Archives inédites : les courriers Alger-Métropole d'Août 1944

A- Dans le sens Alger/Métropole les courriers étaient généralement très peu volumineux.

Ils se composaient :

  • de directives générales orientant la recherche des renseignements ou précisant l’articulation à donner aux réseaux. Ces directives étaient souvent présentées sous la forme d’une simple lettre personnelle écrite par le Commandant PAILLOLE soit au Chef du TR « Anciens », soit à celui du TR « Jeunes », soit à celui du Service SM.
  • de demandes de précision sur des renseignements recueillis au cours des semaines précédentes.
  • de mises en garde contre des méthodes nouvelles utilisées par le Contre Espionnage ennemi ou contre des agents provocateurs repérés.

Le total de ces courriers Alger/Métropole excédait rarement 15 à 20 pages.

B- Dans le sens Métropole/Alger, par contre, les courriers étaient très volumineux car les postes TR recueillaient non seulement des renseignements de Contre Espionnage mais aussi des renseignements militaires, économiques et politiques. C’est par kilos que les documents récoltés en Métropole étaient dirigés sur Alger. Nous allons en donner un exemple :

Le réseau TR « Anciens » était articulé en 3 sous réseaux intitulés « Inspections ». Il y avait l’Inspection Nord, l’Inspection Centre et l’Inspection Sud. Un des courriers mensuels de l’Inspection Centre (nom de code « Camélia ») est parvenu presque intact jusqu’à nous.

« Camélia » siégeait à Clermont-Ferrand et coiffait les postes d'Annecy, Bourg-en-Bresse, Châteauroux, Limoges, Lyon, Saint Etienne et Vichy. L’histoire de son courrier est la suivante :

Peu avant le 15 août 1944, « Camélia » avait expédié son courrier mensuel qui devait normalement emprunter des filières terrestres jusqu’à Barcelone puis un sous-marin de Barcelone à Alger.

Mais le 15 août se produisit le Débarquement Allié en Provence. Pour des raisons qui nous échappent aujourd’hui le courrier « Camélia » ne put franchir la frontière pyrénéenne et, après des péripéties variées, finit par échouer en … Suisse où il fut pris en charge par le poste TR de Berne. Le temps avait passé, la Libération de la France s’achevait et une grande partie des renseignements contenus dans le courrier « Camélia » avait perdu tout intérêt.

Tous les renseignements politiques, économiques ou militaires étaient soit périmés, soit moins complets que les archives officielles Vichystes dont disposaient désormais les autorités Gaullistes. Le Chef du poste TR de Berne utilisa donc uniquement la quarantaine de pages du courrier qui avait encore de l’intérêt (identification d’agents ennemis ou de personnels du Sicherheitdienst [ SD ] et renseignements encore actuels sur l’Abwehr ou la Gestapo). Le reste du courrier fur gardé tel quel et … versé tel quel aux archives de la Centrale lorsque dernière eut regagné Paris. Quelques années plus tard ce paquet poussiéreux allait être incinéré lorsqu’il fut reconnu par l’ancien Chef de « Camélia ». Ce dernier obtint de ses supérieurs l’autorisation de conserver à titre de souvenirs cette liasse de papiers qui lui rappelait bien des choses.

C’est ainsi qu’un « courrier mensuel » presque intact des Inspections TR, c'est-à-dire grosso modo le tiers d’un courrier mensuel du réseau TR, peut être étudié encore aujourd’hui.

Le colis a le format normal d’un document dactylographié (30 x 21 cm) et une épaisseur de 18 cm. Il pèse 4,975 Kg. Il comporte 1875 feuillets dont certains sont tapés recto/verso. Le total représente donc un peu plus de 2000 pages dactylographiées.


Les principaux sujets traités sont les suivants :

A- 586 feuillets de synthèse (journalières, hebdomadaires ou mensuelles) établies par des Légions de Gendarmerie.

Ces synthèses comprennent :

a- d’une part l’énoncé succinct de tous les « incidents » qui se sont produits dans la zone de la Légion : sabotages, attentats contre les biens (lire : action du maquis pour se procurer du ravitaillement, des tickets d’alimentation, du tabac, des cartes d’identités, …), attentats contre les personnes (lire : action du maquis contre les miliciens, les « collabos » et le militaires allemands, actions répressives de la Wehrmacht ou des « Forces du maintien de l’ordre »), résultats des bombardements aériens, chutes d’avions alliés ou allemands, …

Chaque page de synthèse relate succinctement une bonne dizaine « d’incidents ». Le total des « incidents » signalés dans le courrier « Camélia » est donc de l’ordre de 6000.

b- d’autre part certaines synthèses comprennent également des statistiques comparatives permettant de suivre, d’une semaine à l’autre, l’évolution du nombre des sabotages, attentats, actions répressives, …

Au total ces documents établis par la Gendarmerie forment un tableau très précis de ce qu’était la vie quotidienne de l’époque.

B- 403 feuillets provenant de rapports établis par les Préfets, les Intendants de Police et les Services de Renseignements Généraux, traitant principalement des réactions morales des populations devant les évènements intérieurs et extérieurs (discours politiques, ravitaillement, propagandes allemandes ou anglo-saxonnes, bombardements, sabotages, nouvelles militaires, …). L’étude des réactions morales des populations est conduite en tenant compte des catégories sociales ou ethniques des éléments étudiés (réaction des milieux ruraux, des milieux ouvriers, des milieux intellectuels, des milieux nord-africains, …).

C- 188 feuillets relatent les séances du Comité Français de Liaison auprès des autorités d’occupation pour la région lyonnaise. Ces documents donnent un aspect très précis des relations entre les autorités vichyssoises et l’armée allemande (dehors très courtois recouvrant l’irritation des Allemands et la brutalité de leurs relations devant l’attitude de la population. Refus de renseigner les Français sur les motifs d’arrestation (ou de disparition) de diverses personnes, refus de révéler le lieu d’exécution et le lieu d’inhumation des personnes fusillées « pour des raisons d’ordre et de sécurité », …

D- 152 feuillets de renseignements sur la Wehrmacht, la Luftwaffe et la Kriegsmarine (identifications d’unités, de secteurs postaux, d’officiers supérieurs, emplacements d’ouvrages, de dépôts de munitions ou de carburants, de champs de mines, de barrages routiers, croquis d’organisations défensives).

Certains de ces renseignements concernent des zones relativement éloignées du secteur normal d’action de « Camélia » mais il n’était pas interdit aux informateurs du réseau de voyager ou de recevoir la visite de gens venant de loin. C’est aussi arrivé que le courrier comprenne des renseignements sur des défenses allemandes de la région de La Rochelle et un rapport très complet sur l’activité du port de Brest.

E- 175 feuillets de consignes données à la Milice, à la Police et à la Gendarmerie pour le cas où des opérations militaires se déclencheraient dans leurs zones de stationnement (en particulier zones de « regroupement » prévues pour les différentes Légions de Gendarmerie) ;

F- 124 feuillets concernant les activités de divers maquis.

G- 62 feuillets concernant les activités répressives de la Wehrmacht et du SD (arrestations, pendaisons, fusillades, incendies, viols, pillages, représailles par bombardements aériens, …).

H- 65 feuillets de renseignements sur les usines travaillant pour les Allemands, sur la main d’œuvre, le Service du Travail Obligatoire, …

I- 21 feuillets sur le trafic ferroviaire, l’état de la SNCF.

J- 46 feuillets sur les résultats des bombardements aériens.

A ces renseignements que l’on pourrait qualifier de « pâture quotidienne » du réseau TR, « Camélia » (profitant du fait que sa zone d’action couvrait Vichy) avait le privilège de joindre parfois des documents « récupérés » dans les Ministères. Le courrier que nous étudions contient plusieurs de ces renseignements :

K- Une étude de 25 pages sur l’ancienne « Armée d’Armistice ».

L- Une étude de 7 pages sur la situation des Alsaciens/Lorrains.

M- Une étude de 8 pages sur les conséquences du rattachement administratif par les Allemands de nos provinces du nord à la Belgique.

N- Une liste nominative des 223 Généraux et Colonels arrêtés « préventivement » par les Allemands et dont 38 ont été libérés et 185 envoyés en Allemagne.

O- Un rapport de 9 pages établi par l’EM du Général STULPNAGEL (Commandant du Gross-Paris).

P- Un exposé de la situation dans le Sud-Est Asiatique émanant de l’Ambassade impériale du Japon.

Q- 75 pages de rapports et de télégrammes émanant soit du Gouvernement Général en Indochine, soit des Ambassadeurs français à l’étranger.

Ces documents avaient été expédiés des villes suivantes : Ankara, Bangkok, Bucarest, Budapest,Dalat, Hanoi, Helsinki, Lisbonne, Madrid, Mellila, Moukden, Nankin, Pékin, Saigon, Shanghai, Sofia, Stockholm, Tanger, Tien-Tsin et Tokyo.

Les plus intéressants étaient ceux qui émanaient d’Indochine, de Pékin et d’Helsinki.

Les premiers donnaient :

- une situation d’effectifs absolument complète de nos troupes en Indochine.

- la façon dont l’Amiral Decoux s’efforçait de contrer les exigences sans cesse croissantes des troupes Japonaises d’occupation.

Les documents venus de Pékin faisaient état de la situation militaire en Annam et des préparatifs d’une offensive nipponne dans la région d’Hankéou.

Les documents émanant d’Helsinki faisaient le point, du coté finlandais, des négociations de paix engagées avec l’URSS.

Sur un plan plus technique 42 pages des documents « Affaires Etrangères » figurant au courrier « Camélia » étaient particulièrement intéressantes. Il s’agissait de 72 télégrammes non « démarqués » c'est-à-dire présentés dans leur texte original, tel qu’ils sortaient de l’atelier de déchiffrement des AE. De tels textes pouvaient présenter un grand intérêt pour les « décrypteurs » d’Alger.

R- Enfin le plus beau fleuron du courrier « Camélia » était un document qui donnait (en 7 pages) l’ordre de bataille complet de l’armée roumaine.

Dans son livre « Mes Camarades sont morts / Edition d'origine » (tome 1, pages 71 à 99) Pierre Nord expose en détail les raisons pour lesquelles le Commandement en Chef d’une Armée attache la plus grande importance à la reconstitution de l’Ordre de Bataille de l’Ennemi. Pierre Nord, termine son exposé (pages 97 à 99) en racontant comment un des chefs de poste de « Camélia » avait la précieuse prérogative de recueillir des renseignements extrêmement précis sur les Ordres de Bataille des Armées engagées sur le front de l’Est. Alors qu’il était élève à l’Ecole de Guerre notre Chef de Poste s’était donné beaucoup de mal pour aider un de ses condisciples étrangers en difficulté (imitant Pierre Nord, nous appellerons cet étranger Petrov). En 1944 Petrov était en mission en France, son pays avait été obligé de se ranger dans le camp hitlérien et cela désespérait Petrov extrêmement francophile et anti-nazi. Petrov avait profité de son envoi en France pour reprendre contact avec son condisciple de l’Ecole de Guerre et communiquait à ce dernier tous les renseignements qu’il pouvait sur le front de l’Est (à l’exception naturellement des renseignements concernant sa propre armée).

Nota : Lorsque les postes TR recueillaient un renseignement jugé par eux particulièrement intéressant ou urgent il le transmettait par télégramme chiffré. Le document écrit correspondant figurait dans le courrier mensuel suivant à titre de confirmation du télégramme. C’est ce qui a du normalement se passer pour l’Ordre de Bataille roumain. Pierre Nord, dans l’ouvrage cité ci-dessus (pages 266 et 267) donne d’ailleurs la photo de quatre télégramme expédiés à Alger par « Camélia » les 1er et 3 août 1944 et concernant l’Ordre de Bataille de l’Armée roumaine.