Lorsqu’en 1977, mon ancien de Saint-Cyr et ami Henri Frenay écrivit ce livre, ce fut dans certains milieux résistants, un tollé général.

Comment pouvait-on soupçonner Jean Moulin d’avoir agi en crypto­communiste ?

L’aboutissement de cette violente réaction est aujourd’hui l’oeuvre marathon de Cordier sur la vie de Jean Moulin, son éphémère patron de 1943.

L’objectif, au delà de la simple réfutation de l’hypothèse envisagée par Frenay, semble bien la destruction de l’image si pure et si respectée de ce Soldat qui fut – n’en déplaise aux uns et aux autres – le premier et le plus efficace organisateur de la Résistance.

Sale besogne à laquelle le mort ne peut répondre, mais que ses amis sauront stigmatiser.

Déjà Henri Noguères commentant sévèrement le procédé, a pu écrire à propos du livre de Cordier… ” Les biographies les plus longues ne sont pas forcément les meilleures “…

Depuis, Mme Henri Frenay, courageuse et fidèle, a pu convaincre les Éditions Robert Laffont de rééditer l’ouvrage de son mari L’Énigme Jean Moulin en y ajoutant quelques cinquante pages d’arguments nouveaux et inédits rassemblés par Henri Frenay peu de temps avant sa mort.

Beaucoup de mes camarades, souvent offusqués, parfois troublés, par le battage énorme autour du livre de Cordier, m’ont demandé ce que je pense de tout ce tintamarre.

Je crois que ce qui précède résume déjà ma pensée.

Mais je ne saurais trop insister sur l’intérêt qu’il y a à lire (ou relire) l’oeuvre d’Henri Frenay. On y constatera la mesure dans l’expression, la sincérité dans la recherche, l’objectivité dans le jugement et pour tout dire l’honnêteté fondamentale de l’auteur qui se pose l’insoluble problème.

Mais je voudrais ajouter quelque chose de plus personnel. Je demande à mes camarades de lire attentivement ce qui suit.

J’ai souvent exposé que l’installation de nos Services clandestins de C.E. à Marseille avait été provoquée en juillet-août 1940 par divers impératifs géographiques, mais aussi, pour ma part, sentimentaux, en raison de la certitude que j’avais de pouvoir compter sur l’appui sans réserve de la famille Recordier à laquelle je suis lié intimement depuis mon enfance. Orphelin de guerre, elle m’avait adopté dès 1920.

On sait que c’est chez le Docteur Marcel Recordier – ami d’Henri Frenay – que Jean Moulin fit la connaissance en 1941 du Chef du groupe ” Combat ” et qu’il l’y retrouva par la suite.

Cordier, lors d’une récente émission d’ ” Apostrophe ” à la T.V. a affirmé n’avoir de considération pour les ouvrages traitant du rôle de Jean Moulin, que pour celui d’Henri Michel (2), Président du Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale.

Or celui-ci écrivait le 23 août 1963 à mon ami Recordier la lettre que je reproduis ci-après in extenso :

Le 28 août 1963

Monsieur le Dr. Recordier, Marseille.

Monsieur,

Je suis en train de rassembler la documentation nécessaire pour une exposition et peut-être pour un livre, consacrés à Jean Moulin. Je sais quel rôle vous avez joué pour guider à Marseille, ses premiers pas dans la résistance naissante.

Ce rôle, l’interrogatoire de Jean Moulin à Patriotic School (3) le 23 octobre 1941, le décrit ainsi : ” Le principal intermédiaire entre les divers groupes de résistance était le Dr. Recordier, des réunions eurent lieu chez lui et de cette façon Jean Moulin put connaître les Chefs des groupes de Résistance.

Quels étaient ces chefs, à part H. Frenay ? Le même interrogatoire fait état de contact pris par Jean Moulin grâce à une de ses amies, infirmière pendant la guerre, avec des milieux protestants. Savez-vous qui était cette ” amie infirmière ” ? S’agit-il de Mme Sachs ou de Bertie Albrecht ? Qu’étaient ces ” milieux protestants ” ?

Pourriez-vous nous préciser comment Jean Moulin, à ce moment, concevait-il la résistance ? Que savait-il du Général de Gaulle, et qu’en pensait-il ? Faisait-il la différence entre la France Libre et les Anglais ?

Il semble que, à ce moment, Jean Moulin n’ait pas été un organisateur de la clandestinité, mais un messager. Était-il d’accord avec H. Frenay sur la teneur du message dont il était le porteur ? Quel était le destinataire : les Anglais ou de Gaulle ?

Je serais surpris cependant que Jean Moulin n’ait pas, de son côté essayé de rassembler quelques amis. Il avait déjà rencontré Manhès, Danielou et, je crois, Scamaroni. Avez-vous été au courant de ces contacts ?

Naturellement toutes autres indications concernant la personnalité et l’oeuvre de Jean Moulin seront les bienvenues, car je suppose que vous l’avez rencontré souvent à son retour en France.

Excusez-moi de vous contraindre à évoquer des souvenirs aussi anciens. Je vous saurais grand gré de bien vouloir répondre à mes questions. Je vous en remercie par avance et je vous prie d’agréer…

H. MICHEL Inspecteur Général de l’Instruction Publique Docteur es Lettres.

QUE CONCLURE?

1° Les questions qu’Henri Michel se posait en 1963, pourquoi Henri Frenay n’aurait-il pas eu le droit de se les poser quelques années plus tard ?

2° Puisque l’oeuvre d’Henri Michel est taxée – à juste titre – de crédibilité, on constatera qu’en 1963 son opinion sur les débuts de la Résistance et sur la personnalité de Jean Moulin restent bien évasive.Par contre, elle est précise, tout comme celle de Jean Moulin, sur les titres et les mérites du Docteur Recordier. Dans ce dévergondage pitoyable, c’est pour nous, anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale, une bouffée d’air pur et un sujet de fierté, puisque Recordier était des nôtres.

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