les eurent pris sous leur contrôle (30).

Bien que constitués en grande partie d’éléments criminels, ils devaient recevoir des missions ” correspondant aux intérêts français, notamment le maintien de l’ordre et de la paix publique, la protection des installations de ravitaillement, des entreprises de transports, etc… “. Il était prévu à l’origine que leur instruction devait se borner à les rendre aptes à se défendre eux-mêmes.

Mais, entre les mains de la police allemande, ces formations se muèrent en groupes terroristes, exactement comme le firent les sbires recrutés par la police de sûreté, qu’on nommait la ” Gestapo française “. Après deux semaines d’instruction par les SS, elles devaient être employées, sous commandement allemand, à la lutte contre les maquis et à des missions de gardiennage (cf 30).

Sur un effectif total d’environ 1.000 hommes prévu au départ, il n’en existait que 100 permanents au début de février (31) et 160 en mars ; en collaboration avec la Wehrmacht, en particulier la Feldgendarmerie, mais surtout avec le SD, ils participèrent jusqu’à la retraite allemande à l’arrestation de réfractaires du STO et à l’exécution de résistants (32) .

De même, l’utilisation d’un ” corps de défense ” de 1.700 hommes, mis sur pied par Sauckel et le PPF de Doriot avec pour but initial l’arrestation des réfractaires du STO, connut un échec analogue. La cause de tous ces expédients résidait dans la faiblesse en effectifs des unités de police envoyées en France. La police de sûreté, comme celle de maintien de l’ordre, avait connu dès le début de la guerre des problèmes de personnels que l’extension du domaine de souveraineté allemande, surtout en direction de l’Est et des Balkans, avait rendus absolument insolubles.

Comme Himmler s’efforçait en outre d’absorber peu à peu l’Administration policière de ces territoires, la réalisation des programmes prévus pour des motifs politiques ou idéologiques était forcément en retard, du point de vue des personnels, sur les prévisions initiales.

En ce qui concerne la France, les quelques milliers de membres de la police de sûreté et du SD – même assistés d’un nombre considérable d’agents, d’auxiliaires et de dénonciateurs recrutés sur place – auxquels il faut ajouter moins de 10.000 membres de la police de maintien de l’ordre, ne suffisaient pas à la tâche (33) .

Ils étaient pour la plupart employés dans les états-majors, les écoles, les organismes de ravitaillement ou les écoutes radio. En fait d’unités disponibles, on ne pouvait compter avec certitude que sur le 19e régiment de police et sur une unité d’instruction de volontaires SS originaires de Galicie, stationnée à Tarbes ; encore cette dernière fut-elle dissoute en juin 1944.

Ainsi la police, répartie en de nombreuses localités, n’avait pas une grande efficacité pour la répression de la Résistance. La police de sûreté et le SD (34) , qui, sous prétexte de sécurité, internèrent encore en 1944 des milliers de Français dans les camps de concentration et poursuivirent les déportations de Juifs jusqu’au milieu de l’été, servaient surtout d’organes de renseignements pour le combat intérieur, bien plus que les services militaires de contre-espionnage en voie de dislocation et qui s’occupaient en premier lieu des cas de trahison qui se multipliaient dans la Wehrmacht.

(24) Rapport Oberg du 28 août 1943

(25) Rapport du 1er décembre 1943 de la commission allemande d’Armistice n° 9

(26) Rapport Oberg du 23 novembre 1943

(27) Abwehr III du 13 janvier 1944

(28) Rapport n° 9 de la commission d’armistice

(29) Lettre n° 3746/43 g du 25 juillet 1943

(30) Directive Oberg n° 186/44 g du 12 février 1944

(31) Télégramme Oberg à Himmler du 5 février 1944

(32) Rapport KDS Rennes

(33) Télégramme Oberg à Himmler du 24 mars 1944

(34) Depuis fin 1942, le SD se substituait progressivement à l’Abwehr III pour aboutir en 1943 à la dissolution de l’Abwehr et à la création des Kommandos

La lutte contre la Résistance et les Maquis

C’est aussi le manque d’énergie qui caractérisa la lutte menée par les militaires allemands contre la Résistance française armée ; celle-ci ne présenta à leurs yeux qu’une importance secondaire, tant que la sécurité des troupes ne leur sembla pas sérieusement menacée, – menace qui ne se réalisa que tardivement. Le fait qu’à partir du début de 1944, des zones du sud de la France passèrent sous le contrôle de la Résistance, n’inquiéta pas trop les Allemands, dans la mesure où leur liberté de mouvements n’en fut pas non plus très affectée.

Ils parvenaient à maintenir ouvertes les principales voies de communications – la vallée du Rhône et, dans la région de Toulouse, la liaison entre troupes de la Méditerranée et de l’Atlantique -, et à empêcher par des opérations isolées, la formation de groupes de maquis plus importants qui auraient pu constituer une menace du point de vue militaire. Mais ils ne pouvaient se permettre une plus grande activité, compte tenu des forces dont ils disposaient, bien que les objectifs officiels, constamment soulignés par l’OKW et le Commandant en Chef Ouest, fussent toujours l’anéantissement des groupes de résistants avant le débarquement ennemi attendu.

Le principal problème posé aux Allemands, au cours du printemps 1944, fut le sabotage du trafic téléphonique et ferroviaire. Les États-majors allemands recevaient leurs instructions par le réseau téléphonique français, et possédaient en général des équipements radio insuffisants. Ils étaient souvent désarmés devant les coups portés par la Résistance et l’aviation alliée aux réseaux de voies ferrées, devant les destructions de locomotives, de gares de triage et d’ouvrages d’art.

Ni la surveillance des voies, ni les plans de secours prévoyant l’emploi de cheminots allemands ne purent remédier à la précarité de la situation. Il n’y avait pas de coordination, du côté allemand, dans la lutte contre la Résistance. Le territoire était divisé en zone des Armées, qui s’étendait le long des côtes, et zone de sécurité du Commandant militaire en France.

On peut négliger, à cet égard, les règles particulières qui s’appliquaient à la zone des Armées du Sud de la France ou à la zone de combat des côtes méditerranéennes. Les armées constituaient dans leur zone, – et dans la mesure où le déploiement continu qu’elles devaient maintenir le long des côtes le leur permettait -, des groupes de combat ou des commandos de chasse ; ceux-ci appuyés éventuellement par l’aviation, pénétraient dans les centres de maquis préalablement reconnus, et y progressaient brutalement.

Le Commandant militaire en France procédait de même avec les troupes d’occupation dont il disposait (environ 18 régiments de sécurité, composés de 66 bataillons allemands, et 29 bataillons autonomes constitués en grande partie de troupes originaires de l’Est, dans la mesure où ces forces n’étaient pas affectées à la défense des côtes ou à des missions de surveillance. Il pouvait en outre utiliser les quelques divisions de réserve qui avaient été envoyées en France à des fins d’instruction sous la conduite de leurs propres états-majors, et qu’on engageait dans des opérations de ce genre dès que leur valeur combative le permettait.

La participation de la Milice à ces entreprises était souvent considérée comme insuffisante : on disait ” qu’elle ne fusillait pas assez de gens et qu’elle n’incendiait pas assez de maisons ” (35) . Pour le mois d’avril 1944, le bilan de trois grandes opérations et de 138 petites, menées par les unités de l’armée, la Feldgendarmerie et le SD, fut de 569 résistants tués, 4.463 capturés, et 528 personnes récupérées pour le STO. Les pertes allemandes étaient seulement de 29 tués et 51 blessés (36) . Pour la seule région du Massif Central, le Commandant militaire en France signala 2.000 adversaires tués au cours des premières semaines qui suivirent le débarquement de Normandie. La brutalité de la lutte contre le maquis atteignit son point culminant pendant la première moitié du mois de juin.

Le cadre en avait été fixé par les ordres du Commandant en Chef Ouest et du Commandant militaire en France, selon lesquels toute troupe attaquée devait immédiatement répliquer par le feu, arrêter tous les suspects et incendier les maisons d’où l’on avait tiré sur elle.

En outre, dès le mois de mars, l’OKW avait ordonné de tuer autant que possible au cours des combats les résistants, considérés comme des francs-tireurs. S’ils étaient capturés par la suite, ils devaient être condamnés à mort, en application des stipulations du droit allemand. Alors que certains groupes de résistants s’efforçaient de faire reconnaître leur qualité de combattants et, autant qu’on peut en juger, traitaient généralement leurs prisonniers de façon plus humaine que la puissance occupante, toutes les initiatives locales visant à un comportement plus souple, telles que l’échange de prisonniers ou la garantie d’impunité en cas de reddition, furent stoppées par le Haut Commandement. Seuls, les massacres de juin, à Oradour ou à Tulle par exemple, incitèrent quelques commandants de troupes à une certaine modération. Pendant la période de l’occupation, les stratèges allemands n’attribuaient pas au maquis une grande importance militaire, surtout dans la zone anciennement occupée (37) .

C’est seulement en juillet 1944 que des convois assez importants de la Wehrmacht furent menacés par des embuscades dans les Alpes, et que la retraite du Sud de la France rencontra des obstacles du fait des forces de la Résistance.

Par un ordre qui tomba entre leurs mains, les Allemands apprirent que la Résistance avait reçu pour instructions, en faisant l’effort principal dans le Massif Central et les Alpes, de repousser les postes secondaires allemands et les éléments de troupes isolées sur un petit nombre de centres, et de prendre sous son contrôle les pays ainsi libérés.

” Ce dernier objectif est déjà en partie atteint ” (38) . De nombreux postes de commandement furent alors encerclés, et ne purent rejoindre le gros des troupes en dépit d’une retraite précipitée. Il n’était déjà plus possible d’exécuter des contre-attaques qui, même auparavant, n’avaient pour principal résultat que de faire reculer les forces de la Résistance et de rétablir la présence allemande pour quelque temps seulement.

Les Allemands durent assister à la mobilisation planifiée de la Résistance – ses effectifs, à sa propre surprise, s’élevèrent au cours de l’été 1944 à environ 60.000 à 80.000 hommes -, sans pouvoir mieux réagir contre elle que contre l’action conjuguée de ses troupes de sabotage et de l’aviation alliée.

En Bretagne existait le ” danger menaçant et de plus en plus grave ” (39) que la Résistance fasse sa jonction avec l’adversaire débarqué ou passe à l’attaque des liaisons arrières de la Wehrmacht. Mais comme les Allemands croyaient savoir que le Commandement de la Résistance était encore mal organisé, ils estimèrent qu’il suffisait pour la combattre, de moyens policiers appuyés par les troupes de sécurité, que leur faiblesse permettait de retirer du front sans inconvénient majeur (40) .

Entre le 1er juin et le 10 juillet, on compta dans la zone du Groupe d’Armées B, 638 résistants tués et 1.200 faits prisonniers. Nos propres pertes s’élevèrent à 25 soldats. Même s’il n’est pas possible de considérer ces chiffres comme absolument sûrs, et si l’on ajoute que la généralisation du mouvement d’insurrection rendit aussi bientôt nécessaire l’emploi de troupes combattantes dans la zone arrière de l’Est de la France, on doit pourtant reconnaître que cela ne pesait plus d’un grand poids en regard de la dislocation générale du front Ouest et de l’Administration occupante.

Face à la supériorité en personnel et en matériel des forces alliées, la guerre à l’Ouest était perdue, et la Résistance pouvait bien donner en outre quelques coups d’épingle encore sensibles aux Allemands affaiblis, et de moins en moins capables d’y répondre.

L’Allemagne était réduite – et c’était particulièrement évident à l’Ouest -, à mener désormais, selon l’expression de Speidel, une ” guerre de gueux ” qui devait nécessairement trouver bientôt son terme fatal.

(35) Rapport sur l’opération ” Printemps ” de la 157e Division de Réserve dans le Jura du 7 au 17 avril 1944

(36) OBW du 6 mai 1944

(37) Keitel et Jode

(38) Rapport du Groupe d’Armes G n° 1859/44 du 14 août 1944: OBW

(39) Rapport du Groupe B à OBW n° 2650/44 du 15 juillet (?) 44

(40) Ordre de l’OBW 2734/44 du 1er septembre 1944 concernant la lutte contre les partisans




La strategie defensive de l’Allemagne a l’ouest (2)-Vision d’historiens allemands-bulletin n 181-1999

Suite d’extraits d’une étude réalisée par des historiens allemands en collaboration avec des officiers supérieurs de la Wehrmacht et en utilisant les ressources inédites des archives allemandes.




La Liberation de la FRANCE et la defaite allemande de 1944 selon des historiens allemands

Extraits d’une étude réalisée par des historiens allemands en collaboration avec des officiers supérieurs de la Wehrmacht et en utilisant les ressources inédites des archives allemandes.

Ce document dresse un tableau sévère et objectif des conditions dans lesquelles l’Allemagne dut affronter les débarquements à l’Ouest et les problèmes posés par la Résistance française. Le lecteur sera surpris de constater le prix qu’attachait le “visionnaire” Hitler, dès 1942, au maintien de l’occupation allemande en France.




Commentaires de l’ouvrage du General Navarre” Le Service de renseignement 1871-1944″ par L PAPELEUX

Le professeur Léon PAPELEUX de l’Université de Liège a publié dans une revue spécialisée belge une critique de l’ouvrage d’Henri Navarre et d’un groupe d’anciens du SR : Le Service de Renseignements, 1871-1944 .Parmi les succès obtenus par le S.R. français, un certain nombre – et des plus importants – furent dus à des sources allemandes. L’une de celles-ci que Churchill appelait « la source miracle » et dont Eisenhower a dit que son rôle avait été décisif, a été la reconstitution et l’utilisation de la machine allemande à chiffrer mécaniquement qui est connue sous le nom d’Enigma. Les plus grands cryptologues du camp adverse avaient conclu à l’herméticité des documents chiffrés par cet engin.

La paternité de la reconstruction d’Enigma est encore aujourd’hui un sujet de polémiques entre les anciens Alliés. Navarre apporte, à ce propos, le son de cloche français. Le S.R. français a obtenu d’un fonctionnaire de la Chiffrierstelle les éléments nécessaires au déchiffrement : manière d’utilisation et de déchiffrement, tableau mensuel des clés changeant quotidiennement, etc. Partant de ces données, le S.R. polonais reconstitua Enigma et ses modèles successifs. Ce qui permit aux Alliés de lire presque toute la guerre à livre ouvert dans les intentions stratégiques allemandes




La preparation et le debarquement des equipes SM dans le Sud de la France

Depuis 1943, le chef du C.E. français multipliait ses démarches auprès des alliés pour que la préparation du débarquement dans le domaine de la sécurité fut entreprise en commun. Il y avait de bonnes raisons de croire qu’Anglais et Américains, invoquant les rivalités entre Français, prépareraient, seuls, l’action C.E. à entreprendre sur le territoire métropolitain libéré et imposeraient l’A.M.G.O.T. La masse impressionnante de renseignements C.E. recueillis sur la France par T.R., l’organisation méthodique et complète du S.S.M. clandestin, la préparation minutieuse en A.F.N. et à Londres du S.S.M. de débarquement (1) furent, avec la fusion des Services Spéciaux dans le sein de la D.G.S.S. les facteurs essentiels qui amenèrent le S.H.A.E.F. (2) à déléguer à Alger les Lieutenants-Colonels Dick White (3) et Jarvis pour étudier avec le Commandant Paillole la participation des Français à la sécurité des opérations de débarquement et des territoires libérés.

Plusieurs conférences et visites, en mars 1944, convainquirent le représentant du commandement allié de la part prépondérante que devait prendre le S.S.M. dans cette tâche.

Au cours de plusieurs semaines de travail en commun à partir du 5 mai 1944 à Londres, des accords définitifs furent établis. Ils eurent l’approbation du Général Koenig, Commandant en chef F.F.I. et furent signés du côté allié par le Colonel Scheen, du S.H.A.E.F., et par le Commandant Paillole, mandaté à cet effet par le Général de Gaulle.

Les opérations de débarquement dans le Sud de la France donnèrent lieu à des préparatifs analogues sur des accords aussi précis.

Au préalable, et pour préserver au mieux le secret des opérations en Corse et en Italie, où était stationnée l’armée française, le S.S.M. avait renforcé son dispositif de sécurité territoriale.

Sous les ordres du Commandant Tupinier, accolé à l’État-major de la 7ème armée (Général Patch) les services de C.E. de débarquement comprenaient :

– Le S.S.M./600 (Commandant Alet) destiné à suivre les opérations des grandes unités alliées.

– Le S.S.M./60 (Commandant Gacon) qui assurait la sécurité des armées françaises depuis les opérations d’Italie.

– Une équipe S.M. de réserve (Capitaine Bruel) destinée à implanter le S.M. Territorial dans la zone de débarquement Sud.

– Un élément T.R. (Capitaine Bertrand) jumelé avec les éléments alliés ana­logues, chargé du Contre-Espionnage offensif au sein de la 1ère armée française.

Des éléments S.M./Air (Capitaine Tamisier), Marine (Commandant Labarère), de la Sûreté aux Armées (M. Koenig), complétaient le service de C.E. de débarquement dans la zone Sud, le tout coordonné par le Commandant Tupinier.

Le Commandant Paillole s’était rendu à Naples, Rome et Ajaccio entre le 1er et le 15 août pour présider à cette organisation dont le fonctionnement fut satisfai­sant dès le débarquement, en dépit des moyens matériels réduits.

Il était à prévoir que les opérations de Normandie et de Provence créeraient dans le Sud-Ouest de la France une zone confuse ou les armées franco-alliées ne pourraient intervenir qu’avec retard.

C’est la raison pour laquelle le chef du S.S.M. donna en mars 1944 au Capitaine Dumont, chef du service de C.E. à Madrid, la mission de préparer des équipes S.M. destinées à assurer à travers les Pyrénées les liaisons avec les S.M. précurseurs méridionaux et les réseaux T.R.

Ainsi fut effectuée, avant même le départ des Allemands, la mise en route des B.S.M. précurseurs de Bordeaux, Toulouse et Montpellier. A plusieurs reprises, souvent dans des conditions pénibles et dangereuses, Dumont et ses excellents collaborateurs franchirent clandestinement la frontière, assurant le transport d’archives et des instructions du S.S.M., veillant à la bonne marche des dispositifs de sécurité territoriaux.

Les extraits ci-après de la lettre du 21 août 1944 adressée par le Commandant Tupinier au Commandant Paillole, donnent une idée de l’ambiance dans laquel­le le S.S.M. participe à la libération :

” Mon cher Commandant,

Vous dire mon émotion et ma joie devant la réussite de notre opération est inutile…

… Vie intense d’action et d’organisation. Résultats déjà excellents.

… Avons trouvé à Draguignan S.M. précurseur destiné à Toulon, Capitaine Girardet, Capitaine Boffy (4) également après très bon travail sans casse. Capitaine Girardet nous a donné toutes indications sur S.M. précurseurs des régions et départements voisins. Nous mettons en place avec les moyens locaux (bons) ces B.S.M. territoriaux. … Tout ceci se fait encore sans véhicules. Ceux-ci sont attendus avec impatience ; mais chacun est tellement gonflé qu’un seul officier rempla­ce les 5 roues d’une jeep.

… J’ai déjà une masse de documents inexploitables par nous. Il est indis­pensable que le ler échelon de la D.S.M. arrive (5) .

Actuellement une force S.M. – S.R. que j’ai organisée sous le commandement d’Ales (je dois le rejoindre demain) est prête à bondir sur Toulon. Digne, Aix-en-Provence reçoivent notre visite dès maintenant par S.M. divisionnaire.

Cassagnou doit vous parler du problème F.F.I. A mon avis il se résume à ceci :

a) Organisation après contrôle et par enrôlement en ” Force spéciale ” de ces jeunes résistants dont trop sont de la dernière heure.

b) Contrôle très strict des arrestations innombrables qu’ils opèrent eux-mêmes, avant l’arrivée de la troupe. Le S.S.M. se trouve dans chaque village devant le fait accompli… petites vengeances locales, politiques, méridionales, etc. Il faut du tact, on y arrive, mais quelle perte de temps !

En résumé, situation excellente, moral magnifique de tous : comment pourrait-il en être autrement devant l’accueil enthousiaste de la population… La France n’était vraiment pas morte et nous ne sommes qu’en provence !…”

Les noyaux des équipes de débarquement et d’Espagne, groupés à Paris en novembre 1944, reçurent mission du Commandant Paillole, de poursuivre en Allemagne, sous les ordres du Colonel Gérard-Dubot leur action de C.E. en liaison avec les alliés et dans le cadre d’un Bureau Interallié de C.E. (B.I.C.E.)

(1) Les résultats remarquables obtenus par les équipes S.S.M. sur les théâtres d’opérations d’Italie avaient fortement impressionné le Commandant allié.

(2) Supreme Headquarter Allied Expeditionary Forces.

(3) Après le départ à la retraite du Général Menzies, le Colonel Dick White devint le chef de l’I.S.

(4) Après une excellente mission de liaison en France en 1943, le Capitaine Boffy avait été parachuté le 15 août 1944 en avant des troupes débarquées, pour préparer avec le S.M. précurseur la sécurité des opérations dans la région de Draguignan et de Toulon.

(5) Il avait été prévu que, pour éviter l’encombrement des équipes S.M. de débarquement, les documents saisis dans les postes de l’Abwehr et de la Gestapo, seraient exploités par un échelon de la D.S.M. à Londres pour le débarquement Nord et à Marseille pour le Sud.




La naissance de la mission PEARL HARBOUR le role decisif du Colonel Ronin

Le 8 novembre 1942 les Alliés ont débarqué à Alger et au Maroc avec les péripéties que l’on sait. A Vichy, les Colonels Rivet et Ronin, certains que l’Armée de l’Armistice ne s’opposerait pas à l’entrée des Allemands dans la zone Sud (dite « libre »), s’envolent de Marignane le 10 novembre 1942 à 4 h 30, accompagnés de quelques officiers. Ils atterrissent à Biskra trois heures plus tard.

Situation confuse. Ordres contradictoires. Grâce à la maîtrise de la Direction de la S.M. en A.F.N. et au sang-froid de son chef, le Lieutenant-Colonel Chrétien, les deux colonels peuvent gagner Alger le 13 novembre 1942. Les nouvelles du Maroc demeurent contradictoires. L’organisation du Commandement est ambigu Seul le Général Juin leur exprime ses inquiétudes devant la menace que représente la Wehrmacht qui débarque en force en Tunisie, tandis que les Alliés poursuivent leur débarquement et que les forces françaises d’A.F.N. sont toujours choquées par les incertitudes et l’absence de directives.

Le 14 novembre Rivet et Ronin sont reçus par le Général Giraud dont les attributions sont encore mal définies. Le Général est soucieux lui aussi de la pression allemande en Tunisie et réclame des renseignements. Avec l’aide de la D.S.M. et du Commandant Michel de l’Armée de l’Air, les deux colonels installent leur P.C. à Alger, rue Charras (ex-local de la délégation d’armistice pour l’Air). Les jours qui suivent sont consacrés à l’élaboration d’un projet de « Direction S.R.- S.M. » — Il sera approuvé le 18 novembre 1942 par Darlan.

Les contacts sont rétablis avec Tunis, Rabat et Dakar — la liaison radio avec nos réseaux clandestins métropolitains est recherchée. Le 22 novembre, réunion sous la présidence du Général Bergeret, nommé Haut-commissaire adjoint. Camarade de promotion et ami de Ronin, Bergeret qui a une vision nette de la situation intérieure et extérieure, exprime les besoins en renseignements, immédiats et à court terme. L’objectif prioritaire demeure la libération du territoire, en A.F.N. puis en métropole, la Corse devant être la première étape à franchir. Le 26 novembre, Bergeret reconvoque Ronin et insiste sur les besoins en renseignements sur la Tunisie et la France en particulier sur la Corse.

Le 26 novembre, les représentants de l’I.S. et le Colonel Eddy de l’O.S.S., se mettent d’accord avec Rivet et Ronin pour la coordination des efforts de recherches. La Corse est placée en tête des objectifs à atteindre. Ronin est chargé de la préparation de l’opération. Le 27 novembre, c’est le sabordage de la flotte à Toulon. L’I.S. délègue auprès de Rivet et Ronin, les Colonels Craxfort et Winterbotham.

Le 1er décembre 1942, la liaison avec nos réseaux métropolitains est rétablie. Le 4 décembre 1942, Ronin, Winter-Botham, Crawfort et Eddy mettent au point la constitution de la mission à lancer sur la Corse. Ronin, familiarisé dans le travail en zone occupée, décide de confier la direction du Commando à mettre sur pieds, à l’un de ses agents confirmés en métropole et replié à Alger, le Belge de Saule. Le Colonel Chrétien recherchera des volontaires d’origine Corse et connaissant bien l’île. Il est convenu que l’opération sera exclusivement française avec l’appui logistique des Alliés. Le Commandant L’herminier, évadé de Toulon avec le sous-marin ” Casabianca ” et volontaire pour effectuer des missions sur les côtes françaises, sera chargé de la préparation et de l’exécution du débarquement du Commando (que Ronin baptise Pearl-Harbour) sur la côte corse.

Un secret absolu sera de rigueur. Le 5 décembre 1942, Chrétien a recruté des volontaires. Eddy propose un électricien nommé Brown, spécialiste des appareils radio, pour représenter l’O.S.S. dans la préparation technique du commando. Le Commandant L’herminier prend contact avec Ronin. Le 7 décembre 1942, réunion au P.C. de la D.S.M. à El Biar, des participants à l’opération Pearl-Harbour, sous la présidence du Colonel Ronin et en présence de L’herminier. Présentation du Commando : Le Commandant de Saule, son adjoint le Lieutenant Toussaint Griffi, le radio Pierre Griffi et Preziosi. La mission est définie recherche de renseignements sur l’occupation italo-allemande en Corse, recrutement et constitution de réseaux de résistance qui seront ultérieurement armés. Les conditions du débarquement clandestin sur les côtes corses sont précisées par L’herminier. Des conseils et des instructions de détails sont donnés pour la bonne exécution de la mission. Le 9 décembre 1942, l’équipe du Commando réunie à El Biar pour un dernier briefing est amené à bord du ” Casabianca ” où l’accueille L’herminier et ses seconds Belley et Chaillet. La journée du 10 décembre est passée dans le sous-marin. Ce n’est que le 11 décembre 1942 à 19 heures que le ” Casabianca ” se met en route vers la Corse où, le 14 décembre 1942 à une heure du matin, la mission Pearl-Harbour est déposée sur la plage de Tofiti, commune de Cargèse.

Note de la Rédaction : Ce qui précède est le résumé du journal de marche du Général Rivet ainsi que des souvenirs du Colonel Chrétien (déposés au SHAT de Vincennes dans le fonds particulier du Colonel Paillole).




L’aide de la marine nationale aux services speciaus temoignage du Captaine Paumier Actions du commandant LHerminier

A la gloire du Sous-Marin ” PERLE ” disparu corps et biens le 8 Juillet 1944

Avec l’autorisation de l’Amirauté, nous publions le récit du Capitaine de Frégate PAUMIER, qui commandait le Sous-Marin “PERLE” lors de sa mission sur les côtes de Provence en Octobre 1943. Cette mission sous-marine fut la dernière au Cap Camarat. Elle fut aussi l’une des plus risquées, car l’ennemi venait précisément d’y renforcer ses défenses côtières et ses moyens de guet. L’expédition ratée le mois suivant – Novembre 1943 – devait, hélas, démontrer la difficulté de l’entreprise. Pourtant le récit en est simple, discret, bien dans les traditions de la MARINE. A chaque ligne apparaît l’ex­traordinaire maîtrise, l’exceptionnel courage, la foi patriotique de l’équipage et de son Chef.

“LA PERLE” n’a pas connu la Victoire : disparue en mer le 8 Juillet 1944, elle symbolise l’héroïque abnégation de notre Marine Nationale.

C’est à cet héroïsme et à cette abnégation que nous rendons aujourd’hui hommage. Nous les perpétuerons demain en édifiant à Ramatuelle le MEMORIAL des SERVICES SPECIAUX.

UN DÉBARQUEMENT des SSM/TR

Sur les côtes de Provence (Octobre 1943)

Si la grande presse a beaucoup parlé des opérations de parachutage destinées à organiser les forces de la Résistance, un voile discret, par contre, semble avoir été jeté sur les opérations de débarquement, peut-être plus modestes, exécutées au cours des années 1943 et 1944 sur les côtes méditerranéennes, par le Groupe des Sous-marins d’Algérie.

A cette époque, la création de liaisons directes et françaises avec la Métropole et le maintien de ces liaisons étaient un problème vital. Très rapidement le sous-marin s’avèrera l’engin idéal pour ce travail, ayant sur l’avion l’énorme avantage d’une discrétion à peu près totale. Le Capitaine de Corvette L’HERMINIER, Commandant du “CASABIANCA”, fut le premier à tenter et à réussir, en Février 1943, un débarquement d’agents du SSM/TR sur les côtes de Provence (les BULLETINS 7 et 8 ont relaté cet exploit). Devenu notre chef de file, il ne cessera de nous recommander de toujours opérer avec la plus grande discrétion.

Le point de débarquement devant être impérativement isolé des grandes voies de communication, facilement identifiable de nuit, d’accès possible pour un sous-marin navigant en immersion profonde. Le choix du Commandant L’HERMINIER s’était porté sur la Baie de Bon-Porte, entre les Caps Taillat et Camarat, non loin de la Baie de Saint-Tropez, et pratiquement le seul endroit acceptable entre Toulon et la frontière italienne.

Le nombre d’agents que nous transportions variait généralement entre cinq et dix et se composait des éléments les plus divers, les uns Officiers de Marine en service aussi bien en Afrique du Nord qu’en France, se pliaient aisément aux pénibles conditions de vie des sous-marins, les autres ignoraient tout de la vie maritime et se trouvaient quelque peu perdus sur nos bateaux où les mètres carrés leur étaient distribués avec parcimonie.

Ainsi, chaque mois, à la nouvelle lune, un sous-marin d’Alger vint en Baie de Bon-Porte. Mais, tout a une fin; l’activité des Résistants ne pouvait à la longue rester inaperçue et, en Novembre 1943, l’ennemi interrompait brutalement les opérations poursuivies.(1)

Et c’est “LA PERLE” qui, en Octobre 1943, se trouve avoir réalisé le dernier débarquement sur ces côtes.

LE RAPPORT DE MER

Le départ d’Alger se fait au petit matin du Samedi 23 Octobre.

“LA PERLE” plonge dès la sortie du chenal dragué et se dirige vers la zone que l’Amirauté alliée réserve aux sous-marins en transit vers les côtes de Provence ou le Golfe de Gênes. Tenir l’horaire est absolument vital, au surplus l’un de nos passagers – Officier de Marine en service à Toulon, venu à Alger au voyage précédent – doit être impérativement rentré à l’issue d’une permission d’un mois qu’il est censé avoir passé.. quelque part dans le Sud-Ouest de la France. Heureusement les Dieux de la Mer et de la Guerre seront avec nous, aucun incident ne retardera notre marche. Dans la matinée du 26 Octobre, après avoir reconnu la terre, nous prenons l’immersion de 40 mètres pour rester invisible des bateaux de surveillance et des postes de guet, puis, délicatement, nous nous posons sur le fond en Baie de Bon-Porte.

Pendant la journée le silence le plus complet règne à bord, l’équipage, les passagers, tous se reposent dans l’attente du débarquement que nous tenterons au cours de la prochaine nuit. Seuls sont armés les appareils d’écoute. Le passage dans notre voisinage de quelques vedettes ou torpilleurs nous fait craindre la fuite d’air ou de gas-oil qui indiquerait d’une manière très précise notre position.

Le repas du soir nous réunit au “carré”, gais en apparence, mais cependant anxieux. Les derniers détails de l’opération sont mis au point, tout se passera par nuit noire, il est donc impératif que chacun connaisse ses consignes et les exécute en suivant un plan parfaitement minuté.

Vingt-trois heures : La nuit est entièrement tombée, lentement nous décollons du fond et faisons surface laissant le pont au ras de l’eau pour n’offrir qu’une très faible silhouette. Le plus silencieusement possible nous nous approchons de la côte essayant de découvrir la ROCHE ESCUDELIER, très remarquable et bien connue des sous-marins d’Alger.

Après quelques longues minutes d’attente, grâce aux petits appareils radios de transmission (2) dont les Services Spéciaux sont dotés, le contact s’établit avec le Comité d’accueil du SSM/TR chargé d’assurer la réception et la protection des camarades débarqués. Mais alors que la terre est à peine à trois cents mètres, quelle n’est pas notre stupéfaction d’apprendre l’installation toute récente d’un poste de garde allemand près de la roche Escudelier, à quelques mètres de nous. Il nous est demandé de remettre l’opération au lendemain et de tenter le débarquement huit cents mètres plus au nord dans la baie. Sans hésitation, mais avec regrets, nous acceptons ces conseils. Celui de nos hôtes – le marin – toujours préoccupé de rallier son poste, marque une certaine déception et se promet de partir seul à la nage le lendemain si un obstacle se manifeste à nouveau.

Lentement, sans bruit, nous “battons arrière” pour nous sortir de cette souricière.

Après avoir réussi à nous “éviter” cap au large, nous repartons vers la haute mer. Il est grand temps de recharger nos batteries d’accumulateurs si nous voulons revenir la nuit prochaine.

______________

La chance nous sourit encore et, lorsque le jour parait, les batteries sont bien chargées. Nouvelle marche d’approche comme la journée précédente.

Vers neuf heures du matin le 27 Octobre, nous reposons de nouveau sur le fond en Baie de Bon-Porte. Quelques bâtiments ennemis se manifestent dans l’après-midi. Avons-nous été repérés la nuit précédente ? Question bien angoissante pour la suite de l’opération.

Le même scénario continue à se dérouler. Nuit noire; surface vers vingt-trois heures, puis nous nous dirigeons vers le Nord de la Baie … avec la prudence du serpent. Les liaisons radios avec le Comité d’accueil SSM/TR s’établissent facilement et, lorsque la quille est prête à toucher le fond, nous nous immobilisons tout près de terre.

Le spectacle des montagnes environnantes est impressionnant, quelques lueurs sur la falaise montrent que les alentours du phare de Camarat ne sont pas inhabités, les faisceaux d’énormes projecteurs installés aux Caps Nègre et Lardier tournent sans arrêt découpant le Cap Taillat en ombre chinoise.

Les équipes du bord, en hâte, mais sans bruit, mettent à l’eau le youyou, les embarcations en caoutchouc sont hissées par le “sas” du scaphandrier. Nos hôtes montent sur la passerelle avec leurs précieuses valises et nous font leurs adieux. Minute particulièrement émouvante. Nous les envions de pouvoir fouler dans quelques minutes le sol de notre Patrie où tous, sans aucune exception, avons laissé nos familles.

En silence, le petit convoi pousse du bord, le youyou remorquant les radeaux pneumatiques.

La progression se fait lentement tant que les signaux discrets du Comité d’accueil n’ont pas été aperçus. L’opération se fera ce soir comme à l’entraînement, néanmoins, il s’écoulera près d’une heure avant que les embarcations ne rallient le bord. Les minutes d’attente paraissent interminables. Nous scrutons la côte sans interruption pendant que les projecteurs continuent à se manifester régulièrement. Le petit clapotis qui frappe la coque est d’une indiscrétion rare. L’angoisse nous étreint. L’arrivée d’une vedette ou d’une patrouille nous mettrait en fâcheuse position ainsi que nos camarades de combat.

Enfin, le youyou sort de l’ombre, l’accostage se fait doucement. Aucun nouveau passager ne nous est confié, mais nous rapportons un volumineux courrier où se trouvent les renseignements nécessaires à l’établissement des plans d’opération du débarquement en Normandie et du fonctionnement des Services de Contre-Espionnage.

En quelques minutes les sacs sont embarqués, le youyou est saisi, les radeaux sont descendus par le “sas” et, comme à regret, à petite vitesse, sans aucun bruit, nous gagnons le large. Une plongée trop rapide serait bruyante et donnerait l’alerte dans le secteur. Il faut être discret, d’autant plus que nos camarades débarqués ne sont sans doute pas encore à l’abri. Peut-être même n’ont-ils pas encore réussi à atteindre la ferme hospitalière d’ACHILLE (3) , première halte pour eux avant les rudes tâches de demain.

_________________ Pour nous, la patrouille continue. Un renseignement particulièrement intéressant reçu du Commandant de la Huitième Flottille de Sous Marins Britanniques à laquelle nous sommes attachés, nous avertit de la traversée probable de notre secteur par un sous-marin allemand ralliant Toulon.

L’atmosphère du bord restera lourde cette nuit. Nos familles trop proches … les équipages qui ont assuré le débarquement ont touché le sol de France. Peut-être quelques-uns ont-ils le pressentiment qu’ils ne reviendront jamais ? Peu d’entre nous connaîtrons les joies du débarquement de la Victoire, la plupart disparaîtront le 8 Juillet 1944 en plein Atlantique.

Le sacrifice de mes camarades de la “PERLE” rejoint celui de nos camarades de la Résistance.

Puissions-nous ne jamais l’oublier !

Capitaine de Frégate PAUMIER Groupe Bertin – Suffren TOULON

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Le souvenir du Commandant L’HERMINIER

Il y a quinze ans, le sous-marin “Casabianca”, sous le commandement du capitaine de corvette L’HERMINIER, s’évadait de Toulon envahi par les troupes allemandes.Fidèles au souvenir de leur ancien chef, les anciens du Casabianca ont déposé le 23 novembre à 11h30, au cimetière de Clichy, une gerbe de fleurs sur la tombe du Commandant L’HERMINIER.

Ils ont donné le même soir au profit des “Invalides de la Flotte” une soirée placée sous la présidence d’honneur de Mme L’HERMINIER et du vice-amiral d’escadre ORTOLI.




Au service de TR recit du capitaine Guillaume à la recherche de la sacrée vérité

Il faut que ce récit soit lu et relu par tous nos camarades, et le plus grand nombre de Français. Il est la preuve, combien évidente pour nous, que la technique du C.E. ne s’improvise pas et que le SSM/TR, fidèle à sa mission tutélaire, sût faire face à toutes les situations, pour continuer son oeuvre de salubrité et participer à la Libération de la France. Au terme de ces études et récits dont le point de départ fût l’AFN et son rôle dans nos combats, nous remercions encore tous ceux qui, comme G., nous ont aidés à situer dans l’Histoire une partie importante du rôle du SSM/TR. A vous, lecteurs, de faire maintenant votre Devoir en diffusant ces pages et en montrant ainsi le vrai visage de ceux qui furent parmi les meilleurs serviteurs de la France. A vous de nous aider par vos écrits à poursuivre notre campagne pour la VERITE.
D’ALGER à ALGER via Ramatuelle, Paris, Marseille et Londres
(Nous sommes en 1943; la Zone dite ” libre ” est, elle aussi, maintenant occupée et les côtes sont aux mains de l’ennemi.

Pourtant, le ” CASABIANCA ” de l’héroique Commandant LHERMINIER a réussi le tour de force de débarquer au cap Camarat, près de Ramatuelle, le T.R. GUILLAUME, l’ ” As ” des transmissions, CAILLOT et l’américain BROWN que nous avait confié les Services Spéciaux de nos Alliés.

Les 3 hommes viennent de toucher terre; ils sont à pied d’oeuvre mais en plein ” cirage ” .
Nuit du 6 au 7 Février 1943.

Oui, notre mission commençait seulement. Le ” CASABIANCA ” pour nous n’avait été qu’un moyen de transport, un peu particulier sans doute.

Il y a maintenant plus d’une 1/2 heure que nous sommes allongés sur le sol. Nos yeux commencent à s’habituer à l’obscurité et nous nous concertons à voix basse. A part les feux des caps Lardier et Camarat qui nous encadrent, tout paraît calme.

Précédant mes deux camarades CAILLOT et BROWN, et après avoir arrimé aussi solidement que possible nos bagages, nous commençons l’ascension de la calanque… Il eut été sans doute plus facile de la tourner, mais nous préférons la difficulté et les obstacles naturels aux pistes trop surveillées.

Nous peinons. Des rochers, des arbustes, des buissons épineux s’opposent à notre avance. Il faut surtout progresser en silence avec la souplesse et la sûreté de Sioux sur le sentier de la guerre… Nous suons maintenant à grosses gouttes… Enfin, nous arrivons au sommet et nous nous étendons autant par prudence que pour récupérer. Nous consultons nos boussoles et essayons de déterminer notre position. Ce n’est pas chose facile car non seulement nous n’avons aucune carte de la région, mais celle du bord ne concernait que les fonds sous-marins et ne portait aucune indication sur l’intérieur.

Notre premier souci est de nous éloigner de la mer car toute la zone côtière est surveillée…

En colonne par un, toujours dans le même ordre et en nous tenant à quelques mètres de distance, nous continuons notre marche. La nuit noire, le sol rocailleux, toujours ces arbustes sauvages qui grippent à nos vêtements; des trous nous font trébucher et nous avons du mal à éviter la chute de nos valises.

Maintenant, tout n’est plus aussi calme et une vie, qui parait intense à nos yeux inquiets, se dessine à l’horizon. Lumières qui s’allument et qui s’éteignent, aboiements, bruits de moteur… Nous redoublons de prudence et faisons de temps à autre une pose. Conférence nocturne où l’humour, malgré la gravité de la situation, n’est pas exclu : Nous sommes tous trois d’accord pour éviter les zones découvertes, plates et bien entendu tout ce qui ressemble à un chemin…

Mais voilà le premier Incident. Je disparais tout à coup dans une sorte d’entonnoir profond de deux mètres, après une chute douloureuse, amortie par un fond sablonneux… Je sens une vive douleur à ma cheville droite. Mes camarades ont beaucoup de mal à contourner cette excavation pour venir me prêter main forte.. Aidé par CAILLOT et BROWN, j’essaie de me relever, mais ma cheville enfle rapidement et m’empêche de me tenir droit. Stupide accident qui risque de compromettre notre mission.,. Enfin, après des massages énergiques, je parviens, soutenu par mes amis, à avancer péniblement.

Nous nous arrêtons souvent. Je souffre beaucoup. A l’aube, après plus de cinq heures d’efforts, nous atteignons une clairière au milieu d’un bois d’oliviers. Nous saurons plus tard que nous avons fait à peine 3 kilomètres. Plus de temps à perdre. Il faut, avant le lever du jour, camoufler tout notre matériel et prendre l’aspect d’aimables citadins à la recherche de provisions.

Nous creusons un trou assez profond sous la broussaille et nous enfouissons nos valises après les avoir délestées de quelques vivres et cigarettes. Nous recouvrons nos précieux bagages de toiles imperméables sur lesquelles nous déversons de la terre, des broussailles et des branches.

Quelques marques discrètes sur des arbres afin de faciliter la récupération du matériel plus tard.

Nous nous éloignons et trouvons un coin touffu où nous pouvons nous étendre …. Nous éprouvons un grand soulagement d’être délivrés de nos bagages compromettants. C’est vraiment le premier moment de détente depuis notre débarquement.., L’immobilité dans cette aube de Février nous glace et nous éprouvons le besoin de nous restaurer. CAILLOT nous passe quelques biscuits et tablettes de chocolat. En prenant les précautions d’usage, nous allons fumer notre première cigarette … C’est alors un juron ironique de CAILLOT qui nous tend un paquet de cigarettes … Devant notre ébahissement, il se contente de nous faire lire la mention ” Provision de bord, débarquement interdit “. Nous goûtons avec lui ce gag savoureux : D’autant plus savoureux que ces cigarettes nous avaient été remises par les officiers du “CASABIANCA” en échange de nos cigarettes américaines jugées compromettantes…
7 Février.

De joyeux “Cocorico” précèdent le lever du jour. Nous distinguons maintenant assez bien, malgré une brume légère, le paysage environnant. Une ferme se détache à quelques centaines de mètres. Nous nous mettons d’accord sur le plan à appliquer.

Laissant CAILLOT et BROWN à l’abri, je me présentai à la ferme sous le prétexte d’acheter des provisions. Une brave femme dont le mari était prisonnier, me céda pain, vin et charcuterie. En bavardant, j’appris que nous étions à une douzaine de kilomètres de St-TROPEZ et à quatre ou cinq kilomètres de RAMATUELLE … pas de contrôle sur cette route si ce n’est un poste italien dans ce dernier village.

De retour auprès de mes camarades et après un substantiel casse-croûte, nous décidâmes de nous rendre à St-TROPEZ. Il était indispensable de nous séparer afin de limiter les dégâts… éventuels ; nous devions nous retrouver un kilomètre environ avant d’atteindre cette ville, à droite sur le bord de la route. Ma cheville enflée ne me permettant pas de marcher rapidement, je partis en tête, suivi une demi-heure après par CAILLOT et BROWN. Il n’était pas prudent, en effet, de laisser BROWN isolé; il parlait français avec un accent effroyable et son allure athlétique, décidée, son visage énergique aux yeux bleus perçants, son habillement, évoquaient plus sûrement un cow-boy du TEXAS qu’un voyageur de commerce de CHATEAUROUX ; et avec cela un esprit de bagarre que l’ami CAILLOT avait beaucoup de mal à réfréner…

Ma première rencontre sur la route fut un soldat italien qui, perché sur une ligne téléphonique, chantait “Santa Lucia” à tue-tête et me gratifia d’un geste amical… “Va bene”… “va bene” : La fatigue de la nuit et ma cheville rendirent mon parcours particulièrement pénible. Au crépuscule, le trio se reconstituait comme prévu.

CAILLOT et BROWN voulaient passer la nuit cachés dans les bois. Personnellement je n’étais pas de cet avis. Ce risque me paraissait inutile. Nous nous trouvions dans une région qui semblait calme, peu de troupes, je jugeai qu’il valait mieux, individuellement, aller coucher tout simplement à l’hôtel… J’avais passé des vacances à ” l’Hôtel de Paris ” à l’entrée de St-TROPEZ quelques années avant, je connaissais les patrons et j’avais une identité. Nous nous séparâmes en nous fixant un rendez-vous le lendemain vers 9 heures à proximité de ” l’Hôtel de Paris “.

Sans révéler ma véritable personnalité, je pris une chambre, aimablement accueilli. En remplissant ma fiche d’hôtel, j’imaginais la tête du préposé à la réception si j’avais inscrit les lignes suivantes: – Nom et prénom : CLAUDE DE MORANGIS – Profession : AGENT SECRET – Vient de : ALGER – Destination . LONDRES VIA PARIS – Moyens de transport : SOUS-MARIN + LYSANDER – But du Voyage : RÉSISTANCE, CONTRE-ESPIONNAGE, SABOTAGE, TERRORISME.

8 Février.

Après une bonne nuit malgré ma cheville endolorie, je quittai l’hôtel non sans qu’une surprise de taille me soit réservée. La patronne, qui me voyait marcher péniblement, me demanda où j’allai ? Lui ayant indiqué : MARSEILLE, elle me proposa tout simplement de monter dans la voiture d’un Amiral allemand qui venait de visiter l’usine de torpilles de St-TROPEZ et qui avait passé la nuit dans la chambre voisine. J’avoue regretter encore que la présence de mes complices ne m’ait pas permis cette cocasse aventure.

A mon grand étonnement, j’appris par CAILLOT et BROWN qu’ils avaient, après réflexion, passé, eux aussi, la nuit dans le même hôtel, près de moi et de l’Amiral.

Nous nous réunissons dans un café et mettons au point la dernière partie de notre voyage.

Toujours séparés, nous prenons le ” tortillard ” St-Tropez – St-Raphaël où nous arrivons vers midi. Nous avons un train pour MARSEILLE à 15 heures. Sans tickets de pain, nous nous contentons de déguster des quantités considérables de coquillages arrosés d’un bon rosé du pays.

Un petit tour à la gare en promeneur pour s’assurer qu’il n’y a pas de contrôle d’identité…

Nous arrivons enfin à MARSEILLE vers 18 heures et nous nous retrouvons sans incident dans un petit bar du Bd. d’Athènes. Notre joie est maintenant complète. Nous savourons, sans fausse modestie, la satisfaction du devoir accompli. Il n’est plus question de chercher des appuis, un hôtel : je suis dans le fief de T.R. 115 presque le mien et où j’ai des amis sûrs.

Notre estomac crie famine et les trois mousquetaires se retrouvent dans un restaurant ne payant pas de mine mais où l’arrière salle recèle des trésors gastronomiques.

Nous faisons honneur à un menu pantagruélique : qu’importe l’addition, « M. PERRIER » (Pseudo du Chef du SSM/TR : P. PAILLOLE) ne nous chicanera pas…

Pendant le repas, je fais un vaste tour d’horizon avant de décider où nous passerons notre première nuit marseillaise… Mon choix s’arrête sur mon vieux camarade de Régiment, l’Inspecteur GROS des Renseignements Généraux qui habitait vers le quartier des Chûtes-Lavie, loin du Centre,.. J’étais absolument sûr de son patriotisme et de son amitié . Nous prenons un taxi pour la rue Jean Dussert… Il est 22 heures passées … Pas de lumière … CAILLOT et BROWN me laissent aller seul prendre contact avec mon ami… Je laisse imaginer la stupeur joyeuse de ce dernier qui savait que j’étais au Maroc : Sa femme partage sa joie. Je le mets rapidement au courant de notre situation. Je suis heureux d’avoir l’occasion de lui rendre ici l’hommage qu’il mérite. Pas une seconde d’hésitation : Cinq minutes après, nous sommes tous installés chez lui, les lits sont dédoublés et nous nous endormons réconfortés et reconnaissants de cet accueil qui, pour moi, ne faisait aucun doute.
9 Février.

Nuit excellente. Ma cheville va mieux. Encore 24 heures de repos et de soins et elle sera rétablie. Réveil dans la bonne humeur générale, copieux petits déjeuners. Bien entendu, nos amis sont avides de renseignements sur la situation en Afrique du Nord et sur notre équipée. Nous comblons leur curiosité si légitime et nous accueillons avec une modestie toute relative leurs félicitations.

GROS se met, bien entendu, à notre entière disposition avec enthousiasme. Ses fonctions d’Inspecteur aux Renseignements Généraux vont nous aider considérablement et aplanir bien des difficultés, Nous sommes dotés de nouvelles cartes d’alimentation et d’identité que GROS fait signer à son chef. Un recensement des cartes d’alimentation venait d’avoir lieu. Toutes les cartes devaient mentionner ce contrôle et être jointes à la carte d’identité à toute réquisition.
10 Février.

Je dois au plus tôt prendre contact avec le Chef du T.R. 115, mon ancien ” patron “, J’ai nommé ” GEORGES-HENRY “.

Laissant BROWN dans un café à proximité du Bd. Perrier et accompagné seulement de CAILLOT. Je me dirige vers la ” Société d’Entreprise des Travaux Ruraux du Sud ” (T.R.).

“GEORGES-HENRY” est soucieux. Depuis le 8 Novembre 1942, certaines mesures ont été prises : les archives transportées en Lozère; le personnel, les agents et les H.C. munis de nouvelles identités, Des éléments de choix, le Capitaine M. et le Lieutenant L. sont venus renforcer le poste; de nouveaux agents et H.C. ont été recrutés, des bureaux clandestins sont utilisés.

Dès l’occupation de la zone Sud, le S.D. à MARSEILLE et l’OVRA dans la région de NICE, ont procédé à de nombreuses arrestations, mais T.R. 115 a pu passer au travers. L’outil est au point et tous les membres du Poste sont impatients de donner leur mesure … Des reconnaissances de points de débarquement ont été effectuées entre St-TROPEZ et CAGNES-SUR-MER.

Les liaisons radio avec LONDRES et ALGER ne sont pas normalement établies. Le Poste ne dispose pas d’appareils radio modernes et peut difficilement transmettre les renseignements qu’il recueille.

Par la fenêtre de son bureau ” GEORGES-HENRY ” aperçoit les nouveaux locataires de l’immeuble voisin, le 51 Bd. Perrier où la FELDGENDARMERIE vient de s’installer … Ce voisinage compromettant pourra-t-il se prolonger longtemps ?

Un coup de sonnette violent vient interrompre ces méditations ………………………………………………..

Deux messieurs qui n’ont pas voulu indiquer leurs noms demandent à être reçus par ” M. GEORGES-HENRY ” qui, après avoir hésité, décide de recevoir ses inquiétants visiteurs… Va-t-il se trouver en présence d’agents du S.D. ou de l’OVRA ?

Et c’est ” GILBERT ” (pseudo de GUILLAUME lorsqu’il travaillait en 1940 au T.R. 115) qui fait son apparition avec ” LA CAILLE ” (pseudo de CAILLOT).

J’ai un magnifique feutre, une petite moustache fine, un charmant noeud papillon et des lunettes teintées… Mais ma voix est familière aux oreilles de ” GEORGES-HENRY ” et dans une joie éclatante nous nous donnons l’accolade.

Je présente CAILLOT et après un bref récit de nos aventures, écouté avec avidité, nous rendons compte de notre mission. ” GEORGES-HENRY ” accueille avec une joie débordante l’annoncé de ce que nous apportons – Postes émetteurs – Codes – Fonds – Instructions, etc. et, ce qui est plus particulièrement précieux, les encouragements du Colonel RIVET et de ” M. PERRIER “, ainsi que l’assurance que T.R., désormais directement rattaché au Commandement en chef français, continuera jusqu’à la Victoire.

Des heures durant, ” GEORGES-HENRY ” ne se lasse pas de nous interroger. CAILLOT avec qui il a sympathisé tout de suite, lui apporte les éléments techniques indispensables au rétablissement immédiat des liaisons radio.

Nous prenons rendez-vous l’après-midi au café Saillard où nous présentons BROWN, troisième passager clandestin du ” CASABIANCA “.
11 et 12 Février.

Le problème le plus urgent à résoudre est la récupération des précieuses valises.

L’indispensable GROS nous établit un magnifique ordre de mission à en-tête des Renseignements Généraux prescrivant des recherches sur les menées anti-nationales du sieur Yves MORANDAT, route de Belle- Isnard, et de perquisitionner en tous endroits utiles… Le choix du véhicule est vite arrêté. Avec la complicité de PFISTER, ” GEORGES-HENRY ” réquisitionne la voiture personnelle de… ” PERRIER ” qui avait été camouflée dans un garage de MARSEILLE; un magnifique cabriolet Citroën.

” GEORGES-HENRY “, accompagné de BROWN, se charge de l’opération pendant que GROS et moi commençons le recrutement d’amis sûrs pour camoufler les postes, héberger le trio qui doit se dissocier, établir les liaisons, etc.

Le voyage aller s’effectue sans incident : à la sortie de MARSEILLE, sur la route de TOULON, un Feldgendarme bonhomme laisse passer les voyageurs sans les arrêter. Il en sera de même pour la traversée de TOULON. Fausse alerte après avoir dépassé HYERES, sur la route de St-TROPEZ, à la limite de la zone d’occupation italienne. Un carabinier arrête la voiture. Contrôle des pièces d’identité par le Chef de Poste. Tout parait en règle.

” GEORGES-HENRY ” présente son ordre de mission et explique qu’il se rend à St-TROPEZ pour perquisitionner chez des ” Gaullistes “. Il prévient qu’il repassera dans le courant de l’après-midi. Il espère, dit-il, qu’il pourra présenter le matériel et les documents saisis.

Par COGOLIN, St-TROPEZ et RAMATUELLE, ” GEORGES-HENRY ” et BROWN arrivent au Cap CAMARAT. BROWN retrouve assez vite l’endroit où le matériel a été camouflé. Pendant que ” GEORGES-HENRY ” fait le guet, BROWN récupère les valises qui sont aussitôt stockées dans le coffre de la voiture; le chargement est si important qu’il est impossible de refermer le coffre.

” GEORGES-HENRY ” et BROWN, toujours dans la voiture de ” PERRIER ” – PAILLOLE ” reprennent la route de MARSEILLE; ils croisent quelques soldats ennemis sans éveiller leur méfiance et c’est l’arrivée au Poste de Contrôle Italien.

BROWN serait d’avis (toujours l’esprit ” commando “) de brûler la politesse aux carabiniers… ” GEORGES-HENRY ” l’en dissuade et c’est tout joyeux qu’il annonce au Chef de Poste le résultat brillant de la perquisition en désignant d’un coup d’oeil complice le matériel… saisi (?) Félicitations … échange de propos aimables sur l’amitié franco-italienne, cigarettes (pas celles du “Casabianca “) et c’est la dernière étape pour MARSEILLE où, à l’entrée de la ville, GROS, à bord d’une voiture des Renseignements Généraux, assure la Sécurité et fait une escorte d’honneur à la voiture du Chef du C.E. Français.

Le soir même, un poste émetteur est installé au domicile de GROS et après quelques essais, notre technicien CAILLOT établit la première liaison T.R. , 100% française, avec l’Afrique. Ce poste fonctionnera une dizaine de jours encore chez lui, R. ayant succédé à CAILLOT pour les émissions. Le poste fut ensuite transféré à l’autre bout de la ville, au quartier Vauban, chez P. ami de GROS. Les voitures goniométriques allemandes sillonnaient les environs, et les voisins commençaient à trouver drôle cette activité insolite.

Il n’est pas sans intérêt de connaître comment a fini ce poste … De Vauban, le poste fut transféré à la Place St-Michel, au n° 15, le fils du Pasteur ROUX… Surpris par une perquisition des Allemands, le fils ROUX n’eut que le temps de ” balancer le piano ” par la fenêtre du 3ème étage … ROUX pût s’évader, mais son père et sa mère furent déportés, le premier n’est jamais revenu.

BROWN ayant récupéré son poste, je le mis en contact avec des amis, IMBERT, PERPERE, GEORGES, etc.

Par mesure de prudence et pour que chaque service garde son autonomie, nous établîmes des cloisons étanches avec l’ O.S.S.

De multiples imprudences de BROWN (liaison avec une fille du milieu, bavardages, coups de revolver en plein restaurant, etc.) justifièrent amplement mes précautions et BROWN dût rentrer précipitamment en A.F.N. par ses propres moyens pour éviter le pire.
13 au 19 Février.

Je me sépare à mon grand regret de CAILLOT qui doit se multiplier pour mettre en service les postes et instruire les radios et chiffreurs. Nous nous retrouverons une première fois sur la côte en Mars, puis à LYON en Avril, et enfin à ALGER en Mai.

Je vais à LANGEAC rendre compte de ma mission à VERNEUIL (Adjoint de ” PERRIER ” et Chef du T.R. en France). J’ai le plaisir de retrouver avec lui des connaissances du vieux service : CHALLAN-BELVAL et Mlle MOREL, les collaborateurs fidèles de ” PERRIER “. Je lui communique les instructions du “PATRON “.

J’ai un contact très important à prendre à PARIS et avant de regagner MARSEILLE, je passe dire un rapide bonjour à mon ex-complice du 2 bis et de T.R. 115, COLLARD, réfugié à CASTRES. Il ignore encore tout, et mon arrivée est saluée avec joie.
MISSION A PARIS

Du 20 au 25 Février.

Pour aller à PARIS, il me faut un ausweis. Pas question de faire un faux, nous ne sommes pas encore organisés pour cela et il n’est pas bon que je serve de cobaye… Moyennant 14.000 Frs, j’obtiens un superbe ausweis au nom de Claude de MORANGIS. Expert (?), qui va parfaitement bien avec ma carte d’identité et ma carte d’alimentation… Voyage sans histoire. Tout de même j’ai le coeur serré en arrivant à la Gare de Lyon … C’est mon premier contact avec la capitale depuis l’Armistice et la vue de la croix gammée sur nos édifices me fait crisper les poings. Je conserve l’image du drapeau tricolore et celui de nos alliés flottant sur l’Afrique du Nord et je sens que l’humiliation sera de courte durée. Cette crise sentimentale est fugitive et comme le taureau, le rouge du disque germanique me stimule. Je fonce …

Quelques lignes sont nécessaires pour situer le personnage que d’ordre de ” M. PERRIER “, je vais ” contacter ” : FREDERKING, alias “YOUNG”, était un yougoslave recruté en 1938 par le S.R. allemand par la voie des petites annonces commerciales de PARIS-SOIR.

Le texte de l’annonce n’ayant pas échappé à ” l’équipe PASQUALI ” (autre pseudo du Chef du SSM/TR : P. PAILLOLE) du C.E. de l’Avenue de Tourville;

toute la correspondance relative à cette affaire était systématiquement cueillie et remise au C.E. Et … après photocopie, les plis étaient acheminés sur leur destinataire.

Suivait un échange de deux ou trois lettres puis, le S.R. allemand (camouflé sous l’étiquette commerciale d’une firme suisse) convoquait le candidat dans une ville neutre, lui payait le voyage, le traitait princièrement et pour tâter le terrain lui confiait une enquête sur l’établissement commercial. Le doigt était ainsi pris dans l’engrenage… Parfois le candidat flairait le boche, alors, ” il laissait tomber ” ou, plus rarement, il rendait compte aux autorités françaises. Quelques uns attirés par l’appât du gain donnaient suite à ces premiers contact et devenaient des agents du S.R. allemand : traîtres, espions.

Grâce aux dispositions prises par le C.E. ce système de recrutement fut rapidement neutralisé, des arrestations opérées et, résultat plus substantiel, des agents de pénétration introduits au sein du S.R. allemand.

C’est ainsi que ” YOUNG “, sous le contrôle de ” PASQUALI “, commença une étonnante carrière. Il n’est pas exagéré de dire qu’il fut l’un de nos meilleurs agents. Décapité à la hache, il a hélas, en fin de compte, payé de sa vie son amour pour la France et la Liberté.
” Croix de Fer ” et … Agent T.R. Bien avant la guerre, il avait été muni d’un des premiers poste émetteurs allemands dont l’indicatif variait suivant la première lettre des pages d’un roman à la mode.

Après l’armistice de 1940, ses employeurs allemands, satisfait de ses services, lui octroyèrent une prime importante et la Croix de Fer !

Dès Octobre 1940, j’avais repris le contact avec lui par carte interzones et il était ainsi resté l’un des informateurs du T.R. et c’est sans aucune appréhension que je lui téléphonai dès mon arrivée à PARIS.
Notre rencontre fut d’une chaleureuse cordialité. A la vérité, il était un peu effrayé de mon audace, et pourtant il croyait que je venais tout simplement de MARSEILLE …
Au cours d’un repas excellent à son domicile personnel rue de Verdun, il me précisa la position importante qui était maintenant la sienne : il occupait plusieurs bureaux à l’Hôtel LUTETIA (P.C. de l’ABWEHR en France), avait trois voitures avec des numéros minéralogiques interchangeables et un fil direct avec son Chef le Colonel KLEIN à WIESBADEN … Je fis une ample moisson de renseignements, de documents qu’il n’y a pas lieu d’énumérer ici .

Nous mîmes au point un plan qui nous permettrait de nous retrouver à MADRID au cours de l’année… Pour doubler les boîtes-aux-lettres toujours aléatoires, nous convînmes d’échanger des messages personnels par ” Radio-Alger “, la ” B.B.C. ” et.., ” Radio-Paris ” … C’est ainsi que notre rencontre de MADRID en Décembre 1943 fut convenue par le message suivant : ” Le Prado est en fleurs “.

La partie la plus importante de ma documentation était l’organisation d’un réseau de postes-émetteurs allemands maniés par des agents de nationalité française que le S.R. allemand avait l’intention de laisser derrière les lignes alliées en cas de débarquement …

Je possédais les noms de sept villes déjà pourvues d’Agents contrôlés par nous et dont certains n’étaient autres que nos propres Agents de pénétration dans le dispositif ennemi.

Je peux dévoiler aujourd’hui le nom de la première agente qui se présenta ainsi aux lignes américaines, les tous premiers jours du débarquement : Madame BERNARD, membre de l’Amicale… C’est grâce à elle, transportée d’urgence par voie aérienne à LONDRES, que je fus un des premiers Officiers T.R. à être débarqué en Normandie par vedette rapide

. Mais il fallait songer à regagner la zone Sud, le ” CASABiANCA ” devant venir nous rechercher entre le 3 et le 5 Mars … Catastrophe : la ligne de démarcation ayant été supprimée, les agences de voyages et gares avaient été envahies … Je n’avais pas de place pour MARSEILLE avant trois semaines. Sur ma demande ” YOUNG ” après quelques hésitations – bien compréhensives – me rédigea un Ordre de Mission et m’accompagna à la Gare de Lyon… Il s’adressa à un Officier allemand, Commissaire Militaire, qui nous fit escorter par un Feldgendarme.

Les wagons réservés à la Wermacht étaient tous occupés. Le Feldgendarme s’adressa à une s souris grise s qui occupait un compartiment de 1ère classe avec 4 Officiers et une autre souris grise …

A ma grande stupéfaction, cette dernière, tout en maugréant, me céda sa place après avoir enlevé sa valise et quitta le wagon … Le Feldgendarme me salua militairement pendant que ” YOUNG “, pas très rassuré, prenait congé de moi …

Je plaçais ma valise dans le filet et pris place dans le compartiment …

Je ne voudrais pas paraître fanfaron rétrospectivement, mais j’avoue très sincèrement que, de cette situation, je ne sentais que le côté cocasse, sportif. Aucune crainte, et si mon coeur battait un peu plus vite, c’est d’un orgueil un peu puéril à la pensée de la bonne histoire à raconter aux copains … ce que je fais aujourd’hui…

L’AFAT allemande, qui me fait face, m’adresse quelques mots en allemand … il fallait bien s’y attendre et je ne suis pas pris au dépourvu… Je ne peux que lui répondre « Franzoze » et quelque chose d’inintelligible qui signifie pour moi ” je ne comprends pas l’allemand “; Les Officiers allemands, jusque-là assez indifférents, tendent l’oreille.

Mais mon interlocutrice parle un français très approximatif et je peux lui expliquer ma présence dans ce compartiment : je prends la personnalité de mon brave ” YOUNG ” qui, comme façade de son activité secrète, vendait du champagne et des liqueurs, et approvisionnait les cercles et cabarets réservés aux Officiers du REICH.

Mes explications ont l’air d’être satisfaisantes. Je sens nettement chez les deux Officiers allemands, qui me font face, une sorte de mépris pour ce Français trafiquant et collaborateur. Qu’importe : je ne suis pas vexé et me plonge dans la lecture de tous les journaux collaborateurs dont j’ai fait ample provision.

Vers minuit, ces messieurs sortent de leurs sacs un appétissant assortiment : pain blanc, charcuterie, fromage …Il m’est difficile de rester impassible, ma dignité me fait refouler la salive qui monte à ma gorge … Mais la collaboration n’est pas un vain mot et quelques minutes après, je suis muni d’un kolossal sandwich que je dévore sans remords … Une politesse en vaut une autre; je mets ma valise sur mes genoux, j’en extrais une bouteille de champagne, – échantillon non sans valeur – et j’offre une tournée générale … Sous les autres échantillons de mes produits et les paperasses publicitaires, le ” courrier d’Alger ” n’a jamais été autant en sécurité et je savoure pleinement ces moments délicieux …

A l’ancienne ligne de démarcation, arrêt. Notre compartiment n’est pas contrôlé… Malgré tout, je ne dors pas et mes yeux ne quittent pas ma précieuse cargaison … A TARASCON, les Officiers allemands changent de train pour la direction de MONTPELLIER ou NIMES, après m’avoir serré cordialement la main.

RETOUR en ZONE SUD
Enfin MARSEILLE : La valise est mise en lieu sûr, après avoir rendu compte à ” GEORGES-HENRY ” de mon séjour à PARIS.
Du 20 au 28 Février.

Je revois ” GEORGES-HENRY ” qui est particulièrement satisfait : grâce à CAILLOT, tous les postes marchent parfaitement bien et le recrutement de techniciens, de chiffreurs et d’agents de liaison s’est accentué; GROS ne se contente pas d’apporter les ressources de sa situation officielle aux Renseignements Généraux, il ” débauche ” encore des inspecteurs dont l’un, GAUDE, rendra des services éminents.

Madame GROS est mise à contribution et s’acquittera de ses fonctions un peu spéciales avec un sang-froid et un courage bien tardivement récompensés … C’est encore GROS qui recrutera l’ami GRAVA que j’ai eu le grand plaisir de revoir le 2 Juillet 1955 dans la cour de la ferme d’OTTOU, devant une bouillabaisse dont la renommée a déjà franchi les limites de la Provence.

Citons encore PERPERE, chemisier rue de Rome, dont la cave abrita nos postes émetteurs, M. et Mme IMBERT, qui se dévouèrent sans restriction, combien d’autres, tels le petit GEORGES, jeune titi marseillais à la bonne humeur communicative, infatigable agent de liaison et providentiel porteur de bagages pour les passagers du ” tube “( Ndlr : le sous-marin ). Sa modestie et son désintéressement font que, plus de dix ans après ses aventures, sa boutonnière demeure toujours vierge du moindre ruban…
Fin Février. Il faut songer au départ.
CAILLOT, après ses pérégrinations à travers la France, a rejoint, lui aussi, MARSEILLE.
” GEORGES-HENRY ” nous met au courant des messages échangés avec ALGER. C’est maintenant officiel : le ” CASABIANCA ” doit venir nous prendre le 3 Mars à 22 heures à l’emplacement même où nous avons débarqué.

Des reconnaissances ont eu lieu à plusieurs reprises pour s’assurer que cette zone était toujours praticable … Le Capitaine B., pêcheur assidu, sinon habile, s’est multiplié entre le Cap LARDIER et le Cap CAMARAT, avec St-TROPEZ comme P.C.

1er et 2 Mars.

Activité intense au P.C. de T.R. 115. Le courrier émanant des autres postes et glané par les soins de ” VERNEUIL “, est arrivé classé, trié, emballé. Celui de ” GEORGES-HENRY ” est prêt. L’ensemble est réparti entre plusieurs valises ou sacs tyroliens. Quelques documents, particulièrement secrets, sont camouflés dans des tubes dentifrices ou crème à raser, dans de banales trousses de toilette, à l’intérieur de semelles de souliers, etc…

3 Mars.

Veillée d’armes : Les passagers seront, en dehors de CAILLOT et de moi-même : – le Colonel BONOTEAU, ancien collaborateur du Colonel d’ALES et délégué du Général FRERE, commandant l’ORA. – Le Capitaine B. du T.R., – réclamé par ” PERRIER – PAILLOLE “.
Le “Docteur” (qui n’est autre que le Général ARLABOSSE) devait faire partie du voyage, mais, retardé, ne pourra être rendu à temps au rendez-vous.

Nous serons accompagnés sur les lieux d’embarquement par PIROULAS, le dévouement personnifié, Jacques IMBERT, dont l’audace frise la témérité, et notre ange gardien, le petit GEORGES.

Isolément, par le train, nous nous rendons à St-TROPEZ d’abord, puis nous nous rassemblons avec nos bagages à 3 kilomètres du lieu d’embarquement … dans un endroit convenu, couvert, où la nuit nous assure sa complicité. Il est 20 heures environ. Un groupe de deux hommes armés part en avant-garde … L’un d’eux doit revenir sur ses pas après reconnaissance favorable.

DANS L’ ATTENTE DU ” CASABIANCA “
Tout va bien, mais le temps jusqu’ici incertain s’aggrave et un fort vent commence à souffler … Nous sommes anxieux de découvrir l’état de la mer.

Par deux (un passager et un homme d’escorte) nous rejoignons le détachement précurseur et nous organisons la sécurité : un guetteur armé à droite et à gauche de notre emplacement. Le reste du groupe se camoufle dans les rochers et les arbustes à quelques dizaines de mètres seulement du bord de la mer, avec comme point de repère, la roche Escudelier dont la masse sombre, frangée de blanc est à peine visible.

Il fait très noir et les nuages assombrissent encore le ciel … le vent redouble de violence et la mer est maintenant très mauvaise … Nous commençons à avoir des doutes sur la possibilité de l’opération, … L’un de nous se détache à 22 heures, face à la mer et en profitant de l’abri précaire d’un rocher, commence avec sa lampe électrique les signaux prévus dans les messages d’ALGER … Il faut masquer, autant que faire se peut, ces signaux latéralement, car il ne faut pas oublier que nous sommes encadrés par les Caps LARDIER et CAMARAT occupés par l`ennemi qui patrouille entre ses deux bases…
La Mer reste déserte

Nos yeux sont grands ouverts sur le large cherchant anxieusement le kiosque du sous-marin. Les minutes passent … Nous guettons le signal lumineux, cette petite étoile filante surgie des profondeurs de la mer … Rien, toujours rien … Des vagues de plus en plus violentes viennent fouetter les pieds des signaleurs … Il est près de 24 heures … Plus d’espoir pour ce soir… Un dernier signal, il faut abandonner.

Déçus, mais nullement démoralisés, nous nous organisons pour passer la nuit à la belle étoile (si l’on peut dire). Nous rejoignons notre emplacement de départ à l’abri protecteur d’un bois. Nous nous camouflons en assurant à tour de rôle la garde de notre repos.
4 Mars .

Nuit sans incident. Au lever du jour, nous centralisons les vivres, boissons, cigarettes, afin d’en faire une répartition équitable. Un rationnement s’avère indispensable si notre situation doit se prolonger… L’inventaire de nos ressources est plutôt décevant.

Le dispositif de sécurité de jour est mis en place : il ne reste plus qu’à attendre avec philosophie et silence la nuit prochaine … Nous pensons que notre sous-marin croise au large, l`état de la mer l’ayant empêché de s’approcher de la côte…

Avec le grand jour, nous distinguons des marins allemands et des soldats italiens se déplaçant autour du phare du Cap CAMARAT, cependant rien ne vient troubler notre quiétude. Nous sommeillons et prenons des forces pour la nuit.

A 22 heures, le dispositif est en place dans les mêmes conditions que la veille. Le temps est meilleur, sans qu’il soit pour cela très satisfaisant. Une assez forte houle frange les rochers. L’espoir nous habite; IL VIENDRA…

Pendant une heure, toutes les cinq minutes, les signaux lumineux sont répétés inlassablement,.. Pas de réponse …
Fausse joie :

Soudain, vers 23 heures, un cri de joie vite réprimé… Une masse sombre vient de surgir brusquement à moins de 300 mètres de la côte … pas de doute, c’est lui … Un des guetteurs accourt, il a aperçu un signal lumineux … Branle-bas, rassemblement des bagages et adieux aux deux guetteurs qui assurent la sécurité … Nous rendons nos vivres qui seront bientôt avantageusement remplacés, pensons-nous, au carré des Officiers …

Les quatre partants sont au bord de l’eau, nous voyons maintenant nettement le youyou se diriger vers nous.
Une émotion joyeuse nous étreints …. J’embrasse PIROULAS … et … en quelques secondes tous nos espoirs s’envolent. Avec une soudaineté inconcevable, un grain se déchaîne …Eclairs, tonnerre, pluie diluvienne nous enveloppent; le vent souffle en bourrasque et CAILLOT manque presque d’être emporté par une lame …. Il faut l’aider à reprendre pied … Nos bagages sont mouillés, nous reculons pour nous mettre à l’abri combien précaire des rochers et arbustes pendant que l’un de nous, resté sur le bord, cherche à distinguer le youyou qui a disparu…

Quelques minutes après, la rage et l’angoisse au coeur, nous voyons disparaître la silhouette du ” CASABIANCA “.

Trempés, transis de froid, déçus et à vrai dire démoralisés, nous nous regroupons et pour nous préserver si peu soit-il de la pluie, nous nous serrons les uns contre les autres comme des moutons sous l’orage. Nous restons longtemps silencieux. Nos premiers échanges sont moroses, mais après cette défaillance, nous reprenons notre sérénité et c’est calmement que nous envisageons la situation.

Il n’est pas question de rester plusieurs jours ici en attendant le retour problématique du “tube”… Mais il est nécessaire que le groupe se disperse prêt à répondre au premier signal. Nous enverrons un agent de liaison à MARSEILLE prendre contact avec ” GEORGES-HENRY ” qui doit être informé par la radio de la D.S.M. d’ALGER, elle-même en liaison avec le « CASABIANCA », des possibilités dans un avenir relativement court.

En attendant, il faut laisser passer l’orage et avant l’aube quitter ces lieux malsains.
5 et 6 Mars.

La caravane, scindée en plusieurs tronçons, s’éloigne de la côte. Avec précautions, un détachement d’avant-garde se présente à une ferme, discrètement. Accueil sympathique, café. Après, une conversation à bâtons rompus avec le maître des lieux, M. Achille OTTOU, la glace est rompue.

Le fermier, jeune, sympathique, patriote ardent, connaît le pays comme sa poche. Il se met à notre entière disposition. Bientôt les autres camarades arrivent et les sept hommes sont camouflés après s’être restaurés.

Cette ferme servira désormais de ” gare maritime ” pour les passagers du SSM/TR, et la tentative avortée d’embarquement du 26 Novembre 1943 où notre camarade ALSFASSER trouva une mort glorieuse, n’a pas troublé la quiétude apparente de l’héroïque maison du ” Père tranquille “.

Aujourd’hui, une plaque commémorant ce Haut-Lieu de la Résistance, est en dépôt dans ce petit coin de Provence. Elle attend sa pose prochaine à son emplacement définitif, sur la roche Escudelier.

Qu’il soit permis ici, à ceux qui ont inauguré la ” Ligne ” de rendre un hommage particulier à M. OTTOU et à sa famille, pour leur accueil chaleureux et surtout pour la part immense qu’ils ont prise au succès des opérations suivantes.

Dans le but de limiter les risques, je décidai de nous dédoubler.

Tandis que nos camarades restaient sur place, avec PIROULAS et le petit GEORGES, je gagnais St-TROPEZ.

J’établis mon P.C. dans une villa dominant la baie mise à ma disposition par R. FOREST, compagnon du C.E. à PARIS en 1939-1940. Cet emplacement avait l’avantage d’être discret et de servir de relais entre MARSEILLE et la ferme d’ACHILLE. Le petit GEORGES établit la liaison avec ” GEORGES-HENRY ” et nous apprîmes ainsi que le ” CASABIANCA ” à la suite de sa tentative avortée du 4 Mars, était parti en CORSE déposer des passagers pour revenir nous prendre deux ou trois jours après.

FOREST nous mit en rapport avec un Directeur d’Agence Immobilière -motorisé- de St-TROPEZ, qui nous rendit de grands services.

Pour accélérer les liaisons avec MARSEILLE, Madame IMBERT, avec sa Simca, se mit à notre disposition. FOREST lui-même se multiplie, il connaît bien le pays et assure notre ravitaillement. Nous l’en récompensons en faisant largement honneur à sa cave …
7 Mars.

R.A.S. … Nous attendons dans l’ennui. Enfin, Jacques IMBERT arrive de MARSEILLE avec un message de ” GEORGES-HENRY ” : le ” CASABIANCA “, si le temps le permet, croisera au large de la roche Escudelier, le 8 Mars et éventuellement le lendemain. Se tenir prêt à partir de 22 heures dans les conditions prévues.

Je fais prévenir CAILLOT par le petit GEORGES. Nous rejoindrons nous-mêmes la ferme d’ACHILLE le 8 Mars vers 20 heures 30.
Nouvelle tentative, second échec

Dès le réveil, nous scrutons le ciel … Temps maussade, le vent n’est pas trop fort. La chance nous sourirait-elle enfin ?

Pour passer le contrôle italien de RAMATUELLE, nous avons décidé de profiter du camion de J. IMBERT, un véhicule de la Brasserie des « Bières de France », sa maison marseillaise.

Il a disposé ingénieusement de lourds fûts de bière tout autour de la plate-forme du camion bâché, laissant au centre un espace suffisant pour que nous puissions nous accroupir.

Vers 20 heures, nous faisons nos adieux à l’ami FOREST et le remercions de sa cordiale hospitalité … Nous nous camouflons comme prévu. La cachette se révèle excellente, bien qu’un peu inconfortable, J. IMBERT est au volant.

Au contrôle de RAMATUELLE, les Italiens doivent être à table car aucune autorité ne se manifeste. Mais J. IMBERT, qui aurait pu facilement brûler ce passage, arrête calmement son camion à hauteur du poste, descend et hurle : ” Il n’y a personne là-dedans ? “… Tapis dans notre ” Cheval de Troie “, nous n’apprécions pas du tout cette plaisanterie et nous maudissons cette initiative qui met nos nerfs à rude épreuve…

Un Italien sort du poste, IMBERT, avec une faconde bien marseillaise, entame une conversation très amicale avec l’Italien à qui il offre une cigarette …. Les minutes nous paraissent des heures et c’est avec soulagement que nous entendons démarrer notre lourd véhicule.

Dés la descente de RAMATUELLE terminée, par la petite lucarne qui correspond à la cabine avant, j’adresse à voix sourde des reproches véhéments à IMBERT … imperturbable. Il chantonne un air d’opéra italien … Il m’explique que c’était la seule façon d’inspirer confiance, car si nous avions brûlé le poste, nous risquions d’avoir un motocycliste aux trousses qui, rendu méfiant, n’aurait pas manqué d’inspecter sérieusement le chargement … Rétrospectivement, je pense qu’il a eu raison, mais nous nous souviendrons longtemps de ces quelques minutes, sensation intolérable d’impuissance du gibier traqué …

Nous atteignons la ferme d’ACHILLE. Le camion est bien camouflé. Nous descendons et retrouvons avec joie nos camarades. Grâce à ACHILLE, le déplacement vers la côte s’effectue beaucoup mieux car il connaît la région à fond et nous fait passer par des pistes hors de la vue des postes de guet ennemis.

Nous commençons à être ” rodés ” maintenant, et chacun prend son poste comme à la parade, sans bruit, calmement …. Le temps, sans être aussi mauvais qu’au cours de notre dernière tentative, est bouché. Le vent s’est levé et la mer est agitée.

A partir de 22 heures, nous fixons intensément la mer : plusieurs fois, nous croyons voir émerger le kiosque du sous-marin, mais ce n’est que la roche Escudelier. Nous faisons quelques signaux lumineux, en vain … Peu après minuit, nous regagnons avec tristesse notre ” cantonnement “.
9 Mars.

Journée à la ferme. Nous prenons l’air à tour de rôle. Discussions animées sur les chances de succès … Il y a le parti optimiste et le parti pessimiste… A défaut de Pythonisse, la belote tranche nos différends : Même scénario que la veille, le temps ne s’est guère amélioré. Nous sommes maussades … A minuit, retour désenchanté, la période favorable est maintenant passée, plus d’espoir pour ce mois-ci. La dispersion est décidée pour le lendemain avec les précautions d’usage.
10 Mars.

De retour à MARSEILLE, CAILLOT et moi prenons contact avec ” GEORGES-HENRY “. Nous apprendrons plus tard par message d’ALGER que le sous-marin est bien revenu croiser à son retour de Corse, mais que l’état de la mer ne lui a pas permis de tenter le débarquement du youyou. LHERMINIER est allé à l’extréme limite de ses possibilités et a dû rentrer, la mort dans l’âme.

Au service du T.R. 115. , avec IMBERT et PERPERE, nous prospectons des propriétés amies en Haute-Provence, pouvant servir à des parachutages de personnel et de matériel, accessoirement d’emplacements de postes émetteurs et de refuges pour des camarades traqués.

J’effectue quelques déplacements dans les Alpes-Maritimes, notamment à NICE où M. JANNING, propriétaire du ” Château de l’Anglais ” au Mont Boron, nous apporte son précieux concours et un refuge idéal, sa vaste propriété étant truffée de souterrains qui serviront maintes fois… A TOULON, je vois le Commissaire HACQ.

D’autres missions m’amènent en Haute-Garonne. A Toulouse, je suis heureux d’apporter à Madame PAILLOLE, la maman de ” PERRlER “, le réconfort d’un message filial. CAILLOT est parti à LYON, installer d’autres postes-radio.

LA ROUTE DU ” TUBE ” EST COUPEE
A MARSEILLE, l’activité bat son plein. On espère que le ” CASABIANCA ” pourra venir faire sa tournée mensuelle au début d’Avril, mais un message d’ALGER nous enlève toute illusion.

Si la route du ” tube ” est momentanément coupée, il reste le vaste domaine de l’Air … J’apprends avec joie que ” PERRIER “- PAILLOLE ” a décidé d’organiser avec les Anglais, l’envoi d’un avion d’Angleterre pour nous enlever avec le courrier. Un ” Lysander ” viendra nous chercher, le Colonel BONOTEAU et moi, à la lune d`Avril dans le Puy-de Dôme. I1 est nécessaire que je gagne CLERMONT-FERRAND où T.R. 115 assurera cette opération, en liaison avec le poste SSM/TR de LONDRES que dirige BONNEFOUS.
Du 6 au 7 Avril.

Adieux à ” GEORGES-HENRY ” et à ses collaborateurs sans oublier GROS. Je réunis mes amis pour un dernier repas.., sans tickets, ” GEORGES-HENRY ” me confie le courrier. GROS m’établit un congé de convalescence d’un mois pour VICHY et CLERMONT-FERRAND ainsi qu’une attestation d’identité.

Je me rends à LYON où je rencontre l’ami CAILLOT. Nous passons une journée agréable de travail, d’information et nous nous séparons.
8 et 9 Avril.

Séjour à CLERMONT. Rapports extrêmement sympathiques avec le Capitaine JOHANNES, Chef de T.R. 113. Je fais connaissance de Michel THORAVAL qui a déjà été parachuté deux fois pour le T.R. Il assure la liaison avec la R.A.F. par l’intermédiaire d’un poste radio de T.R,113, manié par L’ Adjudant SIMONIN qui trouvera une mort légendaire, surpris en pleine émission. Je revois avec joie HERRMANN, robuste protecteur, dont la mine défie le rationnement.

A DEFAUT DE SOUS-MARIN : L’AVION
Le « Lysander » doit venir à la prochaine lune, à partir du 15 Avril. La B.B.C. fixera le jour ” J ” par les messages suivants : ” Les voyages forment la jeunesse, a dit Mme de Sévigné ” , et ” Les bains de mer sont agréables en été ” (cette dernière déclaration est d’un humour certain quand on sait que le ” channel ” doit être survolé et que nous venons de patauger à la roche Escudelier).

Le lieu choisi après homologation par la R.A.F. est situé aux environs du hameau de PARDINES.

Je laisse le courrier au Capitaine JOHANNES et, d’accord avec lui, je m’installe à l’Hôtel Molière à VICHY, pour commencer ma… Convalescence… Je ne rejoindrai CLERMONT que 24 heures avant le début de la nouvelle lune.
10 au 15 Avril.

Séjour à VICHY très discret. Seul incident, j’évite de justesse de me trouver nez à nez avec le Commandant B…, ex-officier du S.R. ” Tourville ” qui a ” mal tourné ” et préside aux Contrôles Techniques.
16 Avril.

Dans la matinée, je reçois le coup de téléphone attendu. HERRMANN vient me prendre en voiture et nous filons pour CLERMONT-FERRAND où le Capitaine JOHANNES me donne une charmante hospitalité dans son pavillon. Le Colonel BONOTEAU est sur place, tout est paré. Les messages de la B.B.C, ont été entendus. ” L’opération PARDIES ” est prévue pour le 17 Avril à partir de minuit.
17 Avril.

Toute la journée est consacrée à la préparation du courrier d’ALGER, via LONDRES, et à l’organisation de l’ ” opération PARDINES “. Le Capitaine MERCIER de T.R. 113 accompagnera les passagers, secondé par MICHEL, SIMONIN et HERRMANN.

A l’heure prévue, la B.B.C, confirme l’opération.
Nous disposons de deux voitures pour nous rendre au terrain. Dans la première. HERRMANN dans sa tenue de gendarme assure notre sécurité.

Nous arrivons vers 11 heures sans encombre. Le paysage est sauvage, dénudé, pas la moindre ferme à l’horizon ; Si l’endroit est propice au point de vue sécurité, il ne semble pas présenter un terrain idéal pour atterrir en pleine nuit. Le sol est inégal, caillouteux, plein de trous et la surface utilisable est limitée par un ravin.

Le Colonel BONOTEAU et moi-même, avec nos précieux bagages, sommes à l’abri d’un couvert en bordure du plateau. MICHEL, SIMONIN et HERRMANN mettent en place le dispositif de balisage prévu : 4 lumières blanches en ligne et une lumière rouge à l’extrémité de la piste. MICHEL se tient prêt à émettre la lettre convenue avec la R.A.F.

Le ” Lysander ” doit être là à partir de minuit. Le temps est couvert et la lune, bien pâle, ne se montre que par intermittence … Nous sommes tous à l’écoute du bruit du moteur et allongés sur l’herbe sur le dos, nos yeux fixent le ciel pour essayer d’y trouver l’étoile filante gage de notre évasion.
Une demi-heure … Une heure … Une heure et demie … Toujours rien … Nous sommes à la limite des possibilités car l’avion devra regagner la Grande-Bretagne avant le lever du jour.

Il est un peu moins de deux heures quand un ronronnement se fait entendre, léger d’abord et très rapidement assourdissant. L’avion vient de frôler nos camarades et au moment où nous le voyons immanquablement rouler dans le précipice, le pilote réussit acrobatiquement à reprendre de la hauteur.

HERRMANN, porteur de la lampe rouge, a failli être scalpé par le train d’atterrissage.

MERCIER prend l’heureuse initiative de faire déplacer rapidement les lampes de quelques dizaines de mètres. Quelques minutes plus tard, le ” Lysander ” au mépris de toute prudence, atterrit tous phares allumés et le Colonel BONOTEAU n’a que le temps de se déplacer rapidement pour éviter l’accrochage… l’avion freine à fond et s’immobilise quelques secondes avant de rouler pour gagner l’extrémité du terrain, prêt au décollage.
Un coup de feu Inquiétant.

Nous nous précipitons en même temps qu’un coup de feu nous fait sursauter … Nous nous écrasons au sol, l’arme à la main, quand le pilote anglais, flegmatique, une cigarette dans une main, un revolver dans l’autre, nous montre le pneu de son avion qu’il vient de crever. MICHEL faisant l’interprète nous indique qu’un silex a crevé un pneu en prenant contact avec le sol et que l’avion déséquilibré risquant de capoter au décollage , le pilote n’avait pas d’autre solution pour rétablir l’équilibre… Le départ sera acrobatique…

Les valises sont rapidement chargées et nous prenons place, le Colonel BONOTEAU et moi, dans un étroit habitacle. Nous faisons glisser sur nos têtes une sorte de toiture en plexiglas.

VERS ALGER… AVEC ESCALE A LONDRES
Le temps n’est pas aux effusions et il faut repartir. Le moteur n’a pas arrêté de tourner. Dans un vacarme Infernal, il donne son plein régime et nous avançons. Nous sommes secoués comme dans une machine à laver et nous sentons le moindre caillou du terrain .. Nous éprouvons la sensation pénible que nous n’arriverons jamais à décoller …. Enfin, après une secousse que nous percevons avec acuité, nous ressentons soudain l’ivresse de voler presque silencieusement … Nous prenons de la hauteur, pas suffisamment à notre gré, car il nous paraît d’une folle témérité de survoler un territoire occupé à une altitude qui ne dépassera jamais 800 mètres, sauf à l’approche de la Manche …

Nous sommes reliés avec le pilote par une sorte de petit téléphone … Nous devons lui communiquer toutes nos observations : avion ennemi, tirs de D.C.A… Il nous indique que nous avons des bouteilles thermos à bord, contenant thé et café … La deuxième boisson a notre préférence, nous aurons toujours le temps à LONDRES de la sacrifier au breuvage national.

Nous arrivons, le Colonel BONOTEAU et moi, à échanger quelques paroles, mais il faut crier … Nous sommes en pleine euphorie, sans pour cela oublier nos camarades qui ont assuré notre départ et qui, à l’heure où nous volons vers la Liberté, sont au danger … Le bruit des détonations (moteur et coup de feu) a peut-être alerté l’ennemi ?

Notre vol se poursuit… La terre de France se déroule sous nos yeux; nous distinguons très bien des hameaux, des rivières, des forêts. L’itinéraire minutieusement choisi évite les grands centres et nous survolons presque constamment la campagne; quelquefois à très basse altitude.

Vers 5 heures, après avoir pris de l’altitude, nous survolons la MANCHE. Pendant quelques instants, la lune perce les nuages et l’eau scintillante nous offre un spectacle de toute beauté.

Encore une demi-heure et nous apercevons le rivage de la GRANDE-BRETAGNE . Nous perdons de l’altitude et tout à coup nous avons la surprise de survoler quelques secondes un magnifique terrain illuminé par des projecteurs…

Nous saurons plus tard que le pilote avait averti Portsmouth que ses deux pneus étaient crevés, ce qui avait motivé cet éclairage proscrit en temps de guerre … Une ambulance et les pompiers étaient prêts à intervenir … Fort heureusement, le pilote, très habile, pose son engin au sol sans autre dommage que de brutales secousses.

Nous aurions eu autrement peur si nous avions su que notre train d’atterrissage était entouré de plus de trois mètres de fil à haute tension que nous avions arrachés au départ …

Et c’est dans un hangar de la R.A.F. qu’un whisky à la main, nous remercions notre pilote.

Quarante-huit heures plus tard, restaurés, habillés, nous arrivions à ALGER. , heureux de notre réussite. Nous remettions au Cdt. PAILLOLE, l’abondant et précieux courrier du T.R. de France : ” Mission remplie, mon Commandant “.

Article paru dans le Bulletin N° 8

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