Des nouvelles intéressantes du côté de l’Asie, où se tenait la 33e rencontre ministérielle de l’Association des nations du sud-est asiatique, l’ASEAN, ouverte le 21 juillet à Manille, aux Philippines. Parmi les 27 pays présents, dont la Chine, la Russie, les Etats-Unis, ainsi que l’Union européenne, le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, membre du parti libéral-démocrate (PLD), dont il a été le Secrétaire général (2021-2024), comme la Première ministre Sanae Takaichi – un homme expérimenté, plusieurs fois ministre dans les gouvernements précédents.
Bien entendu, cette réunion avait pour objet la coopération régionale (l’ASEAN) représente près de 9% de la population mondiale et le FMI lui prévoyait une croissance de 4,5% en avril dernier). Mais une coopération par le dialogue et la diplomatie – loin donc des confrontations qui obscurcissent le climat économique mondial.
Ce que paraît, prudemment, souhaiter le Japon.
En effet, nous informe le site Japan Daily via Instagram (1), « Toshimitsu Motegi, s’est brièvement entretenu avec son homologue chinois, Wang Yi, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères dans le cadre de l’ASEAN à Manille ». Pourquoi tant de prudence ? Parce que « cet échange marque la première interaction entre les ministres japonais et chinois des Affaires étrangères depuis novembre 2025, date à laquelle les déclarations de la Première ministre Sanae Takaichi devant le Parlement concernant Taïwan avaient conduit à une recrudescence des tensions diplomatiques ». En effet, nous l’avions relevé ici (2), Sanae Takaichi, proche de son mentor et « faucon » Shinzo Abe, assassiné en juillet 2022, n’avait pas hésité, dès son intronisation, à affirmer une position forte en face des prétentions de la Chine sur Taïwan, suscitant de vives réactions à Pékin.
A la satisfaction de Donald Trump, qui lui a souhaité « beaucoup de succès dans la mise en œuvre de son programme conservateur, axé sur la paix par la force » (2). Mais depuis, les relations bilatérales avec la Chine ont été marquées « par des frictions persistantes, comme en témoigne l’imposition récente par Pékin, fin juin, de contrôles stricts à l’exportation sur les biens à double usage destinés à des entités japonaises » (1).
Peu d’informations sur le contenu de la rencontre. La chaîne publique japonaise NHK confirme (3) : « Les détails de la conversation n’ont pas été divulgués. M. Motegi aurait souligné l’importance de la communication. Le ministre japonais a réaffirmé qu’elle était essentielle en raison des problèmes et des défis qui persistent entre les deux pays. Il a déclaré que le Japon et la Chine jouent un rôle majeur pour la paix dans la région et qu’il est extrêmement important de poursuivre le dialogue ». Certes, si l’on en croit l’Asahi Shimbun (4), le deuxième plus grand quotidien japonais, on est plus réservé du côté chinois. « Lors d’une conférence de presse tenue le 23 juillet, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lin Jian, a déclaré :
« Aucune rencontre n’était prévue entre le ministre des Affaires étrangères Wang Yi et la délégation japonaise à Manille », refusant ainsi de reconnaître ce contact ».
Soit, les portes fermées sont difficiles à rouvrir.
Mais il semble bien que Toshimitsu Motegi souhaite cette ouverture, et qu’il ait plus de succès avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, qu’il a « brièvement » rencontré lors d’un dîner, le 21 juillet. Japan Daily comme l’Asahi Shimbun y sont attentifs. Ce dîner est le « premier contact entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 », note le quotidien, quand le Japon a rejoint « les États-Unis et l’Europe pour imposer des sanctions financières et autres à la Russie, qui, en représailles, avait qualifié le Japon de « pays hostile ». Hostile ? La période est difficile, reconnaît Toshimitsu Motegi qui connaît son homologue de longue date, mais « il est important de gérer de manière appropriée les relations bilatérales, notamment la communication intergouvernementale, ainsi que les échanges culturels et entre les peuples » (4).
Ce à quoi les Russes semblent répondre plutôt favorablement : en effet, rapporte l’agence russe TASS (5), « au Japon, nombreux sont ceux qui ont souligné les relations personnelles étroites que Motegi a nouées avec Lavrov. Le ministre des Affaires étrangères lui-même a évoqué une « relation de confiance », rappelant plusieurs échanges – y compris des discussions informelles – avec Lavrov. Il convient notamment de noter que, lors d’un discours prononcé en avril lors du Rassemblement national pour la restitution des territoires du Nord (terme utilisé par le Japon pour désigner les îles Kouriles du Sud, qui appartiennent à la Russie), Motegi a fait référence à des « longues négociations » menées avec M. Lavrov le 7 février précédent ». Notons que Vladimir Poutine est favorable à un accord sur les Kouriles – et surtout à signer formellement la paix avec le Japon, ce qui paraissait possible avant l’ouverture des hostilités en Ukraine, puis abandonné. La paix n’a jamais été officiellement signée entre les deux pays… depuis 1945.
Sauf que la route s’annonce encore longue.
Tass en effet ajoute : « le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Andreï Rudenko, a critiqué la position du Japon, affirmant dans une interview accordée à l’agence TASS que Tokyo avait instauré des sanctions contre la Russie « pour faire preuve de solidarité avec l’Occident » et continuait de les maintenir. M. Rudenko a suggéré que le Japon fasse le premier pas vers la réconciliation en renonçant à sa « politique hostile » envers la Russie ». Il avait même été prévu une rencontre formelle entre Toshimitsu Motegi et Sergueï Lavrov à l’occasion de cette réunion de l’ASEAN – ce qui ne s’est pas fait. « Bien que M. Motegi ait déclaré que « Tokyo était ouvert au dialogue avec Moscou », il a précisé qu’il n’existait pour l’instant aucun projet concret concernant de telles discussions ».
Soyons clairs, le Japon cherche à protéger ses intérêts dans ses relations avec la Russie, à commencer pour ses besoins en énergie. Dès le début du mois de janvier 2026, nous le notions ici (2), la Première ministre faisait passer un message d’apaisement à Vladimir Poutine – malgré le contentieux toujours en cours sur Sakhaline et ses richesses énergétiques, où le Japon a investi. « Sanae Takaichi a transmis un message au président russe Vladimir Poutine, par l’intermédiaire du député Muneo Suzuki, indiquant que Tokyo considère ses relations avec Moscou comme importantes »tout en souhaitant, rapportait TASS, « un cessez-le-feu rapide en Ukraine ». Et les contacts se sont multipliés, ce que confirme l’Asahi Shimbun. « Fin mai, plusieurs responsables, dont Masayoshi Arai, directeur général du Bureau de la politique commerciale au ministère de l’Économie, se sont rendus à Moscou pour discuter de la « protection des actifs » des entreprises japonaises » (4). On a aussi parlé de zones de pêche, de visas, et réussi à rétablir un échange d’étudiants.
Qu’est-ce qui a fait bouger le Japon, prudemment demandeur de dialogue avec Pékin comme avec Moscou ? Certainement la position américaine sur l’Iran qui ne permet pas la réouverture du détroit d’Ormuz, ce qui pénalise une économie japonaise, la quatrième au monde : 90% de son pétrole provenait du Moyen-Orient – dont 70% passait par le détroit. Le piège, possible, de l’engrenage d’une « guerre sans fin » entre l’Iran et les Etats-Unis éloigne la perspective d’une « paix acquise par la force », mantra de Donald Trump tel que le défendait le département d’État américain (6) le 4 mars dernier, avant l’assassinat de l’ayatollah Khamenei et des siens le 28 février.
Ce qui n’a pu échapper à Sanae Takaichi. La Chine moins allante que la Russie ? Attendons ce que la belle Sanae aura à dire sur Taïwan.
Nous suivrons l’affaire.
Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène
Cartes :
Le Japon, la Russie et les Kouriles (source : le Monde diplomatique)
https://www.monde-diplomatique.fr/local/cache-vignettes/L640xH969/carte8155-11f97.jpg?1757206386
Le Japon, ses petites îles et Taïwan (source : BFM)
https://images.bfmtv.com/vzrjEUp3X0g06NNlzvrwsT7Hh6Q=/0x0:1920×1080/1920×0/images/Le-Japon-erige-un-archipel-de-missiles-face-a-la-Chine-2198204.jpg
Les bases américaines à Okinawa (source : Nippon.com)
https://lesmotsdetaiwan.com/wp-content/uploads/2025/01/2020-okinawa-us-facilities.png?w=914
Notes :
(1) Japan Daily, le 23 juillet 2026, Japan Foreign Minister Motegi Holds Direct Talks With Chinese and Russian Counterparts
https://www.instagram.com/p/DbIXUwGkfhd/
(2) Voir Léosthène n° 1971/2026, le 11 février 2026, Le Japon de Sanae Takaichi : une victoire et des questions
Ainsi, il peut y avoir des dissolutions heureuses. Au moins au Japon. Sanae Takaichi, conservatrice du parti libéral démocrate (PLD) élue en octobre dernier, ne disposait que d’une courte majorité à la chambre basse (l’Assemblée nationale). Pas assez pour gouverner comme elle l’entendait. Première femme élue au poste de Premier ministre dans un pays encore attaché à son passé patriarcal, elle a pris le pari de profiter de l’extraordinaire état de grâce qui a suivi sa prise de fonction, le 21 octobre dernier – 75% d’approbation en décembre, plus de 60% encore en janvier. Elle décide de dissoudre la chambre basse et de provoquer des élections anticipées le 8 février. Sur quel programme ? Une direction qui plaît à Donald Trump, qui lui souhaite « beaucoup de succès dans la mise en œuvre de son programme conservateur, axé sur la paix par la force », dans un message publié sur les réseaux sociaux ». Que veut dire pour Sanae Takaichi la paix par la force ?
(3) NHK, le 23 juillet 2026, Premier entretien des ministres chinois et japonais des Affaires étrangères depuis la détérioration des relations entre Pékin et Tokyo
https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/fr/news/20260723_14/
(4) Asahi Shimbun, le 24 juillet 2026, Japan dips toe into diplomatic waters with China, Russia
https://www.asahi.com/ajw/articles/16752964
(5) TASS, le 23 juillet 2026, Japan’s foreign minister recounts first contact with Russian counterpart in six years
https://tass.com/world/2164249
(6) US Departement of State, le 4 mars 2026, Maison Blanche, Le président Trump, ou le leadership de la paix par la force (traduction en français du site lui-même)
https://www.state.gov/translations/french/le-president-trump-ou-le-leadership-de-la-paix-par-la-force
Source photo bandeau : Google Maps

